- LES DEUX BATAILLES
- " Monsieur, lui dis-je, lantiquité na pas de plus grands philosophes
que vous ! "
- M. Thomas Paulus, à cette parole, la première depuis notre sortie du club où
javais fait fortuitement sa connaissance, sinclina avec une modestie sans
orgueil et me serra énergiquement la main.
- " Maintenant, ajoutai-je, savez-vous ce qui vous arrivera?
- - Oh ! qui le sait ? dit M. Paulus
- - Je le sais, moi. Il est si aisé dêtre prophète ! Isaïe, Jérémie et David
ont fait le plus facile des métiers... Tenez, monsieur Paulus, prenez la peine de
regarder le ciel du côté des tours de Westminster... "
- Nous étions sur le pont des Frères-Noirs ; à Londres, on cause mieux sur les ponts
que partout ailleurs.
- M. Paulus suivit lindication de mon doigt et regarda le ciel. Les nuages du
couchant, dessinés en lignes horizontales, ressemblaient à une collection
daiguilles de Cléopatre renversées sur un sable dor.
- " Demain, dis-je à M. Paulus, le vent de nord-ouest soufflera très-violemment, je
vous le prédis.
- - Eh bien ? remarqua M. Paulus en se courbant en point interrogatif.
- - Eh bien ! repris-je, je vous prédis aisément, et sur des données certaines, que,
malgré votre merveilleuse science philosophique, la postérité ne saura pas si vous avez
existé en Allemagne et ne connaîtra pas votre nom. Pourtant nous connaissons, nous, en
1852, le philosophe Bias, lequel florissait six cent neuf ans avant Jésus-Christ, du
temps de lastronome Thalès de Milet. Or, ce Bias na jamais rien écrit ; il
sest contenté de dire : omnia mecum porto (je porte toutes mes richesses avec moi)
; et encore je suis sûr quil na pas plus dit ce mot que Cambronne na
dit le sien. Enfin, nous connaissons Bias, et personne ne vous connaîtra jamais, vous qui
avez découvert une si haute vérité philosophique.
- - Ce sera ma faute peut-être, dit M. Paulus, si je ne suis pas connu. Ce sera ma faute,
répéta-t-il avec abattement. Pourquoi nai-je pas eu le courage de lire mon
discours hier, à la dernière séance du congrès de la paix ?
- - Ce nest pas le courage qui vous a manqué.
- - Oui, vous avez raison, ce nest pas le courage, me dit M. Paulus ; jai
craint de me voir demander la clôture au bout de dix minutes ; et puis dailleurs ma
découverte philosophique aurait contrarié trop de préjugés nationaux et belliqueux ;
je naurais été soutenu que par M. Victor Hugo et M. Émile de Girardin à la
séance du congrès.
- - Mais, lui dis-je, cela était suffisant. Ces deux grandes unités sont une majorité
partout lorsquil sagit de haute philosophie. Ensuite, je pense que tout le
congrès vous eût écouté jusquau bout. Vos batailles auraient fait une vive
sensation, et vous êtes si convaincu de votre droit que... "
- M. Paulus minterrompit vivement et me dit :
- " Oui, souverainement convaincu, et je le redirai sans cesse : les hommes
nont jamais livré que deux batailles raisonnables. Toutes les autres nont pas
lombre du sens commun, et se ressemblent toutes, dans lhistoire moderne
principalement. Cest dune monotonie accablante. Cest toujours un
général qui monte à cheval à cinq heures du matin, passe un ruisseau et engage une
vive fusillade avec lennemi. Ensuite le canon sen mêle ; une fumée épaisse
comme un brouillard de Londres en décembre couvre les deux armées, si bien que tout le
monde tire au hasard jusquà lépuisement des munitions. Ceux qui nont
plus ni poudre, ni balles, ni boulets, prennent la fuite. On a tiré deux millions de
coups de fusil, douze cent mille coups de canon, et on a tué seize cents hommes. La nuit
tombe, cest fini. On recommence le lendemain, et toujours ainsi jusquà la
paix ; alors, on sembrasse, on saccorde quatre pouces de mauvais terrain au
bord dun fleuve, et chacun des deux peuples sélève un arc de triomphe où il
se proclame le peuple le plus brave de lunivers ; il ne reste de tout cela dans les
deux pays quune foule de pauvres femmes, mères ou épouses, qui pleurent avec des
robes de deuil. Voilà la moralité de tout ce bruit. Les batailles tuent beaucoup de
femmes surtout ; ce qui est très-honorable pour le genre qui se dit humain.
- - Je regrette infiniment pour la cause de lhumanité, dis-je à M. Paulus, que
votre discours soit resté dans votre poche ; nen parlons plus.
- - Je pars ce soir pour Munich, reprit M. Paulus ; avez-vous quelque commission à me
donner ?
- - Oui, faites imprimer votre discours à Munich.
- - Impossible.
- - Pourquoi impossible M. Paulus ?
- - Ah ! cest ainsi. Est-ce quon peut écrire ce quon veut, en ce monde
? Il y a toujours une broussaille du chapitre des considérations qui vous enchevêtre la
plume et les doigts. Jai un oncle riche qui a servi comme général, et qui a fait
peindre chez lui une galerie de tableaux représentant toutes les batailles enfumées où
il a passé un ruisseau à cinq heures du matin. Cet oncle me déshériterait.
- - Mais après la mort de votre oncle...
- - Oh ! cest un oncle qui menace de devenir éternel, et je compte encore beaucoup
plus sur les générosités de sa vie que sur les éventualités de sa mort. Cest
lui qui a fait les frais de mon voyage à Londres. Je puis me permettre de prononcer un
discours contre la manie des guerres ; mais, si je limprimais, malheur à moi !
- - Ce nest pas, lui dis-je, votre discours que je regrette : un discours peut
toujours se refaire ; dans lintérêt du genre inhumain, je regrette vos deux
batailles.
- - Eh bien, me dit M. Paulus, nous pouvons peut-être arranger tout cela. Vous voulez mes
deux batailles, je tiens mon discours à votre disposition. Faites-en ce quil vous
plaira, si vous navez point doncle général.
- - Jai eu ma-t-on dit, deux oncles natifs de la Ciotat ; ils seraient
aujourdhui conseillers municipaux et pères dune nombreuse famille, comme tous
les pères ichthyophages de la Ciotat ; mais ils se sont fait tuer étourdiment, à la
fleur de lâge, en 1813, sur le vaisseau le Romulus, devant le cap Brun.
- - Alors vous êtes entièrement libre, vous navez point de considérations à
garder ?
- - Aucune.
- - Promenons-nous encore un instant, et je vous donnerai mes deux batailles en rentant à
lhôtel. "
- M. Paulus a tenu parole, et, daprès son histoire, jai écrit la mienne. Il
ny a de changé que la forme du récit.
- PREMIÈRE BATAILLE
- Lîle de Jesso est peu connue, quoique fort grande ; elle est située vers le
quarantième degré de latitude, entre la mer du Japon et la mer Tarrakaï.
- Cette île était soumise autrefois à la domination de deux princes que nous
désignerons par le titre démirs, car ce titre est plus connu que celui de saïb ou
saëb. Il est inutile dajouter quune inimitié perpétuelle régnait entre ces
deux émirs. La paix est une chose fort ennuyeuse dans lîle de Jesso. Nous ne
connaissons quun roi, habitant une île, qui nait jamais songé à guerroyer :
cest Robinson, et encore devons-nous ajouter quand il était seul.
- Les deux émirs saccordaient pourtant de longues trèves, lorsque la guerre les
avait trop amusés. Une convention, perdue dans la nuit de lInde, fixait une
manière toute simple de recommencer les hostilités. Il y avait deux statues de faux
dieux sur le rivage de la baie des Volcans ; lémir que la paix fatiguait donnait
des ordres pour jeter à leau la statue de son voisin, et tout de suite on reprenait
les armes des deux côtés. Lhistoire nous cite un fait analogue à la seconde
guerre punique. On sait que Sagonte, placée sous la protection romaine, ne pouvait être
attaquée sans allumer les torches de la discorde. Annibal, cherchant un prétexte de
guerre, attaqua Sagonte, et rompit ainsi la paix des Romains et des Carthaginois.
- Lémir qui gouvernait la partie sud de lîle de Jesso se nommait
Bouen-Naz-Bouen-Dabaz ; cétait un Hercule indien de trente-deux ans, avec un visage
carré, des joues sèches dun métal brun, des yeux débène en ébullition,
un nez dun aquilin formidable, une bouche féline, un menton rond comme un pommeau
de pistolet. Quand ce terrible courait nu et à cheval sur le sable du rivage, il
ressemblait au dernier Centaure cherchant le dernier Lapithe pour linviter à
dîner.
- Le sérail actif de Bouen-Naz-Bouen-Dabaz se composait de vingt jeunes femmes ;
quarante-cinq sultanes validés, ou maîtresses en retraite, formaient son sérail
inactif. Tout ce beau sexe était laid, en général ; mais on y rencontrait quelques
ravissantes exceptions, venues de lîle Sagalin, de la Mongolie et des rives de la
mer dOkhotzk. Ces femmes avaient toutes les exquises délicatesses de nos plus
belles Européennes ; quand elles sasseyaient sur les nattes pour jouer avec le bin
une marche tartare, on aurait cru voir un musée de statues ciselées, daprès le
plus beau modèle grec, sur des blocs divoire mat. Lémir les aimait toutes à
égal degré, comme un barbare que nos vaudevilles et nos romances nont pas encore
amené à la monoérotie de la civilisation. Aussi, lorsque linfortuné La Peyrouse
fit une relâche dans le détroit qui porte son nom, à la pointe de lîle de Jesso,
choqué de ces puissantes murs indiennes, il déposa dans les archives du cap
Spanberg un exemplaire relié de la Nouvelle Héloïse pour corriger les murs
pangamines des barbares de Jesso et les rallier au culte de Saint-Preux. Cest le
navigateur dEntrecasteaux qui constate ce fait.
- A lheure où le soleil éclairait les tuiles dor du palais de lémir,
les femmes se rendaient au lac voisin, et jouaient comme des néréides dans le saphir des
eaux pures, à lombre des tamarins épais. Cent hommes darmes, échelonnés
sur les rives, avaient ordre de tenir à distance les profanes et les Actéons. Tout
il indiscret était puni daveuglement. Lémir seul saccordait le
droit de contempler le jeu folâtre des jeunes sultanes de Jesso, et il consacrait
ordinairement deux pipes dopium à ce spectacle, inconnu des sages Européens.
- Tout à coup, un fléau plus terrible que la peste, le choléra, voyageant à travers le
Japon, sabattit sur la partie sud de lîle de Jesso. Un matin, les jeunes
filles du sérail, sortant tout humides des eaux fraîches du lac, furent saisies par les
griffes sèches du choléra, et le soir même lémir se trouva généralement veuf ;
il ne lui restait plus que des sultanes sexagénaires, affranchies des périls du bain.
Comment dépeindre le désespoir de Bouen-Naz-Bouen-Dabaz ? Il brisa ses pipes, ses
porcelaines du Japon, ses magots de la Chine, ses pendules anglaises de Cox, qui sonnaient
midi pendant trois heures, et voulut se briser lui-même avec ses poings dairain. Il
ressemblait à Auguste priant Varus de lui rendre ses légions, ou à un coq superbe
demandant à un cuisinier dévastateur de lui rendre son sérail passé au riz et au
safran.
- A cette époque, florissait dans la cour de lémir un mandarin lettré, nommé
Leutz-zi ; il avait été chassé de Pékin pour crime de lèse-Chine ; il essaya un jour
de prouver à lempereur que le soleil était éclipsé par le disque de la lune, et
que le dragon noir ne se mêlait jamais de cette opération céleste. Tous les savants
sameutèrent contre le novateur ; lAcadémie de Zhé-hol, surnommée la
lumière du monde, se réunit en émoi, et, sans écouter les explications de Leutz-zi,
condamna au feu le livre du mandarin et son auteur aussi. Lempereur commua la peine
en exil. On fit des prières au dragon noir pour le supplier dêtre propice à la
Chine et de ne pas étrangler le soleil.
- Lémir Bouen-Naz-Bouen-Dabaz fit venir auprès de lui le mandarin et le consulta.
- " Seigneur, lui dit le mandarin après avoir réfléchi, je comprends votre
désespoir ; je navais, moi, quune femme, née à Chonk-foo, la ville des
belles Chinoises : je lai perdue, ma divine Kia-ni, ce qui signifie sans pieds. La
mort a failli menlever. Que ne devez-vous pas souffrir, vous qui venez de perdre
seize filles belles comme seize lunes dans toute leur rondeur ! Écoutez-moi, prince ; il
y a des remèdes à votre catastrophe. La nature a mis partout le remède à côté du
mal. Je vous demande trois nuits pour découvrir un conseil.
- - Cest beaucoup, trois nuits, dit lémir ; que ferai-je en attendant ?
- - Vous lirez mon livre sur les éclipses, et vous fumerez de lopium que je vous
apporte, reprit le mandarin ; je vous promets un facile sommeil. "
- Cependant les vieilles sultanes honoraires, membres du sérail inactif, et respectées
par le choléra, se hasardèrent à se baigner dans le lac, au risque dêtre saisies
par le fléau, tant est grande lambition chez les femmes de Jesso ; même, elles
soudoyèrent les gardes et les corrompirent avec des sacs de coris, monnaie de cailloux
battue par la mer sur le rivage des Maldives ; les gardes, séduits par ces prodigalités
folles, firent le semblant de veiller sur la pudeur des sultanes sexagénaires et
décarter les profanes qui sacharnaient à ne pas se montrer sur les bords du
lac. Lémir ne donna pas dans le piège ; il sassit au kiosque du lac, et ne
montra que des épaules dédaigneuses à cette collection de pudeurs de soixante ans.
- Au jour convenu, le mandarin lettré se rendit auprès de lémir et lui dit :
- " Jai votre affaire.
- - Voyons, dit lémir.
- - Un missionnaire ma laissé une histoire romaine en vingt volumes, écrite par
les révérends pères Catrou et Rouille ; cest là, glorieux émir, que jai
trouvé un remède à vos maux. Il y avait en Italie, sept cent cinquante-trois ans avant
lère chrétienne, un chef de brigands nommé Romulus, qui prenait le titre de rex
ou gouverneur. Or, ce gouverneur navait point de femmes, ni pour lui ni pour sa
troupe ; ce qui le gênait beaucoup, car il voulait fonder une ville. Que fit ce chef
rusé ? il invita un gouverneur voisin, nommé Tatius, à des jeux...
- - Quels jeux ? demanda brusquement lémir.
- - Ah ! reprit le mandarin, lhistoire nentre pas dans le détail de ces jeux
de boules. Au reste, peu importe. Les jeux ne sont quaccessoires. Tous les peuples
ont des jeux auxquels ils sadonnent avec passion. Tatius donna dans le piège ; il
gouvernait les Sabins, et il conduisit chez Romulus toutes les jeunes Sabines. Pendant
quon jouait aux boules sur le sable du Tibéris, que lhistoire appelle
sourdement Tibre, dans sa manie destropier tous les noms, Romulus donna un signal,
et toutes les jeunes vierges sabines furent enlevées par les brigands. Cest ainsi
que Rome fut fondée, disent les historiens. Glorieux émir, vous vous trouvez dans une
position analogue, avec cette différence que vous êtes le prince le plus puissant de
lAsie, et que Romulus nétait quun aventurier. Vous avez pour voisin
lémir Mouz-Abi, qui a un sérail très-bien approvisionné ; invitez Mouz-Abi à
des jeux quelconques ; dites-lui damener les femmes de sa capitale, et ; au signal
que vous donnerez, vos soldats enlèveront tout le beau sexe de Mouz-Abi.
- - Mandarin, dit lémir, qui avait écouté son hôte avec une attention
bienveillante, votre histoire est un conte bleu et na pas lombre du sens
commun. Comment voulez-vous que ce Tatius, qui connaissait la détresse féminine de son
voisin Romulus, chef de bandits, ait commis la sottise de conduire ses femmes à un jeu de
boules ? Il faut être naïf comme un lecteur européen pour ajouter foi à de pareilles
billevesées. Si josais faire la même proposition au Tatius Mouz-Abi, mon voisin,
il me répondrait en mettant longle de son pouce droit sur le bout de son nez et en
agitant les quatre autres doigts dans la direction de mon harem désert. Mouz-Abi connaît
ma détresse ; il sait que le choléra-morbus a tué non-seulement mes jeunes odalisques,
mais encore toutes les jeunes et jolies femmes de mes États. Il sentirait le piège
dune lieue, et jen serais pour mes frais dinvitation.
- - En ce cas, dit le mandarin, je chercherai un autre expédient.
- - Eh bien, jen ai trouvé un meilleur, moi, reprit lémir, et tu le
connaîtras demain. "
- Et le lendemain, lAnnibal de Jesso détruisait Sagonte, ou, pour être plus clair,
il précipitait dans la mer la statue didole adorée par les sujets de Mouz-Abi.
- Cétait la guerre, une guerre à mort !
- A la nouvelle du sacrilège, Mouz-Abi monta à cheval et prêcha la guerre sainte à ses
soldats. Cet émir, dont le portrait figure dans la collection de Solwins, était un homme
de trente-sept ans. Il avait tous les signes extérieurs de la puissance amoureuse : une
carrure de reins métalliques ; un énorme développement osseux dans les régions du
cervelet, et cette robuste laideur de créancier auvergnat qui annonce des passions
volcaniques inconnues de nos Arthurs, de nos Oscars et de toutes les têtes de cire
animale échappées des étalages dun coiffeur parisien. Donc, Mouz-Abi était digne
davoir aux ordres de ses passions un sérail opulent ; et, dès quil apprit le
sacrilège de lémir son rival, dont il connaissait la perplexité domestique, il
devina la pensée secrète de cette nouvelle guerre et jura de sensevelir sous le
sari soyeux de sa dernière sultane, ou de rallumer le bûcher de Sardanapale avant de
conclure un nouveau traité de paix.
- Larmée de lémir Bouen-Naz-Bouen-Dabaz se mit bientôt en marche avec une
ardeur très-facile à comprendre. Cétait une armée de veufs affamés par un
jeûne intolérable ; il ne sagissait plus de se battre pour ses autels et ses
foyers, chose quon trouve partout en Asie, sous un arbre : il sagissait
dun but bien plus sérieux, et le seul raisonnable dans la vie. Le soleil, qui a
éclairé depuis la création tant de stupides batailles, souriait à cette armée de
veufs et les excitait de sa flamme, quoiquils nen eussent pas besoin.
- Les deux armées se rencontrèrent dans un vallon charmant, couvert de fleurs agrestes,
arrosés deaux vives et formé pour toutes les charmantes choses de lamour. A
la vue de cet Eden, où manquaient toutes les Èves, larmée de lémir veuf
entonna le chant de guerre, composé pour la circonstance, avec un terrible accompagnement
de los et de gongs chinois. Auprès de cet hymne du veuvage irrité, notre Marseillaise
est un vaudeville pastoral, une romance de Florian, un six-huit de Rameau. Voici la
traduction affaiblie du refrain :
- Rougissons les eaux de nos fleuves,
- Les femmes aiment les plus forts ;
- A nous les veuves
- De tous les morts.
- Il faudrait citer en entier ce chant de guerre, mais les analogies des mots nous
manquent. Hélas ! comment exprimer, dans notre idiome sourd et indigent, la poésie des
langues orientales ? Cest traduire le soleil avec la lune, Homère avec les vers
dun confiseur, Virgile avec la prose dun huissier ! Un torrent déchos
emporta cette harmonie de volcans vers larmée de Mouz-Abi, et tous les soldats
jetèrent dans les broussailles leurs armes à feu, comme inutiles aux braves. La poudre a
été inventée par un moine, cest-à-dire par un poltron.
- On se heurta corps à corps avec les armes forgées dans les arsenaux de la Malaisie ;
poignards courts, droits, solides, qui servent si bien les formidables exterminations des
Amocks. On entendait craquer des dents de mandrilles ; on voyait couler des laves
décume sur les lèvres ; tous les bras se tordaient comme des tronçons de serpent,
et les poitrines se lézardaient toutes rougies sous les morsures léonines et les pointes
glacées des cricks malaisiens. Un tonnerre de sons gutturaux, daspirations fauves,
de rires stridents, de colères épileptiques, roulait comme une solfatare vivante sur
toute la ligne des Indiens, et semblait faire de cette bataille un duel de volcans. Les
fleurs du vallon broyées en fange rouge, les eaux vives des sources mêlées au sang
humain, les arbustes déracinés comme par un ouragan de feu ; les haleines embrasées de
tant de poitrines à cratères ; les cris joyeux des oiseaux de proie conviés à un
festin inépuisable, tout concourait à former un tableau de désolation quaucun
peintre na jamais rêvé. Un incident manquait encore il éclata, et la bataille
prit alors un caractère plus effrayant. Les deux émirs rivaux se rencontrèrent : deux
titans, deux centaures se disputant un sérail de Déjanires sans robes. Autour
deux, les poignards se croisaient comme les losanges de la foudre, et leurs éclairs
couraient avec les rayons du soleil ; les espaces étaient si étroits, quil fallait
les conquérir en ajoutant des cadavres sur la fange écarlate des fleurs. Tout à coup un
cri lugubre de deuil domina le murmure sourd de la bataille : lémir veuf avait
porté un coup mortel à son rival. Des cris de victoire répondirent à ce cri funèbre.
Un découragement mortel sempara tout à coup des soldats de lémir vaincu ;
on les vit se précipiter en désordre dans les eaux rapides du torrent, et gagner les
cimes du vallon, couronnées darbres sombres, où ils disparurent comme un vol
sinistre dorfraies épouvantées par le soleil.
- La ville de Néoulah, résidence de lémir infortuné Mouz-Abi, est admirablement
située au bord dun lac délicieux. Ce voisinage dun immense bain public et
gratuit paraît dune nécessité absolue chez les peuples barbares. La pointe du
sérail de lémir s avance comme un cap sur le lac, et les kiosques des femmes
ouvrent leurs persiennes dans la solitude des eaux et des grands arbres. Ainsi la campagne
et le lac envoient tous leurs parfums, toute leur fraîcheur délicieuse dans les
appartements des femmes de lémir. Un belvédère dune hauteur prodigieuse
domine le sérail, et du haut de sa plate-forme on découvre la plaine et les derniers
horizons de lîle de Jesso, qui se confondent avec la mer.
- Les nombreuses veuves de lémir Mouz-Abi, poussées par une curiosité fort
naturelle chez les femmes barbares, étaient montées sur le point culminant du
belvédère pour voir arriver de plus loin un messager de victoire, car elles ne doutaient
pas du triomphe de leur indomptable mari. Lhistorien ose pourtant insinuer, les
historiens sont capables de tout, que certaines de ces odalisques faisaient des vux
secrets pour un changement démir. Calomnie bien hasardée ! car quel philosophe
peut sonder le cur des femmes de lîle de Jesso ?
- Une épaisse poussière se leva comme un nuage à lhorizon ennemi, et
larmée victorieuse se montra bientôt aux télescopes du sérail avec ses
bannières jaunes, chargées dun lion rouge en pal. En avant de tous, lémir
Bouen-Naz-Bouen-Dabaz se faisait distinguer par la vélocité de sa course ; on aurait cru
voir un capitaine de navire naufragé courant avec un festin de Balthazar. A cet aspect
désolant, les femmes veuves firent leur devoir : elles poussèrent le hurlement
dusage, et sévanouirent sur les tapis moelleux tissés dans la vallée de
Kachmir. Cet hommage rendu aux mânes du défunt, elles se levèrent, et descendirent dans
leurs chambres pour se parer de leurs plus riches étoffes et attendre les événements.
- Ici lhistorien allemand, enhardi par les libertés de sa langue, fait une
description babylonienne des scènes inouïes qui suivirent la victoire de lémir.
La délicatesse française ne nous permet pas de suivre le narrateur germain dans la
dernière phase de son récit. Il nous suffira de voiler la statue de la Pudeur, à
lexemple du poëte latin, et de nous écrier avec lui : Qualis nox ! dii deque
! Le latin, dans les mots, brave tout, comme lallemand. Faisons des vux pour
que le courage de ces deux langues excite un jour le timide français.
- SECONDE BATAILLE
- Désireux de faire entrer profondément le lecteur dans lesprit philosophique de
cette histoire, nous avons donné à la première bataille un développement qui doit
manquer à la seconde : il pourrait suffire de lindiquer en quelques lignes ; nous
tâcherons pourtant dêtre moins concis, car ces grandes leçons ne se donnent pas
deux fois. Tant pis pour le genre inhumain sil nen profite pas.
- On sait que la Nouvelle-Zélande est divisée en deux îles par le détroit de Cook :
lune se nomme Ika-Namawi, lautre Tavaï-Poennamoo. Il y a peut-être quelques
fautes dans lorthographe de ces deux noms barbares, mais je cite de mémoire, comme
toujours, et je nai pas le temps de me promener sur une carte géographique pour
relever mes erreurs. Au reste, je ne possède jamais chez moi un atlas ni un livre : les
loyers sont très-chers rue Lamartine ; il serait trop coûteux dy ajouter aux
meubles indispensables un livre ou un atlas, choses fort inutiles dailleurs. La
mémoire ne paye pas de terme et loge tout gratis ; si elle commet une erreur, la faute en
est aux propriétaires, qui demandent des prix fous de leurs appartements aux écrivains.
Mon historien allemand est plus adroit ; il ne cite pas le nom des deux îles et renvoie
le lecteur au capitaine Cook, en indiquant le volume et la page, comme si chacun logeait
en garni, chez soi, tous les in-quarto des voyageurs anglais.
- Cook, prenant le chemin du pôle pour aller conquérir un coup de poignard à
lîle Haway ou Owihée, et sarrêtant à Ika-Namawi (dénomination
française), rencontra une espèce de vieux sachem qui lui dit :
- " Les blancs se livrent-ils des batailles entre eux ?
- - Oui, répondit le capitaine Cook, ils en livrent assez. "
- Le sachem fit un geste détonnement qui étonna lillustre voyageur anglais.
- " Ah ! vous vous entre-tuez aussi ? ajouta le sauvage dans cette merveilleuse
langue muette qui nest plus parlée malheureusement en Europe que dans les ballets
délicieux de Théophile Gautier.
- - Nous nous massacrons aussi, reprit Cook.
- - Et pourquoi ? demanda le sauvage en se tortillant comme un point interrogatif.
- Ce pourquoi embarrassa Cook, lui qui sortait des broussailles rocailleuses de
larchipel des Malouines et que rien nembarrassait. Il regarda le ciel, la mer,
les montagnes d'Ika-Namawi, et répondit, pour se tirer daffaire, par un
bourdonnement de consonnes sans voyelles.
- Le sachem ne se paya pas de cette réponse et insista sur son premier pourquoi.
- Cook cherchait des mots dans le dictionnaire pantomimique de lOcéanie, et ne
trouvait rien pour expliquer dune façon honorable les causes qui forçaient les
blancs civilisés à ségorger entre eux : quelle satire il faisait contre la guerre
à son insu !
- Alors le sachem donna une nouvelle tournure à sa demande ; car il était fort entêté,
comme lest tout insulaire :
- " Que faites-vous de vos morts après une bataille ? demanda-t-il en style fort
clair.
- - Nous les enterrons, reprit Cook.
- - Voilà tout ? reprit le sachem.
- - Oui ! " dit Cook en riant sérieusement comme un marin anglais, et même un
Anglais terrestre.
- Le sachem redressa vivement son torse et ouvrit des yeux énormes et vitrifiés par la
surprise. Ce mouvement, difficile à comprendre, signifiait en style sauvage et
philosophique : " Comment ! ô blancs que vous êtes ! vous tuez des hommes
uniquement pour avoir le plaisir de les enterrer ! Quelle atroce barbarie de la
civilisation ! "
- Ce ne fut quà son second voyage à la Nouvelle-Zélande que le capitaine Cook
comprit le sens de la dernière pantomime du sachem.
- Or, dans lintervalle, voici ce qui était arrivé.
- La tribu de lAlbatros, qui habitait lîle Ika-Namawi, subit un hiver affreux
; le pôle voisin laccabla de toutes ses horreurs. Une famine affreuse se répandit
sur cette terre désolée ; les rivages, toujours balayés par des ouragans formidables,
ne permettaient plus aux pirogues des pêcheurs de tenter la mer, et les poissons avaient
aussi disparu dans les petits golfes bouleversés. On en était réduit pour vivre aux
dernières arêtes desséchées par les rayons dun soleil depuis longtemps éteint.
- Tous ceux qui sont nés tiennent à vivre ; cest le défaut général de
lespèce humaine sous toutes les latitudes. Un sauvage de la Nouvelle-Zélande
trouve que la vie a ses douceurs, comme un millionnaire de la place Vendôme. Cest
ainsi, Dieu la voulu. Le chef de la tribu de lAlbatros, voyant ses sujets
périr de famine et se voyant périr lui-même, eut pitié des autres et de lui, et il
prit une suprême résolution.
- Il déclara la guerre au roi de la tribu de la Phoque, qui habitait lîle de
Tavaï-Poenamoo, séparée dIka-Namawi par le détroit de Cook.
- Cette pauvre tribu voisine mourait de faim aussi, et son roi se disposait à déclarer
la guerre, lorsque linitiative partit du roi de lAlbatros. Cette inspiration
simultanée honore le génie de ces deux guerriers du quarantième degré du sud, vingt
fois plus glacé que son équivalent du nord. Les géologues expliquent cela très-bien.
- Il ny avait pas de temps à perdre des deux côtés ; les dernières provisions
darêtes venaient de sépuiser dans un festin suprême ; sans un miracle, deux
peuples honnêtes et vertueux allaient mourir de faim !
- La tribu de lAlbatros passa le détroit à la nage et les massues aux dents, pour
trouver une table dhôte sur la rive étrangère. Ainsi de nombreux étudiants,
descendus des hauteurs du Panthéon, traversent la Seine pour venir célébrer une fête
universitaire aux tables dun restaurant du Palais-Royal. Chaque pays a ses
murs. Il nest pas plus difficile à des sauvages de traverser un détroit pour
chercher un dîner économique, quà des Parisiens de traverser la Seine, surtout
depuis labolition du péage sur le pont des Arts.
- La tribu de la Phoque, rassemblée en armes sur le rivage, attendait lAlbatros
avec des dents convulsives. La bataille sengagea, absolument comme celle
dAlexandre au passage du Granique. Pour sen faire une idée exacte, il faut
aller au Louvre et regarder le tableau de Lebrun.
- Je voudrais bien savoir pourquoi se battaient les Macédoniens. Alexandre, lui, se
battait pour sa gloire, tous les historiens le disent, et la postérité connaît son nom
; mais quel savant pourrait nous citer un seul nom dun soldat tué au passage du
Granique ? Combien donc est supérieure la sagesse des soldats de la Phoque et de
lAlbatros ! Ils savaient, eux, pourquoi ils se battaient après le passage du
détroit, et nul peintre na consacré une toile à cette logique extermination.
- La bataille ne dura quune heure, tant les soldats étaient affamés. Cent
trente-cinq guerriers de la tribu de la Phoque restèrent sur le champ de mort. Les
vainqueurs allumèrent un grand feu de bruyères et firent rôtir le gibier de la
bataille, comme cela se pratique à la fête des Loges, près de Saint-Germain-en-Laye. Le
festin fut ample, et limmense superflu des provisions salées repassa le détroit
pour satisfaire les justes appétits des femmes et des enfants de la tribu de
lAlbatros. Cette sage expédition, si heureusement accomplie, leur permit
dattendre le retour de la pêche et de la belle saison.
- Ainsi, depuis six mille ans, il ny a eu que deux batailles raisonnables ;
lune livrée à Jesso, lautre à la Nouvelle-Zélande. Cela ne doit pas
prouver que la France ne doit plus se battre ; mais quelle doit attendre
davoir vingt fois raison contre son futur ennemi ; dix-neuf ne suffisent pas.
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