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Le Compère réalise ainsi qu’il n’existe aucun moyen licite de s’éléver pour qui le désire, si le destin ne l’a pas fait naître dans une situation initialement favorable. Dans cette fuite, la troupe de philosophes va traverser un certain nombre de lieux , réels pour la plupart, mais que l’auteur a chargé d’une portée emblématique, constituant ainsi un espace romanesque riche de significations . En effet, contraints de fuir les diverses persécutions dont ils sont l’objet, les personnages vont être amenés à chercher un endroit où vivre, exempt du mal et de la superstition. Dans un premier temps, on voit le Compère et ses compagnons évoluer dans un espace qui correspond à l’Europe des Lumières : Paris, la Belgique, à travers l’épisode de Mons, Amsterdam et la Hollande, Pétersbourg où règne Catherine II. Traditionnellement, la France est le pays des petits-maîtres et des petits marquis, de l’extrême raffinement, d’une certaine superficialité, comme le montre abondamment la littérature du temps.Ainsi, à Paris le Compère Mathieu va-t-il prêter ses talents à un personnage aussi illustre qu’insignifiant , le marquis de Barjolac, lequel désire se venger du Duc de Bracastron qui a osé le contredire chez la marquise de Grand-Chien. Après avoir été appelé chez ledit marquis, Mathieu attend quelque moment dans une antichambre, écoute la conversation de "deux ou trois grands laquais qui s’occupaient à diputer sur le mérite de la Sémiramis de Voltaire et du Catilina de Crébillon" avant d’être introduit dans l’appartement du marquis. Du Laurens dresse alors un éloquent portrait du personnage, véritable modèle du genre : "Il trouva le marquis occupé à se noircir les sourcils, à mettre son rouge, et à se parfumer les aisselles et les génitoires : cette besogne étant finie, son valet de chambre lui chaussa une paire de souliers à talons rouges dont l’entrée était bordée de canepin blanc; il acheva de l’habiller, il lui ceignit une épée dont la lame était de buis pour que son poids fatigue moins; et puis s’en alla. Lorsque le Compère et le Marquis furent seuls, ce dernier se jeta dans un fauteuil, se mit à mâcher quelques pastilles,prit de trois sortes de tabac dans la même tabatière, toussa d’un petit ton enfantin, se moucha dans un mouchoir de soie blanche, s’essuya avec un autre couleur de rose, se leva, se mira, se rengorgea, fit une pirouette sur le talon.(...)" Il est inutile de préciser combien Du Laurens jugeait indûs les privilèges attachés à un nom, et on ne peut mieux montrer le ridicule des petits-Marquis. L’onomastique aidant, la plupart des aristocrates qui traverseront le roman seront affectés de noms ridicules ,qu’il s’agisse de Lord Foolishson, de la marquise de Grand-Chien, du marquis d’Importante Bête ou encore de M. le Marquis qui va à la guerre que Père Jean envoie " rejoindre les Héros du neuvième siècle" Toutefois l’extrême raffinement de la société parisienne dissimule mal l’oppression qui la caractérise : Mathieu est arrêté pour les textes qu’il a écrits.On s’aperçoit alors que Paris est une ville où l’on ne peut échapper à la surveillance policière. Ce n’est qu’au terme d’un ensemble de péripéties romanesques que le compère, suivi de Jérôme et de Diego parvient à quitter la ville. Sur le chemin de l’exil -- volontaire il est vrai --ils rencontrent une autre figure de l’arbitraire, à Mons, sous la forme du pouvoir militaire Autrichien, lequel exige des passeports pour aller d’un état à un autre, remettant ainsi en cause la liberté de mouvement que se sont octroyés les quatre personnages ( Père Jean ayant rejoint la troupe à Senlis) : " N’est-il point libre à tout homme, surtout à un philosophe de parcourir la terre entière sans être tenu de rendre compte à qui que soit de ses intentions et de ses démarches (...) Un chacun ne porte-t-il pas sur son front le passeport de la Nature ?" En Hollande, le peuple des curieux et des amateurs se révèle un corps d’individus particulèrement imbus d’eux-mêmes, intolérants et incivils, accueillant fort mal les remarques et les facéties de Mathieu.. Seul l’amateur de livres, le bibliophile comme l’écrit Du Laurens, trouve grâce aux yeux du Compère. De là, d’autant plus que Père Jean cherche à éviter la justice du pays, l’équipe maintenant constituée de cinq membres -- Vitulos, Franc-Maçon par intérêt s’étant joint à eux--, gagne la Russie, symbolisée par Pétersbourg, où il leur semble "que les Russes étoient effectivement plus raisonnables que les Français et les Hollandais" Trompés par ces apparences les philosophes décident de battre monnaie, afin de faire meilleure figure, ce qui leur vaudra, suite à une imprudence de Père Jean qui n’a pu réfréner ses désirs brutaux, d’être découverts et déportés en Sibérie. Ainsi s’achève la première séquence du récit : la fuite les a conduits hors du monde de la civilisation et de l’état de société; réussissant à s’évader des mines, et la troupe ayant grossi au passage de tous ceux qui ont pu s’enfuir avec eux, ils gagnent un désert où ils vont devoir passer plusieurs mois.: "étant avancés environ 160 milles dans le désert, nous fumes arrêtés par des ruisseaux, des marécages et autres obstacles qui nous contraignirent de prendre le parti de passer l’hiver qui approchait, dans cet endroit" Tout est alors en place pour la découverte de l’Etat de Nature or,c’est au cours de cet hiver que Diego tombe malade ,manque de mourir , reste trois jours comme mort , ressuscite au bout du troisième,--le blasphème n’étant jamais très loin chez Du Laurens--.et fait le récit de son voyage dans l’autre monde, reculant ainsi les frontières de l’entreprise, découvrant un espace nouveau, comme l’avait fait Simplicius Simplicissimus dans le célèbre roman de Grimmelshausen, et différant d’autant la confrontation avec les théories de Rousseau.. Une part importante du roman est consacrée à ce récit qui occupe une centaine de pages dans l’édition de 1772. Du Laurens y fait une description nourrie d’érudition et de fantaisie, du purgatoire,de l’enfer et du paradis, et se livre au passage à une aimable satire de la littérature religieuse qui a prétendu décrire ces différents lieux : " Le Paradis n’est point tel que les hommes le croient d’après S Paul, c’est-à-dire ce que l’oeil n’a jamais vu, ni ce que l’oreille n’a jamais entendu : il a été réservé à l’incomparable Jésuite Henriquez d’en donner une description exacte et complète; dans son admirable livre de l’Occupation des Saints dans le ciel." Ce n’est pas parce qu’il évoque le Paradis que Du Laurens oublie d’égratigner les Jésuites. Les Saints eux-mêmes ne sont pas ménagés : on assiste ainsi à un banquet organisé au paradis auquel a été convié Diego, et dont les convives sont, parmi d’autres : Sainte Claire et Sainte Thérèse, Saint François et le Frère Massé, Saint Polycrone, Saint Jean Damascène, Saint Cyrille, Saint Dominique (...) ainsi que Ambroise Paré, Ponce Pilate et Rabelais, dont la présence peut sembler incongrue. Les convives festoient d’une façon fort peu ascétique : " les patés, les tourtes, les crêmes, les pâtes de toutes espèces; les fruits en tous genres, tant crus, secs, que confits, ou différemment préparés; les vins, les liqueurs, les fondants, les cordiaux, les excitatifs, les stomachiques et les digestifs les plus exquis, furent répandus avec profusion" A l’issue du festin, alors que tous ces illustres personnages se livrent à des conversations particulières Sainte Thérèse et Sainte Claire évoquent leur vie passée avec des accents qui ne sont pas sans rappeler une conversation mondaine entre deux héroïnes de roman. Sainte Thérèse, après avoir rappelé ses premiers élans vers la foi en vient assez rapidement à l’évocation de ses amours terrestres. On croit alors lire un roman libertin ou sentimental : " Un jour que le hasard me fit rencontrer seule avec Don Pedre, il m’envisagea d’un air si tendre, ses yeux avaient quelque chose de si vif, de si pénétrant, que je m’évanouis à leur aspect" Plus tard la Sainte évoque en des termes identiques sa défaite face à son amant : " il voulut m’embrasser, je le repoussai; je voulus fuir, il m’arrêta; je redoublai mes efforts, il redoubla les siens; je voulus me fâcher, mais la nature trahit mon courage : je me pâmai, et je tombai sur un sopha, sans mouvement et sans connaissance. J’ignore les autres préludes de ma défaite; je ne recouvrai le sentiment que pour voir le triomphe de mon vainqueur" Du Laurens a toujours pris parti contre les contraintes qu’impose la vie monacale en s’opposant à la nature et au tempérament, et on ne peut que rappeler de quelle façon Père Jean vient en aide à la religieuse qui lui avoue lutter contre les atteintes de la concupiscence. Par la suite Sainte Thérèse connaît le bonheur auprès de son amant : " Je vécus deux ans dans le sein d’une félicité digne d’être enviée. L’amour le plus tendre, l’estime la plus parfaite, une confiance entière et réciproque, des plaisirs toujours vifs, toujours nouveaux, que nous nous procurions à l’aide de certains moments que nous savions nous ménager à propos nous rendaient les deux plus heureux mortels de la terre. Mais ce bonheur ne dura guère : la petite vérole enleva mon amant en six jours de maladie" On ne compte pas, dans les romans de l’époque, le nombre prodigieux de personnages que la maladie vient faire disparaître ; la mort subite de l’amant va plonger Thérèse dans le désespoir avant qu’une sorte de consolation ne lui apparaisse dans la religion. Le récit de Sainte Claire présente au lecteur, à travers la figure de saint François d’Assise, l’image d’un extravagant, d’un enthousiaste qui, ne supportant que l’on puisse mettre en doute la véracité de ses affirmations, finit par donner un spectacle digne des petites maisons . En effet la Sainte ayant refusé de croire que le Sauveur lui était apparu pour lui imposer les marques de sa passion celui-ci "se jeta par terre en s’arrachant la barbe, en roulant les yeux comme un forcené, et en hurlant si épouvantablement que Frère Illuminé (...) accourut tout effrayé me demander ce qui avait donné lieu au carillon que le Saint Homme faisait" Les visions de Diego n’apportent aucune réponse aux différents problèmes que rencontrent , dans leur périple, les héros du roman. Au contraire la sainteté y apparaît comme une sorte de délire, et les saints eux-mêmes comme des possédés ou des enthousiastes à qui on peut légitimement opposer les philosophes qui, eux, n’ont jamais cherché à constituer une secte et généralement, (mais est-ce le cas dans le Compère Mathieu?) évitent de se conduire comme des fanatiques. Du Laurens présente comme une maladie de l’âme la vocation de Sainte Thérèse et de son frère. Les livres dont ils s’abreuvent, parmi lesquels figure La Légende dorée de Voragine sont vraisemblablement la cause première d’un tel dévoiement du bon sens. Les actions pieuses des saints personnages dont est riche l’histoire religieuse apparaissent comme autant d’extravagances, comme autant de visions dignes des tableaux de Jérôme Bosch. Ce ne sont que souffrances, tortures, images de la folie de l’homme lorsqu’il s’essaie à atteindre le sacré. Du Laurens y voit indéniablement une perversion -- au sens psychanalytique du terme, mais avant la lettre-- des dispositions naturelles de l’homme. De quoi rêve Sainte Thérèse, si ce n’est d’amour? Partant, Le Compère Mathieu, et cela est clair dans le discours de Diego dont Du Laurens fait son porte-parole involontaire, apparaît comme une machine de guerre tournée contre la religion et les désordres auxquels elle conduit. A travers une parodie de la vie des Saints, ou des Saintes, Du Laurens délivre une satire brutale de la religion. Les miracles sont aussi mis en cause. Evoquant les tortures auxquelles étaient soumis les premiers chrétiens Du Laurens accumule les évocations miraculeuses, jusqu’à l’absurdité, l’écoeurement. Ainsi, sans mettre en cause qui que ce soit il parvient à déconstruire l’édifice de tant de siècles. Le mot "sectateur" fournit également l’occasion de rappeler les principales périodes pendant lesquelles l’Eglise s’est servi de l’enthousiasme de ses partisans pour accomplir son œuvre , ou a combattu celui, tout aussi funeste et délirant, de ses opposants. L’évocation des "caînites, des carpocratiens, des Eonites, des Flagellants, des Guillemetelins, des Dulcinistes, des Bégards, des Bisoques, des Valésiens, des Christiens" persuade aisément le lecteur que tout homme à convictions doit être regardé comme un énergumène. La foi, comme chez Voltaire, dans les Lettres Philosophiques , est donc présentée comme un dangereux ferment. Voltaire , dans la treizième lettre, consacrée à M. Locke écrivait : "Ce n’est ni Montaigne, ni Locke, ni Bayle, ni Spinoza, ni Hobbes, ni milord Shaftesbury, ni M. Collins ni M. Tolland, etc, qui ont porté le flambeau de la discorde dans leur patrie; ce sont pour la plupart, des théologiens, qui, ayant eu d’abord l’ambition d’être chefs de secte, ont eu bientôt celle d’être chefs de parti" Le Compère Mathieu renvoie indéniablement aux propos de Voltaire. Ayant interrompu Diego, Père Jean s’exclame : "Les philosophes de tous les temps ont fait des disciples et non des enthousiastes. Descartes, Newton, Locke, ont fait des sectateurs, mais aucun d’eux ne s’est fait égorger pour soutenir le mécanisme des tourbillons, ou l’existence du vide, ou les lois de l’attraction, ou la fausseté des idées innées (...)Mais qu’un autre homme s’avise de dire qu’il vient d’être battu par le Diable, et que Dieu lui a révélé quelque mystère inouï; qu’il débite d’un ton d’inspiré quelques opinions absurdes, quelque discours qui étonne, qui touche, qui épouvante le peuple ou l’éblouisse, je réponds du succès de sa mission..." Plus proche de nous, et plus radical, Cioran, dans le Précis de Décomposition, affirmera que toute idée conduit au fanatisme, et stigmatisera ainsi ce que sera le XXe siècle : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé. Ainsi Le Compère Mathieu finit-il par délivrer une vision pessimiste de l’homme et de l’humanité. Une façon d’échapper à l’emprise du monde peut-être de sombrer dans la folie : Diego y sombrera à la fin du roman, quant à Du Laurens lui-même, ce sera sans doute son ultime fuite. Diego ayant survécu et l’hiver étant passé, Père Jean et toute la troupe décident de partir vers l’Est et entrent dans le désert de Samoïo où ils sont à deux doigts de mourir de faim. Heureusement, Père Jean, profitant des dispositions naturelles du peuple anglais pour le suicide , parvient à persuader ses compagnons de goûter à la chair humaine et atteint de la sorte au point extrême du roman, renvoyant à des thèses énoncées par La Mettrie dans son Anti-Sénèque : " Ceux qui, sur mer, prêts à mourir de faim, mangent celui de leur compagnons que le sort sacrifie, n’en ont pas plus de remords que les anthropophages." écrit en effet ce dernier.La consommation de leur semblable -- fût-il anglais-- leur permet de poursuivre leur route jusqu’à ce qu’ils se trouvent au contact d’une peuplade plongée dans l’Etat de nature , telle qu’aurait pu la rêver Rousseau : " nous arrivâmes dans une habitation composée d’une cinquantaine de cabanes, toutes habitées par une nation à demi-sauvage, vêtue de peaux, et parlant à peu près comme les grenouilles coassent" Désespéré par le train du monde, Mathieu songeait depuis quelque temps avec enthousiasme à se dépouiller de sa condition d’homme civilisé pour embrasser celle d’homme de la nature. L’expérience sera à la fois burlesque et désastreuse. Du Laurens n’a jamais souscrit aux paradoxes de Rousseau et ridiculise les théories défendues par ce dernier , notamment lorsque Mathieu, s’adressant au peuple sauvage, fait part au reste de la troupe de la décision qui est la sienne : " Je déteste mon ingrate patrie; je vais brûler les haillons que je porte, et qui me rappellent encore la mémoire des états policés; je renonce à ma langue maternelle; je ne veux plus que coasser ou hurler comme tu fais en un mot, je veux vivre mourir et être enterré au milieu de toi. En finissant ces mots, le Compère se dépouilla nu comme la main, et jeta ses habits dans le feu, puis s’étant couvert le dos d’une peau que nous avions trouvée dans la baraque, il se mit à coasser comme les grenouilles (...)" On reconnait dans cet extrait l’influence des nombreux textes de l’époque qui présentent, sous de multiples aspects, la figure du "sauvage". Le Compère Mathieu est un livre nourri de livres, pétri d’intertextualité , comme l’écrit Annie Rivara dans la préface qu’elle donne à Imirce ou la Fille de la Nature, et le voyage qu’effectuent les personnages dans leur fuite est aussi un voyage à travers les différents systèmes philosophiques qu’a affectionnés le XVIIIe siècle. Les questions posées sont essentiellement : où trouver le bonheur?, où trouver la vérité ? Pour Du Laurens l’Etat de Nature n’apporte pas de réponse à ces interrogations. En revanche le tragique n’est pas loin : les sauvages vont se révèler de stupides sacrificateurs d’enfants, aussi lâches que cruels. L’Etat de Nature ne met donc pas à l’abri du mal : la quête se poursuit . La suite du voyage qui va permettre, après un passage rapide à Goa, de revenir à la civilisation, voit la séparation momentanée du groupe lors d’un épisode qui emprunte au romanesque en vogue à l’époque, romanesque dans lequel Du Laurens puise sans scrupules. En effet, nos héros approchant des côtes du Portugal une tempête s’élève et le navire où ils se trouvent fait naufrage . Jérôme se retrouve seul, persuadé que tous ses camarades sont morts noyés. Recueilli par un navire anglais, il est débarqué à Cadix d’où il gagne Grenade. C’est dans cette ville qu’il va connaître le mal absolu, tel qu’il apparaît dans les romans et dans l’imaginaire voltairiens, sous la forme de l’Inquisition.Rappelons à ce propos que Voltaire consacre à la vénérable institution un chapitre important de l’Essai sur les Moeurs. Jérôme , emprisonné dans les cachots de l’église à la suite d’une imprudence (il a osé douter de la sainteté des propos tenus par deux religieux de l’Ordre de Saint -Dominique ) va faire l’expérience des procédés du Saint Office et assister au martyre d’une jeune fille d’environ dix sept ans, dans une atmosphère évoquant ce que seront les romans du Marquis de Sade : "Le profond silence qui régnait dans ce lugubre lieu pendant ces préparatifs effrayants, la sombre lueur dont il était éclairé, les funestes instruments dont il était meublé, la douleur, l’accablement de la victime, les regards irrités des juges, l’air féroce des bourreaux, suspendirent tous mes sens, et faillirent de me faire mourir de frayeur et d’angoisse" Ayant réussi à s’évader il va chercher à gagner ce qui lui apparaît comme l’ultime refuge: l’Angleterre. De fait , dans un premier temps, le pays semble accueillant pour qui a pris une aversion insurmontable envers ceux où règne le catholicisme, toutefois le problème de la subsistance individuelle s’y pose avec autant d’acuité qu’ailleurs : " partout je trouvais les mêmes difficultés pour subsister : j’avais l’âme trop haute pour me résoudre à chercher une condition; et je ne possédais aucun talent; je ne savais aucun métier."Une telle recherche va donner à Jérôme l’occasion d’exhaler en une longue plainte tout ce qui peut constituer le tragique de la condition humaine : "Est-il possible, m’écriais-je quelquefois, que je sois né homme; que je sois né pour être aussi malheureux que je le suis? (...) Je m’étais mis dans la tête que les ignorants ont toujours tort, et je crus que les savants avaient toujours raison. Mon Compère était de ces derniers; je suivis ses conseils, sa personne; je menai avec lui une vie errante et infortunée, jusqu’à ce qu’après avoir vu sa philosophie échouer dans les déserts de la grande Tartarie, je vins faire naufrage avec lui et mes autres compagnons sur les côtes de l’Espagne occidentale." Cet extrait, que l’on a choisi de citer presque intégralement, met l’accent, à travers le résumé qu’il donne des aventures des différents personnages , sur les thèmes importants du roman; parmi ceux-ci celui de la fuite et de la recherche du bonheur figurent parmi les plus saillants, ils constituent en quelque sorte la chaîne secrète de ce récit si disparate en apparence. Ainsi, parvenu en lieu de sécurité, Jérôme éprouve-t-il le besoin de faire une sorte de bilan : la philosophie a échoué dans les déserts de la grande Tartarie. Tout est donc en place pour cette fin qui attristait si fort Voltaire. L’Angleterre est toutefois la patrie du bonheur dans la mesure où sur son sol , à travers un artifice romanesque énorme, Jérôme va retrouver les membres de la confrérie philosophique qui tous ont échappé au naufrage. Cependant Mathieu, ébranlé dans ses convictions est devenu manichéen, et , après avoir entendu le récit des aventures de Jérôme dans les cachots de l’inquisition, se persuade pour le coup que tout est mal sur la terre. Il semble donc qu’il n’y ait pas de salut pour nos cinq personnages; non seulement leur quête a échoué, nulle part l’homme ne peut échapper à l’oppression et au mal, de plus le voyage, la fuite, les ramène tous au point de départ, en France. Ce qui était possible dans Candide ne l’est plus dans Le Compère Mathieu : il n’est nulle part de métairie où il serait loisible de cultiver son jardin. En effet, à la suite d’une querelle avec un aristocrate anglais, Père Jean est condamné à mort par un tribunal qui ne s’est pas montré insensible aux privilèges dûs à la noblesse, et ceci en dépit d’une défense vigoureuse fondée sur la raison : "Messieurs, chacun de vous ne sent-il point au fond de son âme, que s’il était prouvé que j’eusse menacé de faire jeter un Lord d’Angleterre dans la Tamise, et que trois jours après cette menace quelques scélérats ayant attaqué ce Lord, il en eût tué quatre fois autant que j’ai fait; chacun de vous, dis-je, ne sent-il point qu’il avouerait (..) que la défense du Lord serait une action héroïque(...)"Père Jean s’évade et gagne la France, bientôt rejoint par le reste de la troupe : l’Angleterre s’est révélée être une terre où règne l’injustice. Il faut souligner également la prolifération des voyages à l’intérieur des récits insérés dans le roman: Diego mène une vie errante et malheureuse, passant de mains en mains, Père Jean de son côté mène une vie aventureuse qui préfigure en quelque sorte, par une espèce de mise en abyme ce que sera le roman de Du Laurens. Le bilan du voyage semble particulièrement désastreux. Ayant constaté que le mal règne partout aussi bien en société que dans les groupes humains conformes à l’Etat de Nature , l’équipe va se dissoudre : Mathieu meurt, revenant in articulo mortis à d’anciennes croyances ou superstitions; Diego sombre dans la folie; Vitulos retourne chez les Capucins; Père Jean se fait capitaine de Dragons et Jérôme demeure à Paris auprès du sage religieux qui avait accompagné Mathieu dans ses derniers moments. . Le Compère Mathieu a longtemps embarrassé les commentateurs. Que conclure en effet de toutes ces contradictions, d’un tel mélange de bouffonnerie et de tragique ? Roman de tous les excès Le Compère Mathieu mérite de retrouver les faveurs du public d’autant plus que les questions qu’il soulève -- et auxquelles il se garde bien d’apporter des réponses établies et définitives -- sont celles qui traversent encore le monde contemporain. En somme, pour Du Laurens il n’y a pas dans la société du temps de place pour celui qui dénonce les abus , ailleurs que dans la mort, la prison ou la folie. Ainsi, en dépit de l’apparente incohérence du roman ( Les Goncourt écrivaient : "Dans ce carnaval de la Bible et de l’Evangile, de l’enfer et du paradis, il y a un pamphlet, un réquisitoire, un manifeste.") l’unité esthétique de l’œuvre se fait autour du concept, nouveau à l’époque, de révolte; et Du Laurens multiplie les provocations sur des thèmes comme l’éducation des enfants notamment, Père Jean parodiant Emile et instituant un système aux résultats pour le moins surprenants, ou sur le cannibalisme , renvoyant ainsi à toute la philosophie d’un siècle qu’il met en discussion ou en accusation.
Un autre principe d’organisation, tout aussi important, repose sur le dialogisme : Le Compère Mathieu est avant tout un roman de la parole, où l’acte de parler est indissociable de la conduite du récit. Comme dans de nombreux romans de l’époque on y rencontre toute une mise en scène du dialogue dans laquelle les fonctions d’émetteur et de récepteur sont nécessaires et interchangeables. S’inspirant du roman picaresque, dont Gil Blas de Santillane constitue un bon exemple, le roman multiplie les récits rétrospectifs. Lorsque Jérôme et Mathieu font la rencontre de Diego celui-ci s’empresse de leur faire le récit de sa vie; il en ira de même lors de la rencontre de Père Jean. En quelques pages, à travers le récit du Révérendissime Père Jean, le lecteur se pénètre d’un système de pensée fondé sur la satisfaction de tous les désirs. Diego, au centre du roman, évoque, on l’a vu, en un vaste récit rétrospectif, ce qu’il a vu dans l’autre monde. Le savant rencontré à Paris, au début du roman, livrera de même le témoignage d’une vie consacrée à la recherche Dans certains cas le récit peut être faux, pure invention : ainsi , Mathieu régale-t-il d’une histoire totalement fictive, mais conforme à l’esprit romanesque, le sergent qui, à Paris, allait l’appréhender. Au passage Du Laurens se livrait à une satire de la vénalité des membres de la police. La parole est partout, jusqu’au Paradis , c’est-à-dire au coeur même du récit de l’espagnol. Sainte Thérèse évoque ce que fut sa vie, alors que Sainte Claire rappelle les grands épisodes de celle de Saint François. Il convient aussi de montrer la présence d’un certain nombre d’ellipses, dans lesquelles on imagine que les personnages ont pu être amené à parler. De retour d’Espagne, Jérôme narre ce qui lui est arrivé d’une façon bien succinte dans un roman aussi bavard : " nous nous dîmes tout ce que l’on peut se dire en pareille occasion : après quoi je contai ce qui m’était arrivé depuis le naufrage" Du Laurens a de la sorte évité au lecteur le rappel d’événement déjà connus. Le roman est donc avant tout construit sur la possibilité de l’échange verbal. Père Jean coupe la parole à Diego pour développer les réflexions que le récit de l’Espagnol a fait naître en lui : "... La Béâte a raison, interrompit Père Jean : les philosophes de tous les temps ont fait des disciples et non des enthousiastes." Chaque acte de parole induit une réponse. Le récit fait par Diego de son séjour dans l’autre monde fournit aux auditeurs la possibilité de tenir une conversation à caractère scientifique dans laquelle apparaissent des thèmes que l’on rencontrera plus tard dans Le Rêve de d’Alembert de Diderot. On y évoque quelles causes ont pu contribuer à produire les visions du personnage : "La formation et la nature des idées dépendent des différents mouvements ou ébranlements, dont les fibres du cerveau se trouvent affectées par les impressions que chacun de nos sens y transmet à sa manière, et la reproduction des idées vient de la reproduction des mêmes mouvements qui les ont occasionnées..." Ailleurs, le récit de Jérôme qui vient d’échapper aux cachots de l’Inquisition va conforter le Compère dans son pessimisme radical., un tel comportement ayant pour conséquence de conduire ses comparses à se déterminer par rapport à lui : " il se persuada pour le coup que tout était mal : Vitulos fut presque de son sentiment : Diego ne douta plus que la fin du monde n’approchât; le Révérendissime jura qu’il étriperait autant de moines qu’il en rencontrerait; pour moi, quelque sujet que j’eusse de me plaindre, je trouvai que le Compère et Père Jean outraient les choses."..Tout ici invite à la confrontation des idées : la prise de position philosophique de Mathieu conduit les autres protagonistes à se déterminer par rapport à lui. Ainsi, Jèrôme entreprend-il de le détromper , mais en vain. S‘ensuit une discussion quasi générale où les avis de Jérôme, Père Jean et Vitulos se donnent libre cours. Pour Jérôme il convient de vivre en acceptant le monde tel qu’il est : "Bornons-nous (...) à savoir que le mal existe; et n’étendons point nos regards plus loin, son origine est environnée de ténèbres impénétrables à la raison humaine."Père Jean, quant à lui, énonce une règle de vie fondée sur l’idée de plaisir : " ...je borne mon étude et mes recherches aux seuls plaisirs de la vie. Un flacon de vin bannit chez moi le souvenir de deux ans de diète et d’un siècle de mélancolie : un bon repas, un bon lit et un tendron de quinze ans m’apprennent que s’il y a du mal dans le monde , il y a aussi quelque bien; et que la moindre dose de celui-ci défraie au centple de celui-là (...) Savoir jouir est tout ce que je sais " Vitulos prêche une certaine prudence, un peu à la manière de Voltaire dans Candide. Toute vérité n’est pas bonne à être divulguée : "Il y a mille et mille personnes sages qui s’aperçoivent des erreurs dont le peuple est imbu, surtout à l’égard de la religion;mais aucune d’elles n’entreprendra jamais de le désabuser, à moins qu’il ne soit suffisamment préparé à voir le jour" Une telle confusion ainsi que l’impossibilité de convaincre le Compère Mathieu vont déterminer Jérôme à proposer une sorte de défi : il s’agit de tenter de persuader Mathieu de son erreur au moyen d’un exposé philosophique en forme, où seront présentés tous les arguments susceptibles d’influer sur la pensée et les convictions du récalcitrant. Il est à noter, pour faire apparaître comme une constante la prolifération du dialogue à l’intérieur du roman que cet exposé est interrompu plusieurs fois : "Si ce que tu dis est vrai, interrompit Père Jean, voilà l’origine du mal, tant physique que moral, toute trouvée" et encore, quelques pages plus loin : " Je veux devenir sorcier si je t’entends, interrompit Père Jean" Mathieu lui même défendra son point de vue , rappelant les termes du pacte philosophique dont il a été question : " Je t’ai dit aussi, interrompit le Compère, qu’il ne fallait point s’étonner de me voir nier dans un temps ce que j’avais affirmé dans un autre; et que ce qui paraissait une contradiction en moi, était une marque d’un nouveau degré de connaissance que j’avais acquis" Du Laurens prend toutefois soin d’annihiler l’effet de ces bonnes paroles. Son exposé terminé, Jérôme s’aperçoit que plus personne ne prête attention à ses propos. Il a parlé en vain : "J’avais été jusqu’ici tellement occupé de la matière que je traitais, que je n’avais pas pris garde à ce qui s’était passé autour de moi. Mais lorsque je voulus faire une petite pause pour reprendre haleine, je m’aperçus que si la vérité ne fait pas toujours impression sur l’esprit de ceux auxquels on la prêche, cela vient souvent de la rhétorique du prédicateur. Père Jean ennuyé de m’entendre s’était enivré, Vitulos s’était endormi, et le Compère était disparu : il ne restait plus que Diego qui me regardait avec deux grands yeux et la bouche béante"Non seulement Jérôme n’a pas achevé son exposé, mais ses conséquences se révèlent dérisoires. La parole philosophique est assimilée à un bavardage insipide qui ne peut en aucun cas résoudre les problèmes qu’elle soulève. Quelques pages plus loin, alors qu’il a entrepris de catéchiser Jérôme, Diego se trouve victime du même phénomène : "Mais que vois-je ? mon camarade Jérôme rit de mes remontrances!" Le procédé était déjà présent au début du roman, et cette fois, Mathieu, déclamant contre les abus, en faisait la désagréable expérience : "Comme je n’entendais rien à cette espèce de déclamation, le Compère déclama tout seul, et déclamait encore lorsque nous arrivâmes dans un petit bourg où nous résolûmes de dîner" On fait peu de cas des mots dans un roman qui est pourtant rempli de discours, de dialogues, de déclamations. Sans doute parce qu’ils n’ont aucune importance. On peut rappeler le sage derviche qui, dans Candide , répondait à Pangloss cherchant à savoir pour quelle raison un aussi étrange animal que l’homme avait été formé : " De quoi te mêles-tu [...] est-ce là ton affaire ?", et qui, lors d’une nouvelle question de l’impertinent philosophe : " Que faut-il donc faire": concluait par un définitif : " Te taire " Bien souvent en effet la parole est la cause du mal. Mathieu a été chassé du collège parce qu’il s’en était pris à ses maîtres; la bastonnade de Mons aurait pu être causée par la maladresse de Diego, ensuite par l’entêtement philosophique de ses camarades. En Hollande le Compère s’attire la colère des savants et des amateurs à qui il rend visite pour les avoir contredits. A la fin du roman c’est à la suite d’un échange de paroles un peu vif que Père Jean est condamné à mort. En Russie l’orgueil des personnages les avait empêché de prononcer les paroles qui leur aurait évité la déportation en Sibérie. Mais le Compère Mathieu a aussi toute l’apparence d’une conversation avec les morts. Lors de leur séjour en Hollande, Mathieu, Jérôme et Vitulos rendent visite à un bibliophile. A une remarque de Mathieu lui faisant remarquer qu’il ne pourra jamais lire tous les livres qu’il a acquis, il fait cette réponse : " s’il m’était permis de m’exprimer en poète , je vous dirais que je me regarde ici comme une abeille, et cette collection comme un parterre de fleurs sur lequel je promène mon imagination, et dont je tire le miel qui me nourrit l’esprit, me fortifie l’âme, me réjouit le coeur. Je converse avec les morts, j’adopte, je contredis, je loue, je blâme ce qu’ils disent, et je ne m’en fais point d’ennemis. D’ailleurs je n’ai point acquis cette bibliothèque pour moi seul : elle est ouverte aux savants, aux gens de Lettres et à mes amis" Ainsi le livre est-il un instrument de sociabilité; il invite à l’échange; les admirateurs d’une même œuvre partagent les mêmes idées, vivent les mêmes rêves. Toutefois l’évocation d’une bibliothèque, motif récurrent dans l’œuvre de Du Laurens, peut avoir une portée polémique. Dans l’Epître dédicatoire à mon frère Jean Jacques Rousseau, ci devant citoyen de Genève que l’on trouve en tête des Abus dans les cérémonies et dans les moeurs Du Laurens ne manque pas l’occasion qui lui est offerte de railler les ennemis des philosophes ainsi le narrateur, visitant la bibliothèque d’un quaker, réagit de la manière suivante : "Je fus surpris de l’arrangement de cette superbe bibliothèque et du rare choix des livres. Aucun insecte n’y rongeait les respectables morts qui habitaient ce séjour. L’abbé Trublet, Palissot et Fréron, qui tombent par lambeaux sur nos quais, n’avaient pas la moindre égratignure de cette vermine qui partout ailleurs s’attache à leur production." Quiconque se targue d’être philosophe se doit alors d’exécrer les trois personnages dont le nom est mentionné ici. Dans Imirce la jeune héroïne ayant à peine quitté la cave où elle a passé toute son enfance se laisse aisément persuader qu’un Fréron est un âne -- et personne ne vient la détromper. Ainsi Du Laurens utilise les livres à des fins multiples. Cela peut expliquer la proliférations des notes et des références dans son œuvre . Le Compère Mathieu en effet multiplie les références savantes, à la littérature religieuse souvent, pour remettre en cause son enseignement. N’écrit-il pas dans La Chandelle d’Arras que la " Légende est un gros livre rempli de contes de ma Mère l’Oie [et que] ceux qui aiment encore le vieux temps et les vieilles sottises trouveront une pâture abondante dans cette production, la honte et le monument éternel des bétises de nos pères" De même, à propos des morales de Jean Goule : "Saint Jean Goule fut cocufié par sa femme. Le bruit de ses miracles étant venu aux oreilles de Madame, elle plaisanta son époux miraculeux, en disant : bon, il fait des miracles comme mon cul pète. A l’instant le Ciel signala sa vengeance sur le derrière de Madame Jean Goule. Cette femme péta jusqu’au dernier moment de sa vie " On excusera la verdeur du propos dans un ouvrage publié à Arras "aux dépens du chapître". Toutefois l’objectif est évident. Qu’il cite exactement les textes religieux ou qu’il les accommode à son gré , Du Laurens ne remet pas en cause l’existence de Dieu, mais fait des gorges chaudes de tout ce qui accompagne la vie de saints et s’en prend d’une façon virulente à tout ce qui de près ou de loin ressemble à une religion instituée.. Nombreuses aussi sont les références philosophiques. Du Laurens puise dans sa vaste culture et convoque Charron, Montaigne, Voltaire, Rousseau, Toussaint, Helvétius et bien d’autres, que ce soit sous forme d’allusions ou de citations. Le Compère Mathieu se présente comme un fidèle reflet de la littérature du temps. A travers ce dialogue des morts et des vivants se cherche une philosophie faite, semble-t-il, de renoncement. Tout se passe comme si l’œuvre était organisée autour de quatre grands cycles de paroles : le cycle de Mathieu ( la fuite du collège, le séjour à Paris et à Amsterdam); le cycle de Jean ( Le séjour en Russie et en Tartarie, qui culmine avec l’épisode consacré à l’anthropophagie.); le cycle de Diego ( essentiellement à travers le récit du voyage dans l’autre monde.) et finalement le cycle de Jérôme qui seul, semble-t-il, a découvert une forme de sagesse. Le dialogue a donc pour fonction de faire s’affronter les idées, de les user de les polir, jusqu’à ce que leur essence se dégage. On reste confondu que de tant de mots surgisse le silence.
On n’en finirait pas avec Le Compère Mathieu, ce roman de la route, qui est aussi un roman dialogique, érudit, mais qui emploie l’érudition comme une arme, ce roman parodique, satirique, ce roman picaresque d’" un poète qui a mené La Fontaine à Parny, d’un romancier qui a mené Gil Blas à Jacques le Fataliste, d’un philosophe qui a mené Rabelais à Babeuf" comme le proclamaient les frères Goncourt. Ce brulôt, que la justice condamnait encore au XIXe siècle, et dans lequel s’exprime une pensée fuyante et contradictoire a tout pour séduire les lecteurs contemporains, lesquels ne peuvent qu’être sensibles au destin malheureux et amputé du facétieux abbé qui, avant Louis-Ferdinand Céline, témoignait aussi, à sa façon, de son voyage au bout de la nuit. Didier Gambert
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