- INFORTUNES AMOUREUSES DES ÉLÉPHANTS
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- Un soir de juillet 1851, nous dînions, Anglais et Français, tous naturalistes,
excepté moi, à lhôtel des Princes, rue Richelieu ; cétait juste une heure
après une longue visite faite à la galerie zoologique du boulevard du Temple. On est
heureux de trouver au potage un sujet de conversation ; le nôtre se présentait
naturellement.
- " Que dit votre naturaliste Buffon de léléphant ? me demanda tout à coup
sir Charles Darlimple, mon voisin de droite.
- - Buffon, répondis-je, dit que léléphant est le plus grand être de la
création, quil a une trompe, deux larges oreilles, deux défenses divoire,
quil est très-intelligent, très-sobre, très-susceptible déducation,
très... "
- Sir Charles minterrompit par un léger mouvement de sa fourchette, et me dit avec
un sourire poli qui corrigeait la brusquerie de linterruption :
- " Je connais cette définition de léléphant ; elle est en anglais dans
notre Saavers, de la Société royale de Londres ; elle est même partout... Avez-vous
encore quelque auteur qui parle de léléphant ?
- - Oui, je connais lAbrégé de la nature du docteur Magnin, de Montpellier ; il
consacre à léléphant ces deux vers :
- Jadis les éléphants portaient dénormes tours ;
- Dans elles, les guerriers passaient de tristes jours.
- - Et après ces deux vers, me demanda sir Charles, quajoute le docteur Magnin ?
- - Il passe au léopard, auquel il ne consacre que cet alexandrin :
- Le léopard est un des animaux silvestres.
- - Vraiment ! sécria le colonel Feneran, qui depuis quelques jours à peine était
arrivé de Ceylan, où il commande un des régiments de la compagnie des Indes. Vous avez
des naturalistes de cette force-là. Ils donnent deux vers à léléphant et un seul
au léopard ! Le savant zoologue indien Peno-Peï consacre cent pages au kandjil, animal
grand comme ma main, et que personne ne connaît.
- - Et combien de pages consacre-t-il à léléphant ? demandai-je au colonel.
- - Ce grand naturaliste a écrit sur léléphant un ouvrage spécial quil
na pas voulu terminer. Je laisse à dautres, a-t-il dit, le soin de compléter
mon uvre, si elle peut être terminée ; ce que je ne crois pas. On nécrira
le dernier mot sur lhomme ; sur léléphant, jamais.
- - Je reconnais du vrai dans cette exagération, remarqua sir Charles : ainsi il y a un
mystère quon vient dapprofondir seulement lan dernier vers le lac des
Makidas.
- - Un mystère sur léléphant ? demandai-je avec la naïveté dun élève en
zoologie.
- - Oh ! je sais ce que vous voulez dire ! ajouta le colonel Feneran dun ton
réservé.
- - Et précisément, ajouta sir Charles, jy songeais tout à lheure dans la
ménagerie du boulevard du Temple, en examinant les deux jeunes éléphants quon a
placés, avec intention, à côté de la grande cage des singes.
- - Jy songeais aussi ! dit le colonel en riant.
- -Pardon, fis-je observer à ces messieurs ; vous me racontez là une fable intitulée
les Éléphants et les Singes, mais vous ne me citez que le titre ; jattends la
suite. "
- Sir Charles regarda autour de lui, et me dit en me montrant de jeunes Anglaises, nos
voisines :
- " Il y a près de nous, dans cette salle, des oreilles roses que les détails
intimes de lhistoire naturelle effaroucheraient peut-être ; allons prendre du
café. "
- Nous passâmes aussitôt dans la salle du café ; comme les femmes en sont exilées par
la fumée des cigares, on peut y causer zoologie en toute sûreté.
- Après les grands dîners, il y a un moment solennel pour lestomac ; cest
celui où le parfum du café se mêle au parfum du tabac ; Moka et la Havane, ces deux
merveilleux pays, sassocient pour donner une fête au cerveau. Cest le moment
où lon raconte les plus charmantes choses, où la parole amuse loreille et
lesprit. Au temps des chambres parlementaires, les orateurs buvaient de leau
sucrée avant lexorde ; aussi nous savons ce qui leur est arrivé.
- " Permettez-moi, monsieur, me dit sir Charles, de vous adresser une simple
question. Pourquoi la terre nest-elle pas toute peuplée déléphants ? "
- Cette brusque demande, tirée à brûle-pourpoint au milieu dune bouffée de
cigare, me fit reculer contre le dossier de ma chaise. Je baissai les yeux, je les relevai
vers le plafond, je roulai mon havane entre le pouce et lindex, je humai vingt
gouttes de moka, et je ne répondis rien. Cétait humiliant, en face dun
Anglais.
- " Comment ! ajouta sir Charles, vous ne vous êtes donc jamais adressé cette
question à vous-même ?
- - Jamais, répondis-je.
- - Vous savez, continua sir Charles, que léléphant saccommode de toutes les
latitudes ?
- - Oui.
- - Quil peut vivre à Calcutta comme à Paris ?
- - Oui.
- - Quil est doué dune puissance damour qui défie la phthisie
pulmonaire et les prostrations de lépine dorsale, et que les plus fougueux excès
de lhymen ne donneraient pas une ride à son épiderme de métal ?
- - Je sais cela, sir Charles, répondis-je, mais je noserais lécrire,
cest trop humiliant pour lhumanité, et pour le sixième acte des comédies.
Ce sont là des privilèges exorbitants, créés par la nature au bénéfice des animaux.
- - Vous savez, poursuivit sir Charles en riant, comme rient les Anglais, de ma brusque
sortie, que Pyrrhus, roi dÉpire, à la bataille dHéraclée, avait une
cavalerie déléphants ?
- - Jai su cela autrefois, sir Charles.
- - Vous saviez aussi alors que Nicanor, dans sa bataille contre les Machabées, comptait
dans son armée trois fois plus déléphants que nen avait Pyrrhus ?
- - Je le savais aussi, répliquai-je avec un mouvement dimpatience ; mais, au nom
du ciel, où donc voulez-vous en venir avec Pyrrhus et Nicanor ?
- - Attendez, me dit sir Charles ; rien nétait plus commun autrefois quun
éléphant ; aujourdhui cet animal est un phénomène quon exhibe, dans une
cage, à deux francs le billet. Les soldats de Nicanor, de Pyrrhus et dÉléazar
Machabée auraient bien ri si un belluaire forain leur eût demandé quarante sous pour
leur montrer un éléphant. Aujourdhui lespèce menace de se perdre ; en
revanche, la race des quadrumanes a augmenté, depuis Nicanor, dans des proportions
effrayantes, surtout sous les deux versants de la chaîne africaine des monts Lupata,
nommée par les géographes lartère de lunivers.
- - De grâce, sir Charles, dis-je dun ton sérieux, faites aboutir votre théorie,
qui ségare en digressions.
- - Cest une erreur de votre vivacité, remarqua le colonel Feneran ; sir Charles
procède avec un art infini.
- - Comment ! mécriais-je, il vient de menvoyer promener aux monts Lupata.
- - Eh bien ! nous voilà au cur de la question, poursuivit sir Charles. Grâce à
mes préliminaires, qui vous paraissent oiseux, vous allez connaître un mystère,
récemment découvert, à lendroit des éléphants.
- - Enfin ! dis-je en respirant ; vos préliminaires ont duré un cigare : cest
beaucoup.
- - La science ne compte pas les cigares, remarqua sérieusement sir Charles ; prenez-en
un autre et descendez avec moi du haut de lartère de lunivers dans la grande
forêt de Wiliakarma. Nous allons prendre le mystère sur le fait, avec laide du
révérend Philipps, un des plus intrépides voyageurs connus depuis 1847. Père des
grandes découvertes, toi quon nomme le hasard, sois béni ! Telle est
lexclamation favorite du naturaliste Peno-Peï : elle me servira
dépigraphe...
- Le révérend Philipps, suivi dun nègre de la tribu des Makidas, marchait, comme
Adam, sur un domaine immense où jamais le pas dun homme navait souillé le
sable ou le gazon. Le soleil dAfrique incendiait le zénith ; les arbres ne
respiraient pas ; les rivières étaient chaudes ; les lions dormaient dans les grottes du
mont voisin. On n'entendait dautre bruit que les sifflements des perruches
multicolores et les éclats de rire des singes, comme sil y avait eu dans cette
solitude des spectateurs bourgeois critiquant ce magnifique drame du silence, joué par le
soleil, lAfrique et Dieu.
- Le jeune Makida lança tout à coup à Philipps un coup dil significatif,
et, sans faire un geste, il lui désigna, par un mouvement de prunelle, la lisière de la
grande forêt. Philipps répondit par le signe qui veut dire : Jai vu. Alors le
nègre regarda son fusil à deux coups et toucha de la main gauche les deux boucles de
laiton qui pendaient à ses oreilles, ce qui signifiait, en langue adamique : Je me sens
assez adroit pour tuer ces deux éléphants, en leur mettant une balle dans
loreille. Cétaient deux éléphants que le hasard envoyait sur le passage de
Philipps. La proposition du nègre chasseur fut repoussée par un geste impérieux du
révérend Philipps, qui nétait pas un chasseur à livoire, mais un
naturaliste observateur.
- Après ce préambule solennel, sir Charles quitta subitement le ton grave, et jetant sur
le marbre du guéridon le tronçon dun cigare épuisé, il me dit :
- " Que feriez-vous si vous vous rencontriez ainsi, dans un désert, nez à trompe
avec deux éléphants ?
- - Je ne sais trop ce que je ferais, moi, répondis-je, mais je sais bien ce
quaurait fait M. de Buffon.
- - Et quaurait-il fait M. de Buffon ?
- - Il se serait provisoirement évanoui, avec ses manchettes de dentelles, entre les bras
de son nègre, et aurait renvoyé ses observations au lendemain.
- - Vous allez voir ce que fit lintrépide Philipps, " poursuivit sir Charles
en allumant un second cigare.
- " Deux éléphants, se dit-il, qui sortent à midi dune forêt opaque, ont un
but. Deux Anglais qui sortiraient des Tuileries au mois daoût, à la même heure,
pour se promener sur la place de la Concorde, nauraient pas de but ; mais deux
éléphants, cest autre chose : les éléphants sont trop graves pour avoir des
caprices dAnglais : examinons. "
- Philipps marchait à petits pas, sur une vaste plaine toute hérissée deuphorbes,
de cactus et daloès gigantesques ; et, en se ménageant dadroites
éclaircies, il pouvait voir les quadrupèdes sans être aperçu ; une autre circonstance
favorisait aussi le naturaliste ; le vent soufflait des monts Lupata, et les exhalaisons
des ardentes sueurs humaines, qui trahissent la présence dun ennemi, ne pouvaient
arriver à lodorat merveilleusement subtil des colosses africains. Nos deux
éléphants avançaient dans le désert avec une lenteur symétrique, toujours séparés
lun de lautre par une distance de quinze pas ; celui qui marchait le dernier
sarrêtait par intervalles, et regardait avec mélancolie les rameaux énormes qui
jaillissaient horizontalement de la lisière du bois. Philipps allongea sa lunette
dapproche dans sa direction ; car, pensa-t-il, un éléphant ne sarrête pas
pour regarder derrière lui sil na rien à voir. Un Anglais, cest autre
chose ; il marche, la tête au vent, le long de la grille dHyde-Park, et se retourne
sans aucune intention de voir du côté de Kensington-Garden, il sest retourné pour
se retourner : voilà tout. Nous connaissons toutes ces fantaisies dune promenade
oisive ; elles ne sont pas dignes de notre attention.
- Léléphant savait bien ce quil regardait, lui ! Une colonie nomade de
grands singes se balançait, comme une ronde de faunes railleurs, sur les branches
horizontales des arbres voisins, et le vent apportait même leurs cris, leurs huées,
leurs éclats de rire, aux oreilles de Philipps. Léléphant ainsi conspué par ces
histrions quadrumanes, balançait son énorme tête, et disait intérieurement, comme le
Micromégas de Voltaire " Je suis tenté de faire un pas et décraser tous ces
insectes ; " mais les singes, devinant la pensée de Voltaire et du colosse qui
passait sur leurs terres, continuaient leurs atroces railleries en ayant soin de se tenir
hors de la portée dune trompe ou dune défense divoire. Le malheureux
éléphant, obligé dabandonner ses ennemis insaisissables, poursuivait son chemin,
la trompe basse, ayant lair de dire : " Cest incroyable quon ne
puisse pas faire ce quon veut dans un domaine qui est à nous bien plus quà
ces saltimbanques des bois ! "
- Léléphant qui marchait le premier avait dans tous ses mouvements cette pudeur
qui trahit tous les sexes faibles, mais qui est plus remarquable encore chez les jeunes
éléphants ; rien nest plus chaste, sous le soleil, comme une fiancée de cette
grande espèce zoologique. Lucrèce aurait passé pour Messaline dans une tribu
déléphants. Cest un fait reconnu. Cependant, sil faut en croire
Philipps, et sans vouloir calomnier personne, la jeune et pudique fiancée du désert,
tout en se voilant la tête avec ses larges oreilles, fit un signe de trompe que son amant
colossal saisit au vol : elle montrait, à une grande distance du bois, un bouquet de
myrtes, dont les rameaux trop flexibles ne pouvaient pas se garnir de spectateur bouffons.
Léléphant poussa un léger cri joyeux, comme sil eût dit en Anglais : Very
nice ! et il suivit sa fiancée, comme le fils de Cinyre suivait la blonde Vénus, lorsque
le doigt de la déesse désignait un bois de myrtes dans Amathonte ou dans lillustre
Rhodon.
- Et le révérend Philipps, se faisant toujours éclipser par de favorables feuilles
daloès, suivit les deux amants avec cette émotion du néophyte qui va voir se
révéler de redoutables mystères quand le profane vulgaire sest retiré. Pour lui,
aucun détail de ces scènes grandioses nétait perdu. Il comprenait quà ce
moment, par un heureux hasard, il lui était donné de pénétrer un de ces problèmes qui
semblaient à plaisir défier tous les efforts, renverser toutes les théories de la
science. Lheure était solennelle : le puissant hyménée des deux colosses allait
saccomplir sur un lit nuptial créé par le soleil africain ; le désert était
embaumé daromates comme le harem de lémir ; une cataracte voisine et un
fleuve sans nom chantaient un épithalame plus beau que celui de Manlius et de Junia ;
lamour des Centaures et des Titans semblait agiter cette terre des voluptés
furieuses et des passions inexorables, lorsquun cri, le cri de la pudeur sainte,
retentit au désert et suspendit tout.
- De jeunes singes, agiles comme des écureuils, avaient été, sans doute, expédiés par
les grands quadrumanes ; et, de la cime des cactus à la cime des aloès, tourbillonnant
à laide de leurs griffes, de leurs queues, de leurs dents, ils sabattirent
comme une nuée de clowns nains sur le buisson de myrtes où les deux géants de la
création fredonnaient la première note du duo final du Comte Ory, gamme éternelle de
tous les êtres et de tous les amours, tendre prologue de toutes les voluptés.
Léléphant mâle lança un regard oblique sur ces perturbateurs des tendresses
légitimes, et rugissant comme le Vésuve avant léruption, il se mit à faucher, à
coup de trompe, toutes les tiges du buisson de myrtes qui servaient damphithéâtre
au public quadrumane du désert. Vengeance stérile ! Les jeunes singes, pendant cette
dévastation, bondissaient sur le dos de léléphant, et sen servaient comme
dun tremplin pour sélancer à la cime des tiges daloès, avec des
gestes, des cris, des sifflements, des rires, des huées, des contorsions, qui plongeaient
dans le désespoir la pudique fiancée, et la rendaient immobile comme léléphant
Iravalti, sculpté sur roc, dans les temples souterrains dÉlora. La place
nétait plus tenable pour le couple amoureux ; les singes ne faisaient pas mine de
battre en retraite ; la position était trop bonne : les fruits doux et les eaux vives
abondaient autour deux ; ils mangeaient, buvaient, riaient à la fois, comme les
spectateurs suburbains assis aux quatrièmes galeries du cirque de Titus pour voir des
éléphants combattre dans la lice. Il fallait donc prendre un parti.
- Linfortuné mâle poussa un profond soupir, dont le sens fut bien compris par sa
jeune fiancée, car elle répondit par les mêmes notes à lunisson. Cette expansion
simultanée de deux curs primitifs aurait attendri les sauvages du lac des Makidas,
mais elle ne trouva autour des myrtes ravagés que des échos de railleries stridentes.
" Ainsi, pensaient les deux éléphants, ainsi vient de sévanouir ce beau
rêve que nous avions fait dans les ombres profondes des bois ! Notre vie est bien courte,
hélas ! nous ne vivons que deux siècles ! Mais enfin, il était doux de passer ensemble
ces quelques minutes de bonheur, au milieu des douces joies de la famille et des
tendresses de lamour. "
- Au degré de désespoir empreint sur le front des deux éléphants, le révérend
Philipps devina que la persécution dont ils étaient victimes avait depuis longtemps
commencé dans les profondeurs du bois de Wiliakarma, et quà chaque étape de leur
pèlerinage amoureux ils rencontraient toujours quelque nouvelle race de quadrumanes,
échelonnés, avec une malice infernale, pour éteindre le flambeau de lhymen, comme
disent les opéras. Ainsi il devint évident pour ce naturaliste observateur, que les
éléphants, ces nobles et graves créatures, ces être penseurs, avaient autour
deux et sur leurs têtes des ennemis acharnés qui les tourmentaient dune
perpétuelle ironie, surtout dans les actes les plus sérieux de la vie solitaire. Le
révérend Philipps compara les éléphants à ces sages de la Grèce qui ne pouvaient pas
faire un pas dans Athènes et sur le Pirée sans rencontrer le sarcasme ou la pierre
dun fou. Diogène, le plus persécuté de tous, inventa ce sublime tour de lanterne
qui prouve que la terre nest peuplée que denfants au-dessus de quinze ans :
vérité que rien na démentie depuis ! Diogène, dans son ardeur de vengeance
contre lespèce humaine, aurait peut-être été beaucoup plus loin sil eût
connu le mot dun pauvre esclave noir de la Havane.
- Ce malheureux travailleur partait, sous les feux du midi, pour aller faire du sucre en
plein soleil, tandis quassis à lombre sur la porte de lhabitation, et
dépeçant, avec des rires sardoniques, une noix de coco, deux grands singes paresseux
regardaient passer la chiourme des esclaves.
- Ah ! quils ont été fins, eux, dit un jour le nègre en les regardant ; ils
nont pas parlé !
- Philipps, par une chaleur équinoxiale de quarante-cinq degrés Réaumur, abordait ainsi
les arcanes les plus profonds de la philosophie zoologique, à propos de ces deux
éléphants infortunés. Toutefois, il ne les perdait pas de vue, à travers les accidents
végétaux du désert. Obéissant à une inspiration commune, transmise peut-être dans
une langue non classée par les philologues, les deux colosses feignirent de se séparer
et de renoncer à leur rendez-vous ; lun rebroussa chemin et parut senfoncer
dans la forêt ; lautre poursuivit sa route dans la direction dune haute
montagne grise, toute dépouillée de végétation et qui est une excroissance de la
chaîne du Lupata. Les singes persécuteurs ne donnèrent pas dans le piège : ils se
divisèrent en deux bandes, pour harceler les deux amants, même après le divorce, et le
concert de huées stridentes qui séleva sur deux points opposés fut répété avec
une verve inextinguible par des milliers de perroquets moqueurs, qui prennent les arbres
dAfrique pour leurs perchoirs naturels, en attendant quon leur demande, dans
les villes, sils ont déjeuné.
- La séparation des deux éléphants fut de courte durée ; linfortuné mâle,
voyant que cette feinte de divorce ne réussissait pas, et que les oiseaux, ces singes
ailés, se mettaient aussi de la partie, changea la direction de ses pas, et résolut de
rejoindre sa compagne, pour lui offrir au moins un soupir de consolation. Le révérend
Philipps, qui sapprêtait à reprendre la route de la baie dAgoa, suivit
encore le colosse quadrupède, dans lespoir dassister à un dénoûment plus
heureux.
- Si léléphant mâle eût pris son pas de course, Philipps naurait pu le
suivre ; par bonheur, à cause des difficultés du terrain, le géant marchait dun
pas ordinaire : il sarrêtait même par intervalles, et jetait des regards
mélancoliques sur des paysages délicieux, des oasis adorables, que lAfrique
suspend à sa ceinture pour plaire au soleil, son époux.
- " Il ne faut pas être devin, se disait alors Philipps, pour comprendre ce que
pense cet éléphant à la vue des sites ravissants quil traverse. Quil me
serait doux, pense-t-il, de vivre ici avec elle, loin des lions sanguinaires et des
rhinocéros stupides ; de dire adieu à un monde pervers ; dadorer le soleil levant,
ce bel astre qui nous délivre de la nuit ; de se nourrir des fruits de la terre ; de
respecter le faible ; de protéger les gazelles à labreuvoir, et dattendre la
fin de la vie, sans crime, sans guerre et sans remords ! "
- Le révérend Philipps, sassociant à cette pensée, essuyait des larmes qui
coulaient sur ses joues, et ajoutait en secouant avec mélancolie sa tête ruisselante de
sueur :
- " Où donc est le bonheur sur cette terre, si ces vertueux géants ne le peuvent
trouver ici ? "
- Et il suivait toujours le quadrupède dun pas prudent et mesuré.
- Tout à coup survint, dans ce drame du désert, une péripétie inattendue qui
bouleversa la raison du naturaliste voyageur. Sur cette terre dAfrique, toujours
écartelée de verdure puissante et daridité inféconde, Philipps vit tout à coup
cesser la végétation et surgir des blocs de granit, çà et là empanachés de nopals
épineux. Les deux bandes de singes nomades, arrivés à la lisière de la forêt,
poussèrent des cris féroces et battirent en retraite, comme des éclaireurs qui
découvrent l ennemi, ou comme des bateleurs non patentés qui, sur lhorizon
dun champ forain, ont vu poindre lécharpe dun commissaire ou le casque
dun garde municipal. Les deux éléphants levèrent leurs trompes vers le soleil,
comme pour le remercier du départ des barbares. Philipps pensait et ne comprenait rien.
- Un vallon affreux souvrait devant le révérend docteur comme un corridor de
lenfer. A droite et à gauche, des pics grisâtres, des roches bouleversées, des
blocs noirs, comme une grêle daérolithes tombée la dernière nuit. Le sentier qui
traversait ce défilé de bronze semblait conduire à ces royaumes du vide dont parle le
poëte. Après la vie luxuriante, la mystérieuse Afrique montrait la mort. Les deux
éléphants ne virent dans ces horreurs quun Éden de calme et damour.
Quimporte le gazon de lOasis ou le sable brûlé, quand on est deux, comme
Adam et Ève, après ou avant la chute ! Jamais lit nuptial fait divoire, de soie et
dor, ne parut plus doux au premier roi de Sybaris.
- Elle est inépuisable dans sa monstrueuse ou charmante fécondité, cette Afrique
intérieure, ce laboratoire du soleil !
- Les deux éléphants mettaient le pied dans le vallon nuptial, et leurs curs
semblaient renaître à lespérance, lorsque deux râles aigus réveillèrent les
mille échos de ces roches lugubres. On entrait sur le domaine des mandrilles, quadrumanes
féroces et terribles comme des lions.
- Deux monstres, sentinelles avancées de toute une peuplade, étaient perchés sur un des
blocs du vallon, et, contractant leurs mufles dazur, faisant craquer leurs dents
léonines, sagitant sur leurs mains antérieures, ils semblaient dire aux
éléphants : " Vous nirez pas plus loin ! " Le désespoir des deux
quadrupèdes se manifesta par une prostration subite ; il sembla que ces colosses
sécroulaient sur leurs quatre piliers, comme des temples tétrastyles devant le
souffle dAttila. Témoin de cette suprême désolation, le courageux Philipps arma
les deux canons de son fusil de Birmingham, et il allait purger de ces deux monstres le
vallon nuptial, lorsque le nègre makida qui laccompagnait fit un signe rapide qui
arrêta le doigt sur la détente ; ce signe disait : " Ne tirez pas ; vous en tuerez
deux, il en viendra mille qui nous tueront. " Cette réflexion pleine de sagesse fit
pâlir lintrépide naturaliste ; un froid glacial pénétra jusque dans la moelle de
ses os ; il est permis au plus brave de trembler à lidée de se voir dévorer par
des mandrilles. Tous les genres de mort ne conviennent pas à tous les héros. Hector
fuyait devant Achille, et ne craignait pas le dieu Mars. Cela doit suffisamment justifier
le révérend Philipps, dans cette heure formidable où croyant entrevoir toute une
légion de mandrilles embusquée dans le vallon, il abandonna les intérêts de la science
et repassa la frontière des pérégrinations inconnues avec son fidèle nègre makida.
- Philipps ne ralentit son pas de course que dans un terrain de sûreté, à deux milles
environ du vallon des mandrilles. Mourant de faim et de soif il sassit sous un dôme
de palmistes et darbres à pain, auprès dune source deau vive : le
nègre lui servit un repas frugal, mais sain, comme tous les repas que la nature apprête.
- " Ce qui me console dans ma retraite, disait Philipps en refaisant ses forces
épuisées, cest que ces deux éléphants mauraient conduit, de singes en
mandrilles, jusquau cap de Bonne-Espérance, et encore ! si jespérais
assister au dénoûment ! Mais je ne le verrais jamais. "
- Cette réflexion, quoique faite en anglais, fut approuvée par le nègre makida, qui
connaissait très-bien, lui, les murs des singes et des éléphants.
- Vers la fin du repas, Philipps entendit le sol trembler, et, levant la tête au-dessus
dun buisson deuphorbes, il vit et reconnut léléphant mâle, courant,
loreille basse et la trompe ballante, dans la direction de Wiliakarma. Ce
nétait plus le désespoir quexprimait la physionomie du colosse, mais le
découragement ; il ressemblait au misanthrope Alceste cherchant un asile écarté, où
dêtre éléphant dhonneur on eût la liberté, ou encore au dernier des
Romains, à Brutus, disant à la vertu : Tu nes quun nom ! Le noble
quadrupède avait abandonné sa compagne avec lintention évidente de renoncer aux
amours, et de se réfugier dans quelque thébaïde pour jouir des voluptés austères du
célibat. Philipps donna une larme à cette grande infortune, et, prenant bien ses
précautions pour ne pas se trouver sur le même chemin avec le terrible anachorète, il
se dirigea vers la baie dAgoa, où sétait ancré son vaisseau.
- Quand ils furent délivrés des dangers de cette aventureuse expédition et dégagés de
toute préoccupation scientifique, le sauvage africain et le révérend docteur reprirent
le langage qui leur permettait déchanger leurs pensées. Aidés par une pantomime
expressive, quelques mots anglais, quelques syllabes africaines, suffisaient à lun
et à lautre pour se faire comprendre à merveille.
- Chemin faisant, le nègre makida fit donc entendre de la sorte ces réflexions à
Philipps :
- " Maître, jaurais bien pu vous épargner cette course, en vous racontant
tout ce que vous avez vu, et sans aucun péril pour vous. Ce qui vous a paru si
extraordinaire à vous, nous paraît fort naturel à nous, enfants de ces solitudes. Nous
savons que les singes de toute espèce ont été créés par le Grand-Esprit pour
persécuter les sages éléphants pendant la nuit et le jour. Sans les singes, les
éléphants seraient les hommes les plus heureux de la terre ; et ils en sont les plus
infortunés. "
- Le révérend Philipps, qui a eu tant à souffrir en Angleterre, dans ses travaux et ses
amours, de la malignité des bimanes, essuya deux larmes qui ne sadressaient pas aux
éléphants !
- Sir Charles termina ainsi son histoire, et nous tombâmes en rêverie.
- " Tout cela, au fond, est bien triste, dit le colonel Feneran ; allons nous
promener sur le boulevard Italien... "
- Le soir, il ny a rien de triste sur ce boulevard, pas même lamour.
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