Le Soliloque de Pierre Loti
par
Ernest La Jeunesse
Pour avoir promené avec une grâce héroïque parmi lhorreur dun bal
masqué lhorreur dun costume de Bédouin, M. Loti se jugea digne, ce soir-là,
des récompenses les plus hautes.
Pour ne sépargner aucune volupté, il se déclama, se chuchota, se sanglota les
pages les plus ir-résistibles de sa Jérusalem, et il saperçut que sa volupté
était modeste.
Plus mélancolique et plus résolu à se charmer, il se berça du rythme de quelques
lignes de sa Galilée, exaspéra leur langueur impérieuse, leur tyrannique douceur et
leur âpreté douceâtre, et il reconnut que son ennui ne disparaissait pas. Il
jeta un regard navré sur ses autres livres, qui sérigeaient en stèle vers les
cieux, et il nosa pas en son respect effrayé de
lillusion leur demander une consolation et une vigueur nouvelle. " Ils
sont trop! " soupira-t-il, et, désignant les mots qui sommeillaient sous les belles
reliures, il ajouta : " Et cest trop peu de choses ! " " ou
pas assez peu ! " continua-t-il indécis.
Et il séloigna de sa gloire.
Il usa de lultime remède, consulta les portraits de ses admiratrices ; il revit
des Parisiennes qui sétaient fait représenter en costume tahitien, des Tahitiennes
et des Japonaises vêtues en Parisiennes et ne se sentit pas moins triste.
Il interrogea alors, collection plus formidable, plus précieuse et plus chère,
lamas de ses photographies, tout disposé à admirer les plis de ses robes, de ses
voiles et de ses moustaches, léclat de ses dents et de ses décorations ; mais son
humilité était pourquoi ? si grande, que ce divin spectacle lui fut
importun.
Il saccorda alors la joie de contempler cette âme de son âme que sont ses
travestis : il consentit à retrouver en leur richesse sinueuse les souvenances les plus
somptueuses et les plus mélancoliques, des élégies et des hymnes et même des
prières et il crut que cétaient des oripeaux et de la poussière.
Il se sentit très malheureux, tomba sur un fauteuil, étendit les jambes, offrit en
holocauste son navrement aux étoiles amies, et, dune voix où passaient toutes les
souffrances de locéan et de la terre, où bruissait toute la beauté des cieux, il
formula une constatation étrange :
" Jai du vague à lâme ", dit-il.
Un moment, il se laissa aller au ravissement que ces mots lui apportaient... " du
vague !... " et il revécut les heures éternelles où la mer lui était maternelle
et terrible, où elle lenivrait de ses appels, de sa chanson, de sa caresse
harmonieuse, de sa lueur plaintive, de son inquiétude et de sa majesté, où les cieux
étaient indulgents à ses rêves et où, sous le sourire du soleil, des ressouvenirs de
sa Bretagne, de sa Saintonge, de sa Gascogne, il paraît la sauvage nudité des pays
quil allait aborder... " ...Du vague ", et cétaient des formes
imprécises de femmes orientales ou sirènes qui montaient, hautaines et
souples, des flots bleus vers le ciel bleu et qui, à cet instant avec, sur leurs épaules
blanches, un peu de lécume blanche de locéan, venaient peupler sa solitude.
Et " âme " lui rappelait des églises diverses et pourquoi pas ?
la monotonie désolée et féconde du Mont des Oliviers.
Mais la phrase séteignit pourtant, et les visions furent des visions brèves.
Et M. Loti se prit à douter du vague de son âme et de son âme.
Une autre idée lenveloppa par hasard de son éloquence, et,
dune voix où sanglotaient toutes les douleurs du monde, où chantaient toute pitié
et toute misère :
" Je suis triste ! " prétendit-il.
Ce furent de merveilleuses impressions de tristesse. Tristesse songeuse de leau
sous la tristesse caressante de la lune, tristesse altière des grands arbres sous la
tristesse alanguie des cieux, tristesse des bêtes qui vont mourir, tristesse des gens qui
sont obligés de vivre, oiseaux aux ailes coupées, chats malades et fraternels, envols de
corbeaux souffrants, théories de femmes en deuil, plainte des fiancées et des veuves,
plainte de la mer que la destinée fait cruelle, plainte du sable du désert méchant,
malgré lui, aux pieds des voyageurs, sourires navrés, émois de lenfance,
angoisses, regrets, remords, brumes mourantes de novembre, chères agonies, yeux qui
remercient, qui embrassent et qui implorent, bouches qui, déjà glacées, soffrent
pour lultime communion du baiser, ce fut un cortège qui passa, doucement estompé,
et la Tristesse même sagita devant lui, amicale et musicale, en ses voiles
dor sombre, dargent pâli et de crêpe subtil, en sa grâce amère, en son
charme saignant.
Mais il pensa bientôt que ces sentiments, que ces images nonpareilles nétaient
plus que de lourds volumes dune netteté déplorable, imprimés insoucieusement,
hâtivement, avec des dates fâcheuses et des dessins trop habiles, et il renonça
au leurre de sa tristesse.
Alors, dune voix qui traînait, mélodieuse et brisée, en un gémissement sans
force, en un râle élégant :
" Je suis las ! " dit M. Pierre Loti.
Toutes ses lassitudes, toutes les lassitudes lui ap-portèrent leur morbidesse
impérieuse. Cétaient des nuits sans sommeil, des jours dans espérances :
cétait la morne immensité dune mer sans tendresse, dun désert sans
horreur ; cétaient les heures de doute où la bouche se plisse, sèche et mauvaise,
où lâme se fait oublier, paresseuse et perfidement timide ; cétaient les
regards morts, les bras morts des matelots qui rament sans amour, les yeux absents, les
seins soudainement glacés des femmes qui ne consentent plus quà peine à être
belles, à être aimées ; cétaient les regards si poignants et si vides des
chevaux qui ne peuvent plus courir, des chameaux qui saffaissent, épuisés, et
cétaient les arbres qui se penchent, qui se ploient et qui frissonnent, accablés
du poids de leurs siècles monotones.
Mais le souvenir de la rapidité avec laquelle il avait décrit ses lassitudes les plus
enivrantes le priva du mensonge de sa lassitude.
Et, pour échapper à ses rêves, pour ne plus penser il parla.
" A qui parlerai-je ? dit-il. Est-ce à la Dame de la Mer, est-ce à la Dame de la
Mort, est-ce à Notre-Dame la Mort, est-ce à Notre-Dame la Mer ? Je naime plus la
mer, je naime plus la mort : il est bien tard pour naviguer il est bien tard
pour mourir ! Et je crois que, si je manque ma vie, cest pour avoir manqué ma mort.
Ah! ma mort! Çaurait été un naufrage parmi la majesté douloureuse de
lOcéan : le navire se serait enfoncé lentement, lentement en la mélancolie
ouatée de leau, tandis que le ciel se serait teinté de la pourpre la plus émue,
tandis que les flots auraient modulé lépithalame le plus passionné, le thrène le
plus chatoyant, le plus sonore, le plus discret. Et la Mer maurait possédé, en sa
tendresse ondoyante et fuyante, en sa tendresse aiguë, maîtresse jalouse, déesse
pitoyable et, souriant du sourire qui ne nous quitte plus, jaurais connu les
délices que connut mon Yânn, que connut, pour sa souplesse hésitante, le jeune Hydas à
qui furent douces les Nymphes des Fontaines. Et mon nom aurait chanté éternellement sur
les lèvres des Amantes et les jeunes hommes lauraient entendu, de la grève, dans
le murmure, dans lélan des vagues humbles. Et il aurait tremblé dans les prières
des mères, dans les larmes des jeunes filles, il aurait plané éternellement sur des
tristesses et les résignations, avec une auréole de fatalité, de tendre horreur et de
divinité, avec un rythme délégie : et jaurais été la Poésie même de la
Mer et de la Mort, lAme des poètes et des matelots qui vont chercher sur les flots
la route obscure qui mène au ciel. Mon nom aurait frémi dans les souvenances et dans les
rêves : çaurait été comme une fleur deau funèbre qui dort pour ne pas
troubler les cadavres quelle recèle et quelle enserre amoureusement,
çaurait été comme une fleur, comme une caresse dau-delà, comme un baiser
dau-delà. Et jaurais eu léternité candide et splendide des jeunes
morts et jaurais perçu, en ma claire nuit, comme André de Chénier, les mots
dadmiration quon chuchote avec un respect fraternel, avec une adoration
in-time et lointaine dans des chapelles soudaines, les prières quon psalmodie dans
les âmes devenues sanctuaires. Et mon âme, toute blanche et toute bleue, aurait été
charmer, posséder et guider des âmes incertaines denfants songeurs. "
M. Loti qui sattendrissait de très bonne foi néternisa pas son
attendrissement. Il sembla même ne plus vouloir savouer quil aurait pu mourir
et revint à lexistence avec une hâte amère.
" Je vis, dit-il, et vis et je vieillis, je vais vieillir, sottement, parmi ces
relations de voyage et des aiguillettes, parmi lennui des fêtes officielles et des
fêtes mondaines. Et ce seront des cheveux gris, des cheveux blancs subis sans joie, ce
seront des rides importunes, une paix plus importune encore. Et que suis-je ? que serai-je
! Un marin sédentaire, un homme de lettres coiffé dune casquette navale, un
lieutenant de vaisseau ( jusques à quand? ) qui, de temps en temps, voile
lindiscret éclat de son uniforme sous la richesse prestigieuse et terne dun
habit dacadémicien. Et je naurai même pas la joie de me réfugier en mon
passé, puisque ce passé ne mappartient plus, puisquil est dans toutes les
bibliothèques, dans toutes les librairies. Et je ne puis même pas me plaire à la
douceur, à la puissance, à la grandeur berceuse du néant, puisque le néant, cest
moi. "
Cette constation lui était venue nonchalamment comme une conséquence naturelle de sa
dolente méditation. Mais aussitôt quil leut proférée, elle se détacha
avec un relief odieux du gris des phrases qui lavaient précédée et amenée, elle
éblouit M. Pierre Loti de son flamboiement agressif, lenveloppa de son horreur et
pénétra en son cur, flèche aiguë et méchante. Et M. Loti tenta en vain
déchapper à sa hantise : elle retentit, gronda, siffla à son oreille, à la fois
sonore, solennelle et per-sifleuse, apitoyée et ricanante, navrée et légère. Et M.
Loti, pour souffrir moins, se la répéta dun ton grave, tandis que, pour prouver
quil était bien convaincu, il se promenait à grands pas, lil ardent et
la bouche crispée :
" Oui, le néant, cest moi. Et jai vécu, je vis pour donner un nom à
un état dâme.
Lorsquon se sent vie et veule, lorsquon ne peut ni penser, ni rêver, ni se
souvenir, lorsque des mots qui ne sont pas des mots, des sensations qui ne sont pas de
sensations montent autour de vous comme un encens maigre et trouble et vous enveloppent
pauvrement, lorsquon se sent à la fois abandonné et retenu par la terre et par la
vie, très près et très loin du ciel, sans avoir la moindre douceur d'ici-bas, la
moindre beauté de lau-delà, on ne doit pas se dire : " Jai la fièvre
", ou : " Jai ma migraine ", ou : " Jai mon spleen "
; on doit se dire : " Jai mon Loti. " Et, en vendant du vague et du
mystère, jai détruit le vague et le mystère, jai apporté une précision
déplorable à limprécis, jai teinté de réalité lirréel, jai
transposé des brumes docéan sur les brumes sans nom des rêves, jai situé
les femmes, les êtres quon voit passer le long des nuages sans en pouvoir rien
distinguer que leur sourire et lénigme nuancée de leurs yeux, et, de leurs voile
déther, des voiles que lazur pâle du ciel leur a prêtés en leur prêtant
leur sinueuse immatérialité, j'ai fait des voiles achetés dans les bazars de Stamboul.
Jai habillé de soie ou de bure les rêves qui nous suivent, qui nous consolent et
qui nous égarent, comme des sirènes molles et fatidiques. Ah ! pourquoi navoir pas
su conserver à mes visions tout leur charme? pourquoi les avoir avilies en voulant les
décrire? pourquoi navoir pas gardé sur mes épaules le hautain et magique manteau
du silence? Je voudrais que de tous mes livres il ne restât dans lâme de tous que
lécho du rythme des phrases, dépouillé, délivré de toute netteté ; quil
ne restât de toutes leurs images quun halo sans couleur et que, de toutes les
femmes qui y promènent leur grâce et leur infortune, il ne restât quune courbe
souriante, quune courbe attristée."
M. Loti songea à ses succès, à ses triomphes, aux larmes quil avait fait
verser, aux extases quil avait permises, et, avec un soupir, dune voix moins
amère et moins enthousiaste, il reprit sa phrase et murmura très bas : " Et
cest peut-être tout ce qui reste de mes livres ! "
M. Pierre Loti se rassit et sabandonna doucement au souvenir des femmes quil
avait chantées, des mers quil avait aimées ; leurs noms bruissaient autour de lui,
très nets et très doux et il ne voulut plus parler.
Puis il se sentit vraiment las et triste, il se sentit vraiment du vague à lâme,
mais il ne lui venait plus de visions de tristesse et de lassitude. Une mélancolie
sereine était descendue, bienfaisante, sur lâme de M. Loti et surs ses travestis,
sur ses portraits et sur ses livres ; la crise était terminée : M. Loti allait, le
lendemain, retrouver sa quiétude, aimer jusquà la pâmoison ses livres, ses
portraits, son âme et ses travestis. Sans plus penser à ses paroles qui traînaient
encore par la chambre et qui lemplissaient de leur plainte, qui parfumaient de leur
amertume, qui sanctifiaient de leur tristesse les travestis, les portraits et les livres,
M. Loti senfonça en son fauteuil.
Et, pour faire ce quil fait toujours, il dormit.
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