- LE SALON DES INDÉPENDANTS (1903)
- Ici, point de jury. N'importe qui, moyennant 25 francs, expose n'importe
quoi et jusqu'à huit n'importe quoi! Il faut dire cela pour expliquer la présence de
toiles dont un forain ne voudrait pas sur sa baraque. C'est la foire aux jambons de la
peinture, on y trouve de tout : des porcelaines genre Bouguereau et des morceaux de décor
peints au balai de voirie, - et aussi de bonnes choses, des choses égales, dans le
paysage au moins, aux meilleures de ce temps. Je le répète, on y bute sans cesse à des
stupidités, à des ignominies, et ce Salon mérite son nom d'indépendance : c'est le
palais de l'anarchie. Mais les exhibitions voisines et orgueilleuses rivales ne respectent
pas davantage la tradition. Paris n'a jamais eu qu'un Salon esthétique, c'est-à-dire
exprimant une doctrine, et ne l'a pas supporté plus de six années! Des hommes qui
travaillent dans la peinture, des artistes peintres se sont réunis pour se présenter au
public, c'est-à-dire à l'acheteur. Voyons donc ce bazar et tâchons de faire une
sélection.
- Pour éviter les répétitions oiseuses, que le lecteur retienne ces cinq
points sans lesquels il pourrait nous accuser de l'induire à mal.
- I. Aucun tableau n'est fini, aucun! aucun!
- II. Il manque des demi-teintes partout et toujours.
- III. La perspective linéaire est rare ; l'aérienne, absente.
- IV. Les modelès sont à peine indiqués!
- V. L'amateur fera donc sagement, s'il achète, de donner un surplus du
prix demandé, pour que l'ébauche devienne tableau et soit terminée.
- A droite, en entrant, un charmant paysagiste, M. Firmin Maglin nous
souhaite la bienvenue (1576-1583). Celui-ci dessine ses arbres, détaille son feuillage
d'un pinceau fin et précis ; de plus, il sentimentalise sans banalité dans des tons
mineurs contenus. On me dit qu'il est mal placé! Je ne sais pas quelles sont les bonnes
places, mais M. Signac est ici vice-président, et, si Maglin n'a pas droit à une des
meilleures cimaises, c'est que je vais voir des chefs-d'uvre! N'anticipons pas et
disons à M. Chauchard et aux chauchardets ou chauchardins, en face des envois de M.
Maglin : à acheter ; j'ajouterai : bon placement. Le langage du glorieux vingtième
siècle étonne à écrire : mais on doit se forcer et parler la langue de son époque.
- 2451. La dernière lettre de Clarisse Harlowe, de M. Yvonneau, illustre
bien le fastidieux Richardson, malgré son cadre d'acajou bizarre.
- 984. Une femme nue est un fort beau thème, à deux conditions : la
précision du contour, la multiplication des plans de carnation, et cela manque!
- M. Perinet (1941-1947) dédie tout son envoi à l'Ile de Bréhat, cadre
magnifique pour servir de fond à des figures héroïques, même à celles de M.
Froberville, qui semble avoir pris son Enée rencontrant Vénus (938) à quelque
tapisserie du dix-septième siècle. Une déesse, un personnage de Virgile et de Berlioz
font toujours plaisir ici où on ne voit de tous côtés que des Bretons (Chatellier,
484-491), et non les grands, chouans sorciers ou mystiques, mais les traînasseurs de
petit port, sans caractère. Peintre-pontife et sans doute dévot à saint Bénézet, M.
Igounet de Villers (1180-1187) ne nous montre que des ponts, et des plus laids, ceux de
Paris, mais avec un effort de véracité. M. Mauprat (1675-1682) nous ramène aux
pêcheurs et à la mer, normande cette fois. On dirait que le paysage contemporain se fait
entièrement pendant les vacances, tellement il se cantonne sur les côtes.
- Cependant M. Legoux installe son chevalet aux environs de Paris
(1455-1462) et ne craint pas de provoquer le vert, la couleur la plus dangereuse, parce
qu'elle signifie la paix, et que la paix n'est belle que dans l'homme par sa rareté
d'abord, et aussi par les harmonies plastiques qui seules l'expriment. Les effets
d'automne (312) de M. Bousquet arrivent plus aisément à l'impression poétique. Mais
voici de l'art psychologique, et, pour ne pas trahir M. de Caldain, je me reporte au
catalogue :
- 384. Femme consciente dans le mal.
- 385. Femme consciente dans le mal.
- 386. Femme consciente dans le mal.
- La femme consciente en bien ou en mal est déjà une personne rare, mais
il fallait nous montrer l'antithèse : la femme inconsciente. M. de Caldain, qui met à la
main d'une de ses figures une poupée d'envoûtement, me semble pécher par un excès
contraire à celui de ses collègues : ses intentions trop spiritualisées dépassent son
exécution. On ne fera pas ce reproche à M. Moucher (1815), il borne sa toile à un pan
de mur largement indiqué. M. Delaunay (642) nous ramènerait encore en Bretagne si nous
le suivions.
- Il n'y a qu'un tableau d'histoire aux Indépendants, mais il vaut la
peine qu'on s'y arrête, et M. Detaille fera bien de le venir voir pour s'instruire, s'il
en est temps encore : la Charge de Valmy (1845). Un habit à palmes n'aurait pas manqué
d'entasser des bataillons indistincts dans une toile démesurée. M. Naudin ne montre que
les tambours de cette charge ; mais quelles gueules de brutes soûles d'horreur et
d'héroïsme! Comme ces mains battent fébrilement la vieille caisse enrouée, comme ces
yeux sont effarés, comme s'ouvrent ces bouches anxieuses et séchées, et quelle
variété, du vieux grognard au petit enfant de troupe! Et le mouvement de ces jambes mal
guêtrées! Voilà du bon réalisme, de l'humanité passionnante. C'est un bon tableau,
monsieur Naudin! Et si M. Roujon ne l'achète pas, votre tableau, c'est qu'il préfère
les fleurs peintes par la main des Grâces, et il aura tort. Il faut donner aux femmes le
ruban violet, et les deniers aux bons peintres. Confuse, presque indistincte, mais
suggestive cependant, cette esquisse du même, Faubourg Saint-Antoine en 1814 (1846).
- Automne et crépuscule inspirent honnêtement M. Poulain (2052-2028).
Tristesse de l'année et tristesse du jour, où la nature se fait rêveuse et devient
poétique comme l'homme devant sa décroissance.
- Mme Jacques Marval a une désinvolture dans le dessin tout à fait
blâmable, et on pourrait la quereller : toutefois, ses Odalisques (1648), brossées à la
diable, intéressent d'abord par une vraisemblance très grande. Ces femmes ressemblent
beaucoup plus à celles du harem que celles de feu M. Benjamin Constant, qui ressemblait,
lui, à un prélat romain, et qui peignait dans la tonalité veule des brefs et autres
littératures aphones. C'est donc quelque chose déjà que donner au spectateur
l'impression du harem, car elle est des plus difficiles et dangereuses à se procurer. Les
mouvements, d'une fierté souple et animale, paraissent extrêmement justes, et la
carnation plaît à l'il. Évidemment, ce n'est là qu'une ébauche, mais elle
pourrait devenir un excellent tableau, voluptueux et original.
- Autre nudité : les Femmes au tub, vues à contre-jour, de M.
Ptzsch (2102-2014), ne manquent pas d'accent, et si la ligne s'affirmait mieux, il y
aurait là une notation très moderne. Certes, la Concupiscence est la dixième,
c'est-à-dire la dernière des Muses, car on ne saurait la confondre avec Érato ; elle
inspire mieux cependant que la vulgarité. Diaboli virtus in lumbis, dit saint Augustin,
et mieux vaut le diable que le néant. Mais d'où vient que les femmes ne ressentent pas
le même aiguillon? Lorsqu'elles peignent les hommes, elles les choisissent, elles, fort
laids et déplaisants. Est-ce haine, pensée de mortification, ou bien la femme ne
voit-elle pas la forme masculine? Même au dix-huitième siècle, appelé le siècle de la
femme, l'homme l'emporte en grâce, en élégance, en allure décorative. Voyez
l'Embarquement pour Cythère et l'Indifférent de Watteau ; les jeunes hommes, en habit
zinzolin, ne sont-ils pas plus décoratifs que les pèlerines, leurs compagnes? On dirait
que la carmagnole a enseveli le joli homme d'autrefois : on ne l'a plus revu. Il y a ici
des figures mâles par des pinceaux féminins qui ressemblent à des charges. Pourquoi
choisir un vieillard informe au lieu d'un gars vigoureux ou rêveur? Pourquoi une
peintresse se sent-elle attirée vers le vieux loup de mer qui n'a plus figure humaine et
mâche avec des expressions de poisson hors de l'eau un brûle-gueule? Cette insondable
absurdité s'étale sans cesse.
- Quelqu'un, au moins, va nous réconcilier avec la face mortelle et nous
la montrer dans son intensité dormante, dans sa signification profonde! M. Alexis Jeaneau
(1715-1722) s'annonce comme un artiste du plus bel avenir, s'il veut bien choisir entre sa
tendance expressive, qui est de premier ordre, et sa tendance technique, qui le rattache
aux habitudes déplorables du métier actuel. Ses femmes ouvrent des yeux brillants
d'énigme et sourient de leurs lèvres pleines de réticences.
- L'effet le plus rare, l'effet psychique est obtenu et sollicite
l'imagination. Nul ne passera sans s'arrêter à ces expressions jolies et complexes.
Mais, - il y a un mais, et qui pèsera très lourd dans la destinée de cet artiste déjà
si passionnant, - mais son exécution trop large ne traite pas le visage dans le même
caractère que les yeux. Ceux-ci affirment une idéalité perverse très intense et les
autres traits ne s'associent pas à cette haute expression : ces femmes, dès lors, vous
regardent à travers un masque blafard, parce que la bouche ne fait pas écho au regard ;
les ailes du nez peu nettes et les narines sommairement indiquées ne répercutent pas le
regard. Or, il n'y a pas là erreur de construction ; il y a seulement insuffisance de
modelé, gradations trop vives, dégradations trop brèves, touche en ronde au lieu de
noires, pour parler musique. Si j'insiste sur ce défaut, c'est que l'artiste mérite
qu'on le suive d'un esprit attentif dans sa voie tout à fait originale.
- Plus on prétend exprimer l'intériorité d'un personnage, plus il faut
alléger sa chair par le fondu de la couleur.
- On brosse une gitana, parce qu'une gitana est un être d'un accent vif et
presque brutal : il s'agit d'instinct et non de pensée ; une Femme au paon (1716) ou une
Perverse (1722) impliquent une exécution précieuse et presque affectée. Le divin
Léonard nous le montre : si sa peinture n'était pas fondue et lisse, s'il y avait le
moindre accident de pâte, si on retrouvait quelque part la trace du pinceau, les regards
et les sourires ne joueraient plus librement sur ses faces de mystères.
- Il y a trois sortes d'expression : l'héroïque, celle de la statuaire
grecque transposée par Gustave Moreau insuffisamment ; la pathétique, entrevue par
Delacroix, et la complexe qui attend encore son réalisateur. Il sera l'élève pieux,
idolâtre du Vinci, et il l'étudiera dans ses dessins. C'est rue Louis-le-Grand, chez
Braun, qu'il faut aller pour saisir la technique de Léonard. Là, le fac-similé avec la
couleur exacte du papier original permet bien autrement que la photographie ordinaire de
suivre les accents de modelés intentionnels et cet éclairage prodigieux du dedans au
dehors sans lequel on fait du pittoresque, mais non de la psychologie. On voit sur ces
reproductions que le maître de la Joconde précisait d'abord comme un graveur, et le plus
souvent par des tailles fines et multipliées, son expression, et ne cherchait qu'ensuite
la morbidesse, le flou et le souple.
- Ses têtes sont modelées comme au pouce, comme en ronde-bosse, et
ensuite il les adoucissait jusqu'au point désiré. Donc, que M. Jeaneau, qui marche dans
une voie très noble et qui peut arriver à de magnifiques résultats, prenne la touche
qui convient à sa conception : une touche serrée, détaillée, rigoureuse.
- Ces conseils montrent l'importance accordée au peintre du Songe à la
vie (1719), et je fais signe encore à M. Chauchard.
- L'Alexis Jeaneau est une valeur du plus grand avenir, avec plus-value
très prochaine. A quoi bon se servir de phrases démodées et qu'on entend pas? "
C'est un talent à encourager. " Le positivisme règne même en philosophie :
l'hégémonie américaine remplace la latine. On ne dit plus : " Appréciez, je vous
prie, " mais bien : " Achetez donc. " Au reste, Paganini, envoyant un
chèque de 20,000 francs à Berlioz, après la symphonie fantastique, a donné, par ce bel
exemple, le ton au siècle. Que tout soit positif, même l'admiration!
- M. Marcel Lenoir est un talent ingénu et sincère, ingénu dans ses
titres : " La République, c'est nous! " et sincère dans la bonne composition
de son labourage. Quel dommage que cet artiste, qui a commencé par des enluminures
mystiques, adopte une exécution un peu voisine de l'épouvantable pointillisme! Qu'il
laisse aux gens sans imagination ce dérisoire moyen d'être remarqué. Il a de grandes
qualités : il est sensible, inventif. Il a dû se former seul, dans des conditions
précaires, encouragé seulement par des amis sans idées générales ni méthode. Sous
une bonne discipline, il serait devenu un remarquable peintre religieux ; il a le
sentiment chrétien.
- Hélas! que j'en ai vu mourir, de jeunes filles!
- s'écrie Victor Hugo. Et moi, je dirais volontiers : " Combien j'ai
vu de véritables artistes se perdre, par la faute de l'époque! " Il n'y a plus
d'enseignement, et, comme disent les politiciens, " qu'on se livre à son initiative!
" Autant dire : " Fay ce que vouldras. " Nos murs, d'une incohérence
chaque jour croissante, ne nous laissent pas la faculté de bien juger, même en art.
L'artiste se jette à l'excentricité pour respecter son originalité, alors qu'elle
n'existe pas encore, et l'amateur, qui a déjà acheté des impressionnistes, recherche
les bizarreries qui lui semblent le talent de demain. Combien d'indépendants qui
deviendraient de bons artistes s'ils allaient à l'école pendant quelques années! Mais
à quelle école! La rue Bonaparte n'a pas d'enseignement : le désarroi des Beaux-Arts
dépasse l'imaginable, malgré la science et le zèle dévorant de M. Roujon, qui, comme
chacun le sait, pourrait professer le meilleur des cours s'il ne craignait d'humilier les
autres professeurs. Certes, l'indépendance est un beau mot, mais nous ne voyons pas dans
le passé, si plein de chefs-d'uvre, cette rage d'individualisme. On formait des
écoles et l'excellence des uvres seulement différenciait les artistes.
Aujourd'hui, il y a cent façons de peindre, et toutes mauvaises, car chacune ne tend
qu'à s'éloigner des autres. Figurez-vous des écrivains qui, par crainte d'imiter
quelque style ancien, se tortureraient pour trouver de nouveaux tours, quittes à parler
" patelinois et lanternois ", comme dit Rabelais. Un peintre ne me disait-il pas
dernièrement " qu'il n'allait pas en Italie de peur de se laisser influencer "?
Povero! Même les Carrache sont des gens écrasants pour notre époque.
- L'architecture ne rentre pas dans le paysage. La peinture de monuments et
de ruines a eu ses maîtres et constitue un genre : Venise traitée par les procédés
ordinaires du paysagiste n'est plus reconnaissable, d'autant que la mémoire du monde
esthète renferme des Conaletti et des Guardi : cela soit dit à M. Le Bègue (1420-1427).
Aux indépendants, les paysages excellents sont nombreux, et ils n'affectent pas les
dimensions colossales des autres Salons : ce sont de petits formats qui ne laissent pas
s'évaporer l'accent pittoresque. M. Lebasque (1404-1411) a trouvé d'intéressantes
colorations d'automne. Que ces hommes sans recherche doivent se faire une âme sereine! M.
Pozier (2029-2036) va s'installer à Pont-Aven et il peint, indéfiniment, des recoins de
coins, dans une douce somnolence de l'âme ; il a dû avoir beaucoup de plaisir, au bon
air, la main machinale, la pensée au repos.
- Deux aspects du palais de Justice par M. Forain (872), où il y a une
préoccupation de Daumier, le grand artiste que dévora l'ingrate besogne du journalisme.
Quelle féconde époque que celle qui opposait chaque jour l'un à l'autre le gracieux
Gavarni et le Daumier grandiose! Supposez leur génie, car ils avaient du génie,
appliqué à des uvres de longue haleine ; supposez une condensation de tout ce
qu'ils ont dispersé, ces Balzac du crayon, et vous serez émerveillé! M. Faber du Faur
montre une recherche décorative dans ses Guerriers (820), l'intention plaît, et si cela
était exécuté, on s'y plairait tout à fait. Nous sommes dans le palais des intentions,
elles ne le pavent comme en enfer, mais elles le fresquent! M. Erdès voit le printemps
sous les traits d'une Jeune Femme nue dans les bois (808), et on s'accorde avec lui sur
l'idée, mais les formes incertaines et la coloration frileuse disconviennent. Les
modernes ne sont pas les premiers qui aient déshabillé un modèle en plein air ; mais
dans leur rage de ne peindre que ce qu'ils voient, ils copient l'étonnement de
l'épiderme, et d'aucuns vont jusqu'à rendre la chair de poule.
- A la renaissance, on admettait que, la nudité étant d'essence
héroïque, l'action de l'air n'influençait pas la carnation. Les Vénus du Titien à la
Tribune de l'Antiope du Corrège datent d'un temps aussi vêtu que le nôtre, et où le
frisson au contact de l'air se produisait comme aujourd'hui ; mais l'artiste ne le
reproduisait pas. Ces conventions basées sur l'expérience devraient être encore
suivies. Le moderne ne domine plus la nature, choisissant, parmi les effets qu'elle livre,
les plus nobles et rejetant les autres. Il se laisse littéralement envoûter par le réel
et poursuit une vérité littérale qui contredit à la vérité typique et éternelle,
parce qu'il a perdu l'orientation de l'art vers la beauté des formes. Écoutez parler des
artistes, - de bons artistes, - le beau n'est jamais nommé. A sa place se succèdent les
mots de pittoresque, caractère, réalité, justesse! Eh! messieurs, les laveuses
d'aquarelles que la généreuse Albion essaime en nos campagnes voient aussi le
pittoresque du vieux mur, le caractère du chemineau ; et l'album de la désuvrée
se rapproche singulièrement du tableau de l'homme du métier, car celui-ci, descendu à
l'esthétique d'amateur, ne suit aucune règle, mais sa fantaisie, et l'art vit par les
règles et les méthodes.
- M. Theo van Rysselberghe, avec ses Femmes au bord de la mer (2183),
cherche trop des choses de métier, chères aux camarades, mais fort indifférentes au
contemplateur. En art, le résultat compte seul, et le fin du fin, comme procédé, sera
celui qui disparaît et qu'on soupçonne à peine.
- Dans ce pandémonium, la peinture religieuse paraît parmi les autres, au
moins par M. Maurice Denis. Ses pardons de la Clarté (682), de Loctudy (683), de
Sainte-Anne-la-Pelud (684), notent sincèrement la foi bretonne qui va mourir, comme tout
ce qui est foi sous les coups aveugles du rationalisme triomphant. Le Coup de lance (679),
destiné à l'église du Vésinet, se recommande par une conviction émue et une simple
noblesse.
- La composition gagnerait à plus de pondération, et certains traits plus
intentionnels que réalisés forcent à des restrictions : telle quelle, cette uvre
s'impose par un accent sentimental et elle convient à sa destination, ce qui est
beaucoup.
- Le dernier cri de la peinture, son hurlement à la lune et qui est
poussé par plusieurs en même temps, s'appellerait bien l'école du 14 Juillet ou la
peinture par confettis. Figurez-vous des ronds de ton pur posés les uns à côté des
autres, comme font les écoliers quand ils s'amusent à faire un bonhomme en juxtaposant
des pains à cacheter. Ce procédé nouveau et insensé s'applique à tout, comme le
ripolin : il y a ici des compositions du Giatto ainsi copiées et des paysages! Mais le
confetti rond ne satisfait pas tout le monde, et quelques-un le font carré, d'autre en
losange. Si ce ne sont pas là des gageures pour ahurir le bourgeois, ce sont des cas
médicaux et qui ne relèvent plus de la critique, mais de l'ophtalmologie.
L'impressionisme promulguait déjà la dissociation des teintes, le confettisme édicte la
dissociation des touches : ce n'est pas un tableau qu'on voit, mais un carton de tir au
pinceau : on peut compter les coups, et c'est peut-être un sport de chambre pour les
neurasthéniques. Je sais bien que le confettisme a un ancêtre, le pointillisme : mais
1789 n'est pas 1793.
- M. Valton (2382-2389), le président des indépendants, ne donne pas dans
ces déraisons. La Martinique, cette créole épouvantée qui s'envole est une bonne chose
bien peinte. Les femmes de M. Carnabate (395-401) sont jolies, et c'est toujours cela.
Pourquoi M. Baudin fait-il élever si triomphalement par la main de Diane un maigre
gibier, un gibier de gourmet? Les déesses ne chassent pas pour manger et la sur
d'Apollon ne tue pas les perdrix. M. Gomez (Jacob) a dédié un triptyque à Wagner. On
voit Alberich et les nixes et la chevauchée en images d'un dessin insuffisant.
- M. Gohier (1024-1030) semble un élève de Français et ses paysages sans
grande nouveauté sont du moins sagement combinés et très probement peints. Pont-Aven,
dont nous avons rencontré déjà un peintre officiel, reparaît avec M. Carembat
(402-409). On sait le proverbe : " Pont-Aven ville de renom, douze moulins quatre
maisons... " mais combien de peintres!
- M. Ibels modernise les dieux mythologiques d'une façon bien
irrespectueuse (1173-1179). Il y a des qualités dans le Jour tombant (911) de Mme
Frémont, et on s'étonne qu'elle expose une nature morte, et surtout qu'il y ait encore
des gens pour acheter ce genre négatif de tout intérêt. Comme exercice de couleur, la
copie d'une orange sur du papier bleu peut être excellente, mais ce n'est pas exposable.
M. Reculon (2079-2085) dessine bien : son trait précis réconforte au milieu des lignes
flottantes et des couleurs baveuses et coulantes. La Hollande de M. Silbert (2247),
l'Espagne de M. de Rogoyos et le Finistère de M. Samuel Frère (914-921) méritent une
mention. Il reste encore des paysages estimables, car les Indépendants sont surtout des
paysagistes, et, sauf, les femmes de M. Alexis Jeaneau, cette exposition ne vaut que comme
étude de sites et croquis pittoresques. Sous ce rapport inférieur elle vaut toutes les
autres, et je le répète à l'amateur, les formats réduits sont pour moitié dans
l'intérêt des uvres. Au reste, un Jacob Ruysdaël, un Hobbema, un Cuyp, un Van der
Meer, se contentaient de 50 centimètres carrés, et les Troyon démesurés du legs Dutuit
montrent à tous aujourd'hui que le paysage ne s'accommode pas de vastes dimensions et
qu'il ne faut pas dépasser l'espace d'un Lorrain ou d'un Claude.
- Les nouvelles salles du Louvre ôteront une illusion aux plus entêtés :
la grande époque du paysage, sa renaissance a été celle des Dupré, des Rousseau, des
Decamps, des Marilhat, des Corot, et depuis ces maîtres, il décroît. Ceux-là étaient
des lyriques, ils lisaient Lamartine et cherchaient à exprimer leur âme, tous, plus ou
moins, étaient par la sensibilité, de vrais contemporains de Delacroix : nous en sommes
à M. Roybet, et le peintre, même bon peintre, est très rarement un artiste. Son souci
maladif de l'originalité le jette aux bizarreries techniques. Lui aussi est un
matérialiste, il ne voit que sa palette et non une belle imagination, il pense à des ton
et non à des passions.
- Quand on sort des Indépendants, on aperçoit, de l'autre côté du cours
la Reine, cette petite maison que François Ier fit bâtir à Moret pour une femme aimée,
que la France de 1826 vendit (chose incroyable) et qu'un homme digne de mémoire et dont
je ne sais pas le nom acheta, transporta et reconstruisit.
- Allez, comme moi, admirer ce miraculeux édifice, ce parfait carré plus
précieux que les plus rares coffrets, voyez cette frise des vendanges et les sept
médaillons (qu'ils soient de Léon Goujon ou de ses élèves), et confessez qu'on serait
embarrassé s'il fallait choisir aux Indépendants des tableaux pour la maison d'amour de
François Ier, qui appelait le Vinci " mon père "!
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