- LE SALON D'AUTOMNE ET SES RÉTROSPECTIVES GRECO ET MONTICELLI
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- " Je soutiens que toutes les fois qu'on représente Dieu dans des
images, sa gloire est flétrie et ravalée par l'impiété du mensonge ; que toutes les
statues qu'on lui taille, que toutes les images qu'on lui peint lui déplaisent
infiniment, comme autant d'outrages et d'opprobres . "
- Ce gentil propos se lit à la page 51 de l'Institution chrétienne de M.
jean Calvin, prince de Genève. Cette opinion sémitique est la plus ancienne esthétique
qui ait été promulguée et avec quelle solennité ; écrite du doigt même de Iaveh.
Notre glorieuse race Aryaque a rejeté l'iconophobie des Bene Israël jusqu'à nos temps ;
mais, par avatar étrange, le positivisme a engendré le réalisme, triste image d'une
attristante doctrine. Comte et Courbet ne se sont pas connus ; l'un était idéologue et
l'autre ivrogne et cependant leur synchronisme s'impose aux esprits attentifs.
- Nos peintres ne lisent pas l'Institution chrétienne? Au reste, qui donc
la lit? quoique l'almanach Hachette la mette au rang des cinquante volumes polychrestes ou
panchrestes que doit posséder tout honnête homme.
- La créature crée, comme le Créateur, à son image, et l'intérêt des
images, fresques sublimes ou grossières estampes, ne se restreint pas à l'historique des
costumes. Une façon de s'habiller résulte d'une façon de penser. La forme manifeste le
fond ; elle naît d'un travail incessant, d'un repousse du dedans au dehors. La cornette a
toujours subi l'attraction de l'aile des moulins ; aujourd'hui elle a pris la dimension de
cette aile. On ne coiffe plus les élytres du moulin, on se coiffe de ses élytres : la
conclusion peinerait un sénateur et l'idéal du critique serait de ne peiner personne.
Est-ce possible? Il y a une sorte de gens qu'on désoblige en enregistrant leur triomphe.
Avancer que l'esthétique mosaïque ou mahométane a été préconisée par M. Calvin,
théologue français et despote suisse, et que le positivisme a hérité de ce legs, cela
offusque trois communions. Ne sommes-nous pas au seuil de l'exposition offusquante par
système et qui fait la nique à tous les musées et à toutes les muses?
- Chaque année il devient plus difficile de parler de ces gens qui se font
appeler " les fauves " dans les communiqués à la presse. Ils sont curieux à
voir auprès de leur toile. Corrects, plutôt élégants, on les prendrait pour des chefs
de rayon de grands magasins. Ignorants et paresseux, ils tentent d'offrir au public
l'incolore et l'informe.
- La société de " l'art à l'école " a un zélateur, M.
Georges Moreau, qui a réuni dans un joli volume des spécimens fort curieux du dessin
infantile. Là se voient des croquis de gamins de six ans à seize ans, dont aucun n'est
doué, sinon de sincérité : ce seraient des maîtres et des vocations pour un salon
d'automne et généralement bien au-dessus de la moyenne " des fauves ".
- Cette société de " l'art à l'école " réagit contre
l'influence déplorable de feu M. Guillaume, herr professor plus tudesque que latin, qui
empoisonna nos écoles avec sa méthode géométrique.
- La géométrie est une algèbre propre à analyser le profil des formes :
ainsi un sculpteur dira " une femme c'est un uf " pour exprimer le double
rythme de sa structure qui, passant par la ligne médiane, se résout en double ellipse.
La géométrie est aussi une manière de notation cursive. Un petit o relié à un grand,
par un trait et deux lignes brisées donne un mouvement à mi-corps. Ce ne sont pas là
études d'écolier, mais pratiques de maître. Le plus grand dessinateur, Léonard,
enseigna de s'appliquer à l'individualité des lignes ; " On doit étudier d'abord
les membres isolément, puis leur travail et enfin leurs mouvements accidentels. "
- Citer des préceptes à propos des " fauves ", cela semble une
ironie : toutefois le public mérite plus d'intérêt que l'artiste, et on se doit à son
bon vouloir de compréhension, à son noble désir de s'initier aux saints mystères de la
beauté.
- Pauvre Théophile Gautier, qui s'écriait : " J'ai voué ma vie à
une uvre pie ; inspirer le respect de la peinture au bourgeois. " Le salon
d'Automne a ruiné le demi-siècle d'effort du grand esthète et rendu impossible le rôle
du critique. Ce salon est un mauvais lieu ; l'épithète ne vient pas au hasard de la
plume ; je la choisis pour sa signification précise et habituelle. N'oubliez pas qu'il a
un jury, que tout ce qui met sa tache de cynisme, d'ânerie, de maladie ou d'impiété sur
cette cimaise, tout cela a été choisi, par des hommes qui n'ignorent ni les musées, ni
l'histoire, qui sont conscients et qui prétendent faire uvre civilisée.
- Les peintres possibles et passables (il y en a) acceptent la solidarité
avec les impossibles et ignobles, complices du même crime, et patronnant de leur valeur
relative, le néant blasphématoire de la nature et de l'art. Étrange époque vraiment
où un Willette le délicieux et aristocratique petit Boucher sort de la voyouterie
montmartroise, poudré à la maréchale, raffiné et délicat ; tandis que l'atelier
encombré de mythes et d'allégories d'un Gustave Moreau accouche des cauchemars
inexplicables d'un Rouault, de cet homme sympathique et doux, qui adore son art et qui
peint, comme Caliban des Sycorax, que l'imagination la plus hallucinée ne concevrait pas.
- Autrefois pour les Bouts et les Breuphel d'Enfer, et les Callot, la
diablerie offrait un débouché aux imaginations délirantes. Rops a tiré du Malin
d'étonnants aspects. Au moyen âge le diable et le clergé avaient seuls le droit de
laideur, l'un parce qu'il passait pour l'auteur du mal, et l'autre parce qu'il ne donnait
qu'une image relative du souverain bien : les Rouault d'alors sculptaient des gargouilles
ou écrasaient les vices enfroqués sous la miséricorde des stalles ; et tout se
trouvait, ainsi, en bon ordre. La résurrection du néo-platonisme dispersa les démons et
voici qu'on les rapporte sous forme de culs-de-jatte et de têtes de massacre, ni
terribles ni drolatiques, stupides comme toute modernisation de la croyance.
- Chaque fois qu'une rétrospective se produit, on peut soupçonner que des
marchands veulent vendre quelques uvres, préventivement réunies, du maître qu'on
va relancer.
- Pour le Greco, une raison de sympathie expliquerait le choix. Il était
fou : c'est donc un ancêtre pour les simulateurs automnaux ; et un fou seul leur
apportera en effet des justifications. Toutefois, le Greco était un fou mystique et non
un fou tout court.
- Théophile Gautier le découvrit en 1843, à Tolède, où la même
église, celle attenante à l'hôpital fondé par le cardinal de Mendoza, réunit une
Sainte Famille dans la manière du Titien et un Baptême du Christ dans la manière
insensée.
- Domenico Théotocopouli n'occupe pas une place bien notable dans l'école
espagnole et son originalité est relative à notre ignorance des primitifs ibériques.
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- On m'apporte le courrier : je déchire une bande et je tombe sur ceci :
"Les chairs de l'odalisque sont belles d'un ton qu'auraient admiré Titien,
Delacroix, Benjamin Constant. " Oh! je plains le pauvre lecteur! L'odalisque en
question porte la signature d'une demoiselle ; le critique se trouve amoureux, il se
précipite à ses pieds et il entraîne les effigies de Titien et de Delacroix dans son
mouvement passionné. Mais le troisième nom, Colintampon, Chose, Machin est d'une audace!
Pourquoi ne dirait-on pas Edgar Poë et Jules Verne, Ingres et Gauguin, le Louvre et le
Salon d'Automne! La bible et le dernier de X! Les temps prédits où les derniers seront
les premiers, arrivent, non pas par un effet de justice, mais en conséquence de
l'anarchie cérébrale où tout se mêle en une promiscuité sans nom, les dieux et les
artistes peintres, Titien, Delacroix et Benjamin Constant. Infortuné public aveuglé
d'horreurs et conduit par des aveugles!
- Revenons à Théotocopouli, le Titien malgré lui ; il s'en faut qu'il
compose avec la magnifique ordonnance du maître de Cadore, qu'il ait sa maîtrise de
touche large, sûre, imposante : à vrai dire le Greco se torturait à tort et personne ne
prendra un tableau de sa première manière pour un Vecelli, personne, pas même un
Allemand. Juan de Joanes et l'école Valencienne imitent l'école romaine et on ne les
prend pas pour des Raphaël. Le Baptême du Christ est livide, verdâtre, cadavéreux,
exsangue, les ombres sont noires comme de l'encre et les clairs blafards comme ceux des
noyés ; des tons de morgue, des tons de charnier, des tons de peste et des draperies sans
motifs et sans naïveté, des draperies du Rhin cassées et recassées, comme par manie.
Seulement... il y a un seulement désagréable pour les Automnaux, les têtes avec leur
carnation posthume, leurs mains de mort et toute la cire pâle de la chair, frémissent
d'un frisson intérieur intense et qui réchauffe la toile et la brûle, à l'endroit des
yeux vraiment ardents, réels charbons isaïques embrasés par la pénitence. Si on
connaissait les primitifs espagnols, Antonio del Rincon et autres, le Greco étonnerait
beaucoup moins. Figurez-vous le fameux Saint-François d'Alonzo Cano plus pâle encore et
plus fébrile et maniéré dans sa fièvre. Les ouvrages qu'on nous montre ne sont pas des
meilleurs : le portrait d'un cardinal grisonnant n'offre rien de curieux : la seconde
manière du Greco est, avant tout, pénitente ; elle ne s'applique qu'à des figures de
foi ardente et de violente mortification. Bref, c'est un peintre non religieux, non
dévot, mais ascétique, un flagellant, un emmuré ; ses personnages portent la haire,
lacèrent leur maigre corps. Un lecteur de sainte Thérèse, de celle des poésies, qui
s'écrie : " Je me meurs de ne pas mourir! " se plaira fanatiquement à voir ces
êtres comme surpris à travers la fissure de leur cellule ; le lecteur de la Mystique
divine de Grres trouvera là d'incomparables illustrations. Pour un homme qui n'a
pas eu d'éducation catholique, le Greco n'a aucun sens et encore faut-il qu'il soit un
catholique du Nord.
- La connaissance d'un Grunenvald et de son Christ des ardents, le joyau de
Colmar, préparerait à la compréhension. Pourtant des latins auront quelque peine à
passer du sourire angélique de Fra Giovanni au rictus douloureux du Greco : le réalisme
a pour effet de rapprocher le bienheureux du possédé et l'extase de la transe. On sent,
qu'à l'instant qui suit, l'orante va devenir l'épileptique et le tableau de sainteté
tombera dans la clinicité : importante leçon. Le point d'art n'est pas le point
extrême, mais un certain, en deçà ou au delà, que le génie connaît seul. Le Greco
était un Levantin comme tous les Grecs de notre ère ; ces saints si voisins des
derviches ne m'étonnent pas : l'élève du Titien fut influencé par les
mystico-réalistes d'Espagne : et une question, aussi intéressante au moins que celle des
attitudes et des carnations sépulchrales, se pose. La langue et la foi font de l'Espagnol
un Latin : cela est entendu et de langage courant. Cependant les Français et les Italiens
ont-ils jamais compris ces frères d'Ibérie? Sans évoquer l'infâme et déshonorante
tauromachie, ni cette Inquisition qui, malgré son nationalisme, fait une singulière
ombre à l'agneau qui enlève le péché du monde, dans le domaine de la foi, le plus
propre à fondre les antinomies ethniques, la communion avec l'Espagne se révèle
impossible.
- Un François d'Assise ne cesse pas de voir la création : il ne quitte
pas virtuellement la terre, et son cur plein de Dieu reste humain : le saint
espagnol se désincarne, par la violence de son désir, il déteste l'humanité qui limite
sa vision, il s'insurge contre la loi qui le modère et se lance vers son Dieu, comme
fonce un taureau.
- On sent le goût passionné de la mort, le même vertige qui passe sur
une portée toute humaine dans Tristan et Yseult : et cette foi consumante nous fait peur,
comme la passion du fameux couple nous glace d'une horreur sacrée.
- La Madone en gloire avec les anges, chose singulière, donne l'impression
d'une peinture froide, figée. Le Greco ne sait pas rendre le Ciel, mais l'aspiration au
ciel ; saint Jean-Baptiste et saint François ayant entre eux l'Agneau divin, forme un
beau frontispice de Diurnale Monasticum : les frocs ne témoignent pas seuls de la foi ;
les visages et les mains brillent de spiritualité, le saint François à mi-corps en face
du Christ de saint Damien est fort beau de sentiment intérieur : il y a aussi un petit
crucifix très douloureux, les deux moines dont l'un montre la tête de mort, le cénobite
à la grotte traduisent avec intensité les plus fortes pages d'un saint Jean de la Croix,
d'une Marie d'Agreda. On voit encore un Enfant Jésus aux fruits, où la Vierge
s'enveloppe de draperies vertes bien singulières. Ces uvres perdent beaucoup sous
la lumière bête qu'est celle des salons : dans la pénombre des chapelles, avec le
relent des encensoirs, de telles pages vivifiées parlent un langage, d'une éloquence
décisive.
- Ici on n'arrive à ce visionnaire, qu'en passant devant la pyrotechnie de
palette de Monticelli. Et la transition désoriente un peu. Mais comme le Greco s'impose,
par la force de sa foi, par la tension de son art, qui craque littéralement sous l'effort
de sa volonté aveugle de ne mettre que des âmes sur toilette : et ce qui tient du
prodige, c'est qu'il y réussit, tant il est vrai que le cur l'emporte même sur les
règles les plus sûres, quand il s'échauffe à ce degré.
- Le premier Monticelliste que j'ai vu s'appelait Élémir Bourges, le
second Léon Dierx ; ces hauts suffrages ne m'ont pas convaincu. Ce Diaz au pochoir, cet
Isabey au couteau à palette, ce Bonnington d'atelier de décor, malgré la richesse de
ses tons, ne m'a jamais séduit. Qu'on brosse ainsi des paysages, passe encore, mais
traiter la figure humaine comme les morceaux d'un jeu de patience! Quand j'ai su que ce
pauvre Marseillais peinait ainsi pour manger, et qu'il devait faire vite et mal pour vivre
de toiles à vil prix, je l'ai plaint. Aujourd'hui je voudrais bien enfiler comme à une
colichemarde d'imprécation les noms des ministres et secrétaires d'État, sénateurs
influents, qui laissèrent ce talent à la misère de la pochade mal payée. Car voici des
portraits comme on n'en fait plus, depuis beau temps, dans l'école française! C'était
un peintre d'histoire, pour parler le langage de la rue Bonaparte, et qui faisait bien,
quand on le lui permettait.
- Pauvre homme, doué certes et sachant son métier, condamné à la
peinturlure à la pochade, tandis que chaque année on envoyait à Rome des sans talent,
en distribuant les commandes et les médailles aux non-valeurs! Vous verrez que le Louvre,
au lieu d'acheter un des portraits, se payera un gribouillis, car c'est le tableau
marchand, et qu'on lance, comme une nouvelle valeur, sur le marché aux toiles peintes.
- Plus d'un des automnaux ne met sa culotte à l'envers que par nécessité
; le scandale arrête, amuse, l'application n'intéresse personne, j'entends personne de
puissant et qui puisse aider! N'a-t-on pas retrouvé au ministère une demande d'Auguste
Villiers de l'Isle-Adam, pour le ruban violet, avec le classement inconnu? Parmi ceux qui
se mettent des plumes dans le nez, et qui tatouent la toile comme des sauvages, beaucoup
savent l'histoire de Millet à la huche vide, ils font les pitres pour ne pas crever à la
peine. Les Monticelli vont prendre le double zéro, ce que le pauvre peintre vendait
trente francs vaudra trois mille, lamentable effet d'une civilisation qui n'est qu'une
administration.
- L'assistance publique administre la charité, et un ministère veille à
la beauté ; et, ces bureaux fonctionnant, le contemporain croit vraiment en être quitte
avec la bonté comme avec l'esthétique. Ni le sentiment, ni l'intelligence ne peuvent se
manifester, selon l'automatisme du rouage gouvernemental. En art et en misère, il n'y a
de méritant que l'exception, qui toujours se trouve loin... des bureaux.
- Le budget de l'enseignement artistique atteint un total considérable ;
celui de l'encouragement n'existe pas. On fait des artistes peintres à grands frais, et
on ne sauve pas les talents véritables, dont les uvres s'affirment au grand jour.
- Ce n'est certainement pas notre époque qui aurait donné à Léonard le
château de Cloux et 35,000 livres de rente, pour sa vieillesse. On a jeté... 1,200
francs à Daumier ; et Daumier, que Delacroix étudiait, possède un génie si visible, si
aisé à comprendre!
- Avant d'abandonner Monticelli à la spéculation, qui se trouve
bizarrement réparatrice de l'injustice, qu'on se souvienne de l'exposition de Gustave
Moreau, organisée par la comtesse Greffulhe chez Petit, et, par comparaison, on
s'apercevra que Monticelli, sous-Diaz, sous-Isabey, sous-Bonnington, et caricature de
Décamps, était un coloriste autrement doué que le peintre de Salomé ; que sa couleur,
plus riche dans son incohérence, doit nous faire regretter le gaspillage de ce pinceau
qui va rétrospectivement faire tomber dans l'escarcelle de Shylock de beaux ducats
trébuchants au soleil. Shakespeare évoque la cendre d'Alexandre servant à bonder un
tonneau : le génie dans les arts aboutit, en fin de tout, à enrichir des trafiquants.
- Il faut bien s'y décider, malgré l'ennui ; il faut juger ce qui ne
mérite pas d'arrêter, même une minute, et peut-être aussi expliquer comment de
pareilles exhibitions sont possibles.
- Paris est la capitale mondiale pour le plaisir, et les expositions
rentrent dans les plaisirs du cosmopolite qui a l'illusion de suivre le mouvement
artistique, en passant à plusieurs tourniquets. Ces étrangers qui remplissent nos
théâtres et peuplent nos salons, plus étrangers à l'art lui-même qu'à notre sol,
s'amusent d'autant plus que le tableau tourne à la farce. On vient voir des énormités,
comme ailleurs on va en entendre. Le franc d'entrée n'est pas volé : on en a pour son
argent. Une mesure récente a fermé la Morgue, mesure sage : le spectacle était malsain.
La mort, ce mystère inniable, ne doit pas être offert à la curiosité. La mesure qui
interdirait le Salon d'Automne serait sage aussi : le spectacle des simulations maladives
constitue un danger de contagion : on ne doit pas faire un spectacle de l'épilepsie,
même feinte, même peinte.
- Ceci posé, il y a des cadres calmes et bien pensants, comme les dames de
M. Belleroche, les bretonneries de M. Pied, les jardins de M. Truchet, et des fleurs de M.
Lopisgisch : et cela supporte le bon point ordinaire, sans porter avec soi de
signification;
- Un Greco peint les âmes passionnées de Jésus, un Monticelli s'efforce
de trouver la touche luxueuse, brillante, chatoyante ; les contemporains cherchent aussi
quelque chose, mais on ne sait quoi? Leur âme, peut-être, leur âme, si oppressée et
ternie par l'âme collective!
- M. Maurice Denis a un succès non pareil : il n'est ni informe ni
difforme, sa ligne sans une base suffisamment réelle, plairait, avec une couleur congrue
:
- Adam couleur de brique, Ève couleur de l'il.
- On l'a dit, M. Denis voit les blondes en liliacé et les brunes en ocre
de pain d'épices et ces tonalités maintenues de la nuque à l'orteil déplaisent,
fausses et désagréables à la fois. Ses cinq compositions sur la merveilleuse histoire
de Psyché illustreraient mal la délicieuse prose de La Fontaine et l'incomparable
poésie de Corneille et de Molière. Y a-t-il, sauf peut-être sous le pinceau du Sodoma,
dans les Noces d'Alexandre et de Roxane, quelque chose de comparable à ces quatre vers si
pudiques et si chauds et si dignes du grand Racine :
- Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire,
- Vos sens comme les miens demeurent interdits ;
- C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire,
- Et cependant, c'est moi qui vous le dis.
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- M. Denis doit savoir que la carnation des allégories partout et toujours
fut belle, c'est-à-dire vermeille. Aucun autre mot ne désigne la chair héroïque que
celui qui évoque de l'or sur de l'argent. La peau liliacée telle que le bras nu des
Hollandaises serrées en haut, la peau de fin-septembre au bord de la mer, la peau
décomposée par l'air ambiant ne se peignait pas jadis : et on avait raison. Le principal
charme de la photographie féminine provient de l'égalité du teint que donne la retouche
et sans laquelle la plus jolie femme montrerait des pores en trous d'écumoire. Au reste,
je l'ai déjà dit, à propos du Théâtre de Manzi, le retoucheur arrive à nous donner
de très jolies femmes à chaque fascicule, et l'artiste peintre n'y arrive pas : c'est
là le fait brutal, incontestable, quels qu'en soient les corollaires. J'ai là, sur ma
table, quelques épreuves que Fumagalli de Milan vient de m'envoyer, ce sont des Luini,
les lunettes où se profilent les Sforza, la fameuse décoration de la salle des Asse de
Léonard, ce prodigieux plafond fait de branches entrelacées et nouées d'une fantaisie
si intense. Fumagalli possède dans son catalogue Brera, l'Ambrosienne et ce musée
Poldi-Pezzoli qui contient tant de Léonardesque et reflète si délicieusement la grâce
lombarde, que le grand public ne connaît pas encore.
- Une composition arrête mon regard. Elle est simple. Trois jeunes filles
jouent à une espèce de colin-maillard. Nul souci de style : le peintre ne s'est proposé
que le doux spectacle de l'ingénuité. Cependant il n'y aurait qu'à changer les
mouvements pour obtenir trois madones, malgré le costume du temps, à peine modifié dans
la coiffure flottante et la chaussure en sandales.
- Quels hommes étaient-ils donc, ces Luini, pour que leur tableau de genre
nous semble sacré et que leur Colin-Maillard nous inspire un émoi si suave! Cela nous
ramène à M. Denis, puisque la presse le dresse sur un pavois et lui décerne la
médaille d'honneur du salon d'automne. Pour ne citer qu'un artiste, Alexandre Séon
dessine mieux et peint plus naturellement. Au reste, entre le suffrage des professionnels
et celui des métaphysiciens, un abîme se creuse, de jour en jour. Heureusement que, par
la suite, le métaphysicien finit toujours par l'emporter, pour le bien des studieux et
l'avènement de la tardive justice.
- Les indépendants tiennent ici la cimaise et y traitent le nu avec un
accent montmartrois d'une vulgarité de forme et d'une insuffisance d'exécution
impardonnables. On songe, malgré soi, aux gémissements de l'antique pudeur qui se
désolait devant ce qu'elle appelait par ignorance, du paganisme. Aujourd'hui pas un
primaire qui ne s'aperçoive que le Vatican, à bon droit, recueillit les dieux grecs.
Seules les uvres de décadence s'adressent aux sens : à cette heure, on s'adresse
au vice. La volupté, ce thème indéterminé que Polyeucte pourrait employer, car il y a
une volupté céleste : même il n'y en a point d'autres. Notre imagination est l'artisane
suprême de nos plaisirs et de nos peines. Pandémos, qui se traduirait bien par canaille,
inspire à peu près seule les peintres de nu ; Pandémos est laide comme la rue et bête
au même titre, elle a pour pendant l'ivrogne. Le tape-dur en disponibilité et la
tricoteuse désuvrée se présentent à nous comme le couple type, d'un art qui
prend son horizon, à hauteur de réverbère.
- Quand on ne nous montre plus le pittoresque de la Roquette, ce sont des
instantanés en couleur d'hommes en veston et en plastron, êtres vagues, impersonnels et
aussi vulgaires en leur correction que les autres en salopettes et en chignons.
- Le public, insensible au difficile effort vers la beauté, ne demande que
des cocasseries. Un clown fait la fortune d'un cirque, et des milliers d'artistes imitent
Chocolat ; seulement c'est la toile qui reçoit les coups de pied en couleur. La Vérité,
la plus désespérante des Muses, l'horrifique Vérité nous dirait : " Supposez que
M. Matisse peigne honnêtement, ne serait-il pas à peu près inconnu ; il affiche comme
à la foire et le public le connaît. " Honnêtement, j'entends dans le respect de
l'idéal et des règles, il n'y a pas d'espoir, ni de pain, pour l'artiste. Que cela soit
dit à la décharge de ces malheureux tatoueurs de panneaux. Il convient de départager le
scandale et de rendre au public, comme dit Labruyère, " tout ce qu'il a prêté
" : son attention. Supposez un Chenavard, un Jamot, qui n'ont pas la ressource de la
pochade, comme Monticelli! J'ai vu, aux Indépendants, un tableau qui, dans ce milieu,
s'imposait indiscutablement, nul ne l'a acheté. On ne pouvait guère se tromper, il
était seul valable ; nul ne l'a remarqué. Si Ingres avait peint une seconde Source et
qu'on l'envoyât au Salon d'Automne, serait-elle acceptée? On y a refusé des dessins sur
les sept sacrements, très dignes d'un Flandrin ou d'un Orsel.
- L'immoralité du salon d'Automne réside dans son jury, il choisit,
préfère et cimaise des ignominies. Au cours la Reine, pour quinze francs on a tant de
mètres pour étendre les torchons qui ont servi à nettoyer la palette, à l'avenue
d'Antin, il y a un critère puisqu'on refuse, et puisqu'on a refusé des dessins qu'aucun
des jurés n'aurait pu faire.
- M. Valloton, le Nestor indépendant, se risque dans l'histoire galante
des Olympiens, un taureau fend l'onde trop bleue, entraînant une femme dont la chair a
froid.
- La mère de Minos, de Rhadamante et de Sarpédon est ici une grosse femme
quelconque. Sans demander la connaissance du mythe qui ne servit guère à Gustave Moreau,
l'intelligence de la scène est exigible. Pour que Zeus se métamorphosât en taureau, il
fallait que la fille d'Agénor et de Téléphessa fût belle, et pour que celle-ci fût
frappée de la beauté de l'animal, au milieu du troupeau, il fallait encore qu'il eût
quelque allure : les dieux restent distinguables même quand ils font la bête. Véronèse
nous a donné une vision décorative de cet enlèvement dont celle-ci semble la
caricature. Les têtes de Mme Séailles font, à ces murs déshonnêtes, des taches de
probité, d'application et même d'intensité.
- On croit communément que les toiles horrifiques font un heureux
repoussoir aux autres ; erreur aisée à démontrer ici, où la chose valable se trouve
tellement perdue parmi les insanités et les gageures.
- Au musée de Bologne, médiocre en son ensemble et surtout par
comparaison avec les autres pinacothèques, ni Francia ni même la Cecile de Raphaël ne
détermine l'admiration, tandis qu'aux Offices, ou au Louvre, combien d'uvres
bénéficient de la solennité du lieu! Il y a une atmosphère esthétique qui prédispose
à l'impression d'art et qui vient, en premier lieu, de la perfection matérielle. Les
Bolonais, les derniers en date et en mérite, inspirent encore une singulière estime ;
ils savent tant de choses, si difficiles à acquérir, leur maîtrise de bons ouvriers
s'impose tellement que la peinture garde tout son prestige. Au salon d'Automne, non
seulement on croit qu'on pourrait en faire en tout, et avec raison ; mais on ne voudrait
pas faire aussi mal et aussi laid. Les fauves préparent la dépréciation de l'art en
lui-même, comme les augures de Rome riant des poulets sacrés et l'effet immédiat de
leur sacrilège (car si l'artiste ne se considère pas comme un intermédiaire entre le
Créateur et l'homme, ayant autant de devoirs que de droits, revêtu enfin d'un véritable
sacerdoce, ce n'est qu'un homme de métier) a été un cri universel : E io son pittore!
Évidemment, tout le monde est peintre, puisqu'on expose des choses inférieures aux
inventions des enfants de six ans, non doués! L'enfant du moins s'applique, l'adulte
incapable de mettre un nez entre deux yeux le place si de travers qu'on s'étonne :
étonner, c'est se faire remarquer.
- Les Finlandais, honnêtes peintres, ne savent guère ce que c'est que
l'art. Ils en sont au précepte " peignez ce qui sera mis devant vous " et ils
se peignent entre eux, cela fort laid, tout à fait ennuyeux, malgré la sympathie
qu'inspire cette petite nation écrasée par le sort et à qui nous devons le sculpteur
Wallgren.
- Comme les cadres ne portent pas d'indication ethnique, on ne sait si M.
Zuekell et M. Rissonnen représentent tel rameau slave? Le premier mêle le thème d'une
résurrection de la chair aux peignoirs des bains froids ; une conviction se fait jour à
travers la gaucherie. On jugerait d'une belle âme, mais que ces corps sont laids. Le
second représente des supplices modernes. Tel homme aux fers montre la tête noble et
grave digne d'un Servet.
- La grande famille slave qui englobe tout ce qui n'est ni germain, ni
anglais, ni latin, qu'il s'agisse de la catholique Pologne ou de la schismatique Russie et
des Hongrois comme des tchèques ne montre d'autre don que celui de la musique : les arts
du dessin, dominés par la question de goût et de méthode, attendent encore un autre
gage que des paysages et des tableaux de murs. Mal enseignés, ils s'abandonnent à
la naïve complaisance de regarder autour de soi, ce qui nous a valu les magots, que Louis
XIV faisait ôter, avec tant de raison : car si la peinture ne nous fournit pas une
meilleure compagnie que la société, quelle raison d'embarrasser son mur d'une trogne
qu'on fuirait à la rencontre et de contempler une dame hollandaise ruisselante d'ennui
comme un marbre grec ruisselle de clarté. L'esthète a si bien appris à s'ennuyer, qu'il
accepte même le tête-à-tête avec les citrons et les crevettes.
- Le nouvel art est non l'imitation, mais la calomnie de la nature : la
femme n'échappe pas à ce parti pris. On ne la voit que dans les poses banales et
domestiques, au lavabo, au tub, avec le pédicure, ou le médecin, ou la concierge. Les
collégiens n'auront pas la tête tournée par ces débraillées de la cimaise. Et quel
problème difficile que celui de la femme laide, laide à plaisir, laide de banalité,
laide de laisser-aller, laide de tout, et enlaidie encore par un pinceau d'afficheur.
- Le dix-huitième siècle, même dans ses moindres esquisses, reste joli ;
on ne rencontre rien de ce temps sans sourire de complaisance, que ce soit une jambe de
Boucher, un sein de Greuze. Une grâce irrésistible sert de marque à ce petit art qui
n'élève pas, mais qui charme. Un salon, aujourd'hui, sur ses deux mille toiles, ne
contient pas une jolie femme ; et les théâtres de Paris, on pourrait dire même les
trottoirs, en sont peuplés? Il s'agit donc d'un vu étrange, fait par tous les
contemporains et qui engage la Finlande comme la Prusse et Bucarest comme Madrid. Au
Brocken de Gthe, les sorcières chantent une manière de cantilène :
- Le beau, c'est le laid,
- Et l'horreur nous charme
-
- Nos peintres entreraient sincèrement dans ce chur abominable, avec
cette variante :
- Le vulgaire, c'est le vrai
- Et la banalité nous charme.
- Et la chose de tous les jours, ils l'exécutent en clowns avec des tons
si violents que leur concierge perd jusqu'à son sexe, sous le zébrage des touches
incohérentes.
- Le visiteur, en se retrouvant sur l'avenue d'Antin, se dira que le Greco
seul est profondément intéressant, malgré sa folie, parce qu'il regardait en haut et
non en bas, parce qu'il a une surabondance d'expression animique et enfin qu'il n'existe
que deux thèmes en art, le corps et l'âme, dans leur beauté, et l'âme en extase
l'emportera toujours sur les notations du ruisseau, malgré le zèle de Caliban pour
avilir le goût. Il se dira aussi qu'à défaut de cette beauté de la forme qui tient
noblement la place de la splendeur passionnelle, il reste une troisième beauté, celle de
la couleur ; et Monticelli barbouillant mais avec des gemmes, de la nacre, des soies et
des ors, des coraux, et d'éclatantes verroteries, pointillant mais avec des rubis, des
émeraudes, des topazes, des lapis, des perles et des saphirs, s'il n'offre rien à
l'esprit, plaît aux yeux. Quant aux Automnaux qui ne savent pas dessiner, leur couleur
est laide, d'une laideur repoussante. Ils peignent des informités avec des baquets de
teinturiers dont un imprimeur d'affiches ne se servirait pas. C'est une douleur pour les
yeux que ces toiles blafardes ou pétaradantes où le bleu Guimet de la blanchisseuse et
les accords de tons d'une modiste berlinoise mettent leur cocasserie. Avant Monet, l'ombre
est sale et le clair sauvage. La dominante de leur palette oscille entre la tache de vin
sert pour les dames ; le vieux crêpi s'applique aux hommes. Les Automnaux ont peur, eux
aussi, de ressembler à Titien, mais ils ne fuient pas vers le Carmel ; Montmartre sert de
paraclet à ces mystes de la laideur.
- Dans une interview récente, l'homme extraordinaire, qui se nomme Pataud,
a laissé échapper cette phrase qui résume l'art, les murs et beaucoup d'autres
choses, phrase vraiment cyclique qui prouve que les temps prédits sont arrivés : "
Nous ne sommes pas... des types comme Jésus-Christ! "
- M. Viviani disparaît, désormais oublié, aboli dans nos mémoires ;
nous avons mieux ; l'énigme du vingtième siècle, la voilà. Il n'y a plus rien ni
personne, il y a de chics types, de riches types ou de sales types... Et Jésus est un
type... parmi les autres.
- Mesurez l'effroyable bêtise, incurable assurément, qui ainsi se
manifeste ; la familiarité désarmante, la vulgarité presque fabuleuse qui s'affirment
avec cette ingénuité : et promenez cette ligne fatidique, comme une grille de
cryptographie, sur les formules contemporaines et vous lirez partout le même
désespérant agnosticisme.
- Le salon d'Automne dit aussi : " Nous ne sommes pas des types...
comme Giotto, Masaccio ou Léonard... " c'est-à-dire " nous nous garderons de
mesurer si l'art est long et le temps court " et nous étendrons de la couleur sur la
toile, plus aisément que les peintres en bâtiments qui eux tracent des filets à la
règle et seraient chassés de tous les chantiers si les bavures du bord sur le fond
dépassaient trop : car la ligne ne contient plus la couleur qui déborde, comme la
vulgarité, croissante et sans remède, qui devient le poncif de ce temps.
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