- OUTRAGE A RACINE
- Si on considère que la tragédie n'a fleuri que deux fois et qu'après
les Grecs, Corneille et Racine méritèrent seuls la couronne de Melpomène, on concevra
un respect véritablement national pour leurs chefs-d'uvre, et on s'indignera de les
voir profaner. Lorsque Vacquerie appelait Racine " un pieu " et Corneille "
une vieille botte ", il hurlait en mameluk fanatique d'Hugo. Une passion l'enivrait
et il lança des mots d'ivrogne.
- Mme Sarah Bernhardt vient d'énerver, de dévergonder Andromaque, sans
autre excuse que de remplir son affiche, entre deux insuccès, entre Théroigne et le
Werther de feu Crisafulli. Elle a chiffonné, torchonné la sublime partition, au point
d'irriter les plus calmes esprits.
- On peut jouer la tragédie entre des colonnes : le décor, l'accessoire,
le costume n'ont qu'un intérêt de styles, et ce qui est noble convient toujours. Mais à
notre époque, l'archéologie est trop vulgarisée pour qu'il soit permis de mêler les
dates et les races : et on a ri, place du Châtelet, en voyant les briques émaillées de
Persépolis dans le palais de l'Éacide Pyrrhus et des nègres former la suite d'un
ambassadeur hellène!
- Ce que la fantaisie ignorante et présomptueuse peut combiner de plus fol
est apparu dans cette fable des temps homériques. Le scandale toutefois ne vint pas de la
mise en scène, ni du sans-gêne qui fit tomber le rideau avant la dernière scène du
quatrième acte, pour que les bravos pussent éclater à la sortie d'Hermione. Le scandale
fut l'avilissement, l'avachissement de ce rôle magnifique qui incarne tous les traits de
la jalousie. Déjà nous avions vu Lorenzaccio de Musset réduit à sa taille ; déjà
nous avions entendu la Samaritaine enseigner le Pater, sous l'approbation muette de M.
Brémont ; et nous avions contemplé une Phèdre hystérique, encadrée de plantes
d'appartement et sans cesse se tenant aux meubles! Nous savions que Mme Bernhardt veut
être toute la pièce, mais nul ne se serait douté qu'elle osât se représenter
elle-même, sous les traits de la fille d'Hélène. Elle l'a fait, cependant, elle a
apporté dans ce rôle presque mythique le ton et les gestes de sa vie privée, de sa vie
intime : elle a joué comme elle vit à la ville, sans plus de style, ni de soins. On a
donc vu une Hermione modern style, mièvre, affectée, multipliant les petits gestes
brusques et les afféteries compliquées, sensuelle aux endroits passionnés et seulement
rosse dans les moments de violence.
- Elle a joué, couchée, comme une courtisane du Céramique, tapotant les
coussins, effeuillant les roses, ce rôle où la Clairon ne s'asseyait même pas!
- Et quelle diction! Un perpétuel déblayage! On appelle ainsi, dans
l'argot théâtral, un artifice qui consiste à rendre incolore et quelconque toute une
tirade pour arriver à un éclat d'expression. Déblayer Racine, où chaque mot est un
monde, et particulièrement ce rôle d'Hermione, quelle indignité! Une plus incroyable
encore se prépare : Mme Bernhardt réapparaîtra sous les traits d'Esther. Ceci passe les
bornes de la fantaisie et nous force à considérer la question d'âge! La fille de
Ménélas et d'Hélène est une très jeune femme ; quant à la nièce de Mardochée,
c'est une très jeune fille, et " la grande artiste " se heurtera à
l'invraisemblable. On peut croire qu'elle finira sa carrière, sous les boucles enfantines
de Joas.
- Une débutante mal conseillée se risquerait à jouer Racine, à la
façon réaliste, on devrait l'admonester, en tenant compte de son ingénuité. Mme
Bernhardt, une vieille actrice, ne pèche point par ignorance, elle doit se souvenir comme
le public s'en souvient, qu'autrefois, sur la scène du Théâtre-Français, elle cueillit
des lauriers mérités. D'où vient que son audace augmente à mesure que son talent
diminue, qu'elle hurle plus fort depuis que la voix d'or s'est changée en voix de
rogomme? Quel défi sénile et maladif lance-t-elle à l'opinion? Faire d'un papyrus
sacré une cocotte, gaminer avec un texte auguste, cela ne se comprend plus à l'âge de
Mme Bernhardt! Honnêtement, la Champmeslé s'efforçait d'incarner les héroïnes, notre
" grande artiste " suit une différente méthode. Elle se substitue au
personnage, au poète, à l'époque, à la tradition, à tout ; Sarah Bernhardt joue Sarah
Bernhardt, comme Lucullus dînait chez Lucullus.
- Cette outrecuidance appliquée aux élucubrations d'un Armand Silvestre
ne nuirait qu'au théâtre qui la produirait ; et " la grande artiste " est bien
libre de se faire des papillotes avec l'uvre de M. Rostand ; nul ne protestera. Il
n'y a qu'une chose au monde qu'on lui défend de vulgariser : la tragédie française!
C'est l'art de la suprême dignité, du style soutenu, je dirais de la majesté, si le mot
n'était pas séditieux. L'accent le plus pathétique ne saurait y paraître, si ce
pathétique ne respecte pas les bienséances. La tragédie doit rester l'école du goût,
le conservatoire de la diction noble et du geste hiératique. Il faut sans cesse évoquer
le bas-relief grec ou bien se consacrer au théâtre moderne! Mme Bernhardt devenue
réaliste, trouvera le succès aisément, sinon avec M. Crisafulli, du moins avec M.
Rostand. Avec Racine, elle n'aura que des mécomptes : cette poésie grandiose proteste
d'elle-même contre une interprétation mesquine et boulevardière : d'autant que le
Théâtre-Français, malgré sa décadence, garde le privilège unique de représenter
Racine d'une façon sinon digne de lui, au moins acceptable pour ses admirateurs, et ils
sont plus nombreux qu'on ne croit, et tous ont été blessés par la scandaleuse fantaisie
de Mme Bernhardt.
- Il ne s'agit pas de dire qu'elle fut imparfaite ou inférieure et de lui
donner des mauvais points : sa reprise d'Andromaque fut un outrage à Racine ; et il
était bon de le dire, afin que la reine Esther ne succède pas à la fiancée d'Oreste,
sur le théâtre désordonné et maladif de la place des Nations!
-
- L'INDIVIDUALISME AU SALON DES INDÉPENDANTS
- L'importance quantitative de ce Salon sans jury est un signe du temps :
ce n'est plus la vague cimaise d'autrefois, refuge des parias. On y rencontre des H. C.
comme Séon, des talents incontestés comme M. Georges Desvallières. Un inconnu peut ici
trouver une appendaison, quelle que soit son uvre : si une individualité forte
devait se produire, ce serait au Cours-la-Reine.
- Ici se place une grande parenthèse : les artistes contemporains
conçoivent l'originalité d'une façon irréfléchie ; imbus d'une littérature qui
recherche les singularités de la sensation, ils croient que les formes se manient comme
les mots et tenteraient volontiers le fameux paysage métallique de Baudelaire.
- La galerie Petit nous a montré ces jours derniers l'uvre de
Boleslas-Biegas. Je le choisis comme type du talent qui s'égare. L'album de ses
uvres s'ouvre par un poème en prose dont la dernière phrase donnera l'idée :
" Le désir de mon rêve est de disparaître, corps et âme, dans les limbes
d'éternelles rêveries jamais troublées, ni par la lutte de la vie, ni par la tristesse,
sous l'abri du ciel pur. " Naturellement un Verhaeren approuvera : " Vous êtes
un poète, mon cher Biegas ; vous contemplez le monde avec naïveté et profondeur. "
Cette contemplation aboutit à des peintures où la forme humaine cède sous le poids
d'une volonté d'halluciné ; ce n'est plus de l'art mais du songe ou la médiumnité.
Grand dommage vraiment, car à côté de panneaux de déformation sentimentale et de
sculptures, qui semblent des débris phéniciens, il y a de beaux mouvements, tel celui
d'une figure de l'Avenir vraiment magnifique, et des bustes comme ceux de Metchnikoff, de
Waliszewski, de Fontainas, admirables de vie intellectuelle. Chaque fois que
Boleslas-Biegas rêve, il crée de véritables cauchemars, de sinistres rébus ; en face
de la réalité et contenu par elle, il s'affirme un véritable et lumineux artiste. Qui
l'emportera de la vision néfaste ou de la vue lucide?
- Aux Indépendants on est surtout indépendant des règles ; et, pour
faire autrement que les autres, on fait mal délibérément, on fait baroque et fou.
- Les uns, ayant de la lecture, illustrent la Divine Comédie, comme si
c'était une rêverie allemande, en accumulant des corps aussi indécis que des nuages ;
les autres cherchent leur originalité dans l'imprévu de la couleur et le maniement de la
brosse. On pardonne aux crayons qui se perdent à travers un cercle de Dante ; le projet
est si haut que l'insuccès ne déshonore point ; mais le tatouage du corps humain n'a pas
d'excuse et quel singulier individualisme que celui qui s'exprime à l'encontre de la
nature et du témoignage des yeux. Léonard de Vinci leur dit en vain : " L'esprit du
peintre doit être à la ressemblance du miroir, qui, sans cesse, se transforme aux
couleurs des chose qu'il reflète. " Au contraire, ils transforment les couleurs
naturelles suivant leur imagination et produisent des choses sans analogie dans la
réalité, et font penser à Sganarelle mettant le cur à droite. Ils répondent de
même : " C'était dans l'ancienne peinture, mais nous avons changé tout cela!
"
- Trois esquisses pour les murs de la chapelle, au château de
l'Orfrasière, manifestent l'art recueilli et appliqué d'Alexandre Séon. Ces
compositions, traitées en tonalités pâles, gagneraient à s'enlever sur un fond
d'outremer qui relèverait leur caractère de piété.
- L'Ave Maria est dit par un ange sans ailes, par un jeune homme en robe
blanche, et quelle que soit la touchante ingénuité de la Vierge, en haut des marches,
une Annonciation, sans ange, déroute, et il n'y a pas d'anges sans ailes.
- Les bas-reliefs de la Babylonie et de toute l'antiquité adoptèrent les
ailes pour désigner les êtres spirituels, génies ou démons ; un messager divin doit
être reconnaissable. L'envoyé tel que l'a conçu Séon ne salue pas, il se tient
arrêté et pourrait à peine passer pour ce prétendant qui brise sa baguette dans les
mariages de la vierge.
- L'Annonciation ne comporte pas une entente laïque comme d'autres sujets
évangéliques, il s'agit du plus étonnant mystère ; et les risques sont grands si on
s'écarte de la représentation consacrée par tant de chefs-d'uvre.
- De Giotto à l'Arena de Padoue en passant par Simone de Martino (Uffizi),
Taddeo Gaddi (Santa-Groce), Taddeo di Bartolo (Sienne), Spinello (Arezzo), Orcagna (Or
San-Michele), les trois Fra Angelico, Perugin, Crivelli, Ghirlandajo
(Santa-Maria-Novella), et Léonard (Louvre), l'ange se prosterne toujours, et toujours est
ailé.
- Il ne serait pas plus sage de vouloir modifier la figure d'un dogme
égyptien que de s'écarter de la tradition chrétienne : les époques de foi,
vraisemblablement, entendaient mieux les mystères que la nôtre et l'invention ne doit
paraître qu'aux figures et non aux poses qui se trouvent à jamais fixées par les
génies.
- La toile représentant saint Joseph contemplant la Vierge qui allaite le
divin Enfant se recommande par une onction grave d'un vrai charme. Là, le thème plus
humain, indépendant de la tradition, a bien inspiré Séon. Cet artiste possède le sens
des émotions simples et nobles et plutôt humaines que mystiques. Ses qualités de bon
dessin et d'exécution précise le destinaient à la peinture monumentale plutôt qu'au
tableau de chevalet.
- Claudius Dalbanne, dont la Revue hebdomadaire reproduisit l'an dernier la
Mort du philosophe, nous montre une figure de femme enveloppée de rouge au pied d'une
statue d'aspect égyptien ; dans le fond de grands cyprès. Il l'intitule panneau
décoratif et semble s'être attaché, cette fois, à faire surtout uvre de
coloriste. Il y a un peu d'énigme dans l'intention et le spectateur ne saisira pas tout
de suite : mais la relation de la figure éplorée avec la statue constitue un groupe de
style : cela suffit. Le nom ne figure pas, en art, l'aspect seul compte. Au lieu de
chercher l'allégorie conçue par l'artiste, on ne doit s'arrêter qu'aux formes
réalisées et quand elles sont nobles et émues comme ici, le but est atteint. Que cette
jeune femme voilée de pourpre soit la muse du souvenir ou telle détresse, elle se
recommande par la pureté des formes et le caractère pathétique, le reste n'importe
qu'à l'auteur. Il peut être curieux de connaître ce qu'il a voulu, son mérite tient
entier dans ce qu'il a pu. L'intention garde à peine la valeur d'un commentaire : si le
dicton assure que l'enfer est pavé de bonnes intentions, les expositions en sont
tapissées ; l'art est le domaine du fait accompli et il suffit, pour qu'un panneau soit
décoratif, qu'il manifeste une sentimentalité par un choix harmonieux des formes : c'est
ici le cas.
- Très précieusement peinte et intéressante par son teint de rousse et
la recherche de l'ajustement, la fée victorieuse de M. de Sainville tiendrait aussi sa
place dans le Salon le plus sélectionné. Peinture originale et délicate, d'un type
imprévu et d'une saveur ornée qui tranche singulièrement sur le troupeau non
baudelairien, mais zoliste grouillant le long de la cimaise. M. de Sainville a cherché un
type sortant de l'ordinaire, et il a trouvé une rousse à cheveux flaves, à peau très
tendre et rosée, il l'a compliquée d'une expression ambiguë et d'une vêture luxueuse :
et ainsi il a obtenu un bon tableau, par le choix du modèle, son individualisation et le
soin de la touche.
- Peut-on ne pas choisir, peut-on s'arrêter à la banalité et dans ce
tête-à-tête ne pas s'ennuyer? Hélas, la plupart ne voient pas ce qu'ils font :
persuadés que la peinture a son but en elle-même et que la forme ne sert que de
prétexte à la couleur, ils peignent n'importe qui, et s'étonnent ensuite que les
amateurs leur préfèrent ces fêtes galantes du dix-huitième siècle qui ne signifient
pas grand chose mais qui sont jolies. Ils ont pour devise : " sublime ne peux, beau
ne sais, réel je suis ." Or, le réel n'existe pas, en art ni en photographie, où
les hasards abondent, même en dehors des retouches.
- Prenez le Théâtre de Manzi : toutes les comédiennes y sont jolies. Le
public se demande pourquoi l'artiste ne s'élève pas jusqu'au style photographique.
Est-ce impuissance? Non, c'est erreur entretenue par les bons camarades : " plutôt
les Euménides que les Charites déjà vues ". Mais on ne nous montre pas plus les
filles d'enfer que celles du Parnasse : on exhibe surtout les femmes apaches, comme M.
Chapuy.
- La vertu, parfois monotone, offre de la difficulté à ses traducteurs,
toutefois le vice impose une vulgarité vraiment pire. Entre la fadeur et le nauséabond,
qui n'opterait encore pour la première? On comprend le dessein de bacchanales du
Cithéron ou de sinistres cérémonies phéniciennes : mais, filles de Kadmos, ou
prêtresses de Mylitta doivent être belles ; la morale ne trouve pas son compte avec la
laideur. J'ai lu dans un très vieux traité de casuistique, la Somme des péchés, que le
péché commis avec une laide est plus grief, parce qu'il y entre plus de malice que
d'attraction. Cette doctrine d'apparence ingénue est vraie. La débauche sans séduction
apparaît sans excuse, surtout en art.
- Dernièrement, je voyais dans l'atelier d'Hébert un portrait déjà
ancien de l'époque de la Malaria : il donnait une magnifique leçon d'esthétique. Sans
doute la dame était belle, mais l'intérêt de la toile, son rayonnement venait de la
façon émue, caressante, passionnée du peintre. Ce n'était ni l'application du probe
artiste ni la puissance d'une vraie maîtrise qui intéressaient. On voyait l'uvre
d'un amoureux qui avait mis des baisers sur la toile, d'un pinceau vibrant. Pendant qu'il
peignait, son modèle représentait tout le charme de ce monde. Ses yeux éclairés des
lumières sentimentales surent dégager l'âme et l'amener à fleur de paupière, à fleur
de bouche. Serait-ce donc un précepte trop pédant que de dire : " peignez qui vous
aimez "?
- Dans ce même atelier, se trouve un portrait sévère et doux, celui de
la mère : il n'a d'autre accent que sa dignité austère : mais le pinceau fut filial et
fit un chef-d'uvre.
- Jadis, Barrès écrivit un précieux opuscule intitulé : " Toute
licence, sauf contre l'amour ", et nous voilà à une époque où l'art blasphème
l'amour. Ils peignent ce qui ne peut être aimé et cela confond le contemplateur! La
beauté se dérobe à l'effort ; c'est une énigme que bien peu devinent, mais que penser
de ceux qui se prétendent des héros, c'est-à-dire des artistes et qui n'affrontent pas
" la Vierge à la voix de sirène? "
- Au Cours-la-Reine, on est entre hommes, dans le strict sens du mot, on y
appelle les choses par leurs aspects les plus brutaux et cependant habillées ou nues, les
jolies personnes y sont rares.
- M. Duthoit fait courir dans une prairie une assez fine jeune femme qui
n'a qu'un chapeau de paille comme Mimi Pinson n'a qu'un bonnet : toile un peu hâtive,
souriante pourtant.
- M. Gimeno Andrès avec ses pastels de la femme à la cigarette et sa
bohémienne nous transporte dans cette Espagne découverte par Bizet, fauve et
inquiétante.
- M. Tixier continue à poudroyer des reflets d'or au bain, au lit ; il
tire d'une lampe le même parti que du soleil ; ce parti est heureux. Cependant il lassera
à la longue : il conviendrait qu'il renouvelât sa palette.
- M. Maglin ne craint pas l'hyperbole, il nomme Mme Satan une élégante,
figure d'expression " rosse ". A ce compte que de démones courent le monde et
le meilleur. Comme on disait au moyen âge : "pour un sorcier, dix mille sorcières.
"
- M. Marcel Béronneau continue l'inspiration de Gustave Moreau avec son
Ophélie et sa Salomé, moins le caractère précieux et rare de ce maître singulier.
Très espacés au milieu des plus déconcertantes images une tête d'adolescent italien,
sanguine de M. Brunelles ; une décollation de saint jean trop modernisée de M. Albert
Mille - de remarquables dessins pour vases et pour pavés de M. Lempérière ; une jeune
fille de M. Constantini.
- Quand on rencontre un salon de 1830 à 1850, on le lit sans effort : le
critique suit visiblement une dizaine de carrières, récapitulant les uvres
précédentes à propos des nouvelles ; il ne cite des noms inconnus qu'à l'escient de sa
camaraderie et en petit nombre. Alors, il y avait des chefs de file qui encadraient sinon
une doctrine du moins un genre.
- Aujourd'hui, pour être équitable, il faudrait donner un quart du
catalogue. On dirait que le talent s'est divisé sans mesure et chaque fraction se trouve
insuffisante à déterminer l'admiration.
- On rencontre bien les nus de M. Dusouchet, d'une intention de style, mais
exécutés en décor, une curieuse voleuse de pommes de M. Piriou, un étrange panneau
végétal de M. Henri Rousseau, les très jolies têtes d'enfants de M. Throt,
l'évocation mythologique dans un parc moderne de M. Ranft ; et ce sont là des tentatives
notables, mais clairsemées dans la foule des étrangers, américains et slaves qui
semblent se donner rendez-vous au Cours-la-Reine et qui y apportent des étrangetés sans
effet, sans rapport avec la tradition et dès lors sans valeur.
- Le paysage, innombrable, multiplie ses arbres, ses mares, ses prés et
ses roches, sans nous donner les deux sensations délicieuses de l'espace et de
l'atmosphère ; car les lointains, comme les couches d'air, ne s'obtiennent que par des
dégradations de teinte et des minuties de pinceau. Le plan atmosphérique, si ce mot est
admissible, ne se traduit que par des différences de tonalité précieusement cherchées
: la partie claire d'un nuage s'accentue aisément avec de la pâte, mais sa partie
d'ombre, son modelé (car jadis on modelait des nuages), veut des dégradations à peine
frottées. Tout ce qui est fluide demande un pinceau qui ne plaint pas ses coups et non
une brosse qui sabre la toile. M. de la Palisse paraît aujourd'hui un pédant
systématique.
- Parmi les croquis de nature, le Saint-Cloud en été, puis en automne, de
M. Raymond de Broutelles, les études de M. Laffitte, les effets de neige de M. Ginet, les
moulins bretons de M. Wauthrin. Estimez du reste, combien de paysages à peu près
équivalents parmi ces sept mille cadres! Il faut renoncer à un palmarès où les
concurrents sont une telle légion.
- M. Jacques Lehmann inaugure un genre, il fait des portraits de chat, et
il les fait bien : Thine et Simplette sont de vraies personnes et charmantes. En regardant
les félins, n'oublions pas qu'ils ont comme prototype la plus ancienne statue de
l'univers, le radieux sphinx qui veille depuis plus de sept mille ans au bord du plateau
lybique à quarante mètres du temple de granit, le plus vénérable sanctuaire encore
debout.
- Si on compare le Salon des Indépendants à la rue, c'est elle qu'on
calomnie, à moins qu'on spécifie qu'il s'agit d'une après-midi de mardi gras. Aucune
description ne parviendrait à donner une idée des choses qui s'étalent ici, et je ne
parle pas des niaiseries, des ignareries, des puérilités ; il y a ceux qui font pitié,
car ils s'appliquèrent, il y a ceux qui font pitié, car ils ont mis leur effort à
stupéfier le bourgeois : choisissant le type le plus laid, voire le plus abject, ils
l'ont peint le dos tourné à la toile, ou dans l'obscurité, ou en lançant le pinceau
comme un couteau ; et comme ces défis, auprès desquels les enseignes et les toiles
foraines sont d'une touche académique, forment la moitié de la cimaise, il se produit un
curieux phénomène : devant un tableau sérieux, le spectateur ne s'arrête pas, il a
perdu le coup d'il juste, il a trop vu d'horreurs et ses sens faussés ne
perçoivent plus la véritable uvre d'art.
- Il en est des impressions esthétiques comme des sensations organiques,
et la finesse du goût se perd au figuré comme au propre et pour les mêmes causes. Le
visiteur du Cours-la-Reine, après quelques cabinets d'horreurs, perd à peu près la
faculté de discerner l'uvre valable, de la foule des indignités. Il s'acclimate
dans ce milieu déraisonnable, pas assez pour s'y plaire et trop pour conserver son
jugement.
- L'effet de ces cimaises incohérentes se produit plus pernicieux encore
sur les jeunes artistes. Au lieu de la notion religieuse du tableau, ils le conçoivent
étourdiment, en impression, en pochade, plus fiers de la prestesse que du résultat, plus
curieux d'ahurir que de plaire, et l'émulation tourne au détriment de l'art. C'est à
qui inventera la grimace la plus gamine, et sans drôlerie, gravement, on déforme et on
barbouille pour la mauvaise joie des camarades.
- C'est moralement que l'homme descend du singe, ou pour parler plus
courtoisement, l'instinct de l'imitation sévit chez l'artiste, et ceux qui ne s'adonnent
pas au poncif s'émulent aux excentricités. Les Manet sont des toiles sages et
pondérées, voire classiques, et Gauguin tient la place d'un Ingres en face des
peinturlures montmartroises. Les plus crânes se reconnaissent à trois marques :
l'abjection du modèle, la saleté des couleurs et le crépi de la touche. Ils
déshabillent des êtres d'hospices et d'asiles de nuit, de pauvres êtres rachitiques ou
hydropiques, des Olympia de soixante ans et plus.
- Autrefois, les moralistes se lamentaient sur la sensualité des tableaux,
et l'épithète de " païen " passait pour un blâme. Notre génération ne
méritera pas l'accusation de parer le vice et de farder la concupiscence ; c'est plus
laid, beaucoup plus laid que nature. Car l'artiste, même le plus inférieur, exagère
malgré lui ; maintenant il exagère la laideur, l'art n'y trouve pas son compte. Il
faudrait pousser jusqu'au monstre et on s'arrête à la charge brutale.
- Certes, les duchesses que Ruy Blas regarde entrer et sortir ne risqueront
pas leurs petits pieds dans les ateliers d'indépendants, et on ne peut quereller ceux-ci
raisonnablement sur la vulgarité de leurs modèles. Mais entre Mme de Maufrigneuse, la
vicomtesse de Bauséant et la femme apache, la pierreuse sordide et sinistre, il y a des
types intermédiaires et on demeure stupéfait du nombre de pinceaux qui suivent les
tristes traces d'un Toulouse-Lautrec et prennent leurs types dans ces bas-fonds où le vin
bleu a des reflets de sang et le geste des éclairs de couteau.
- La police a dû faire enlever des tableaux offensants pour des puissances
étrangères : l'un d'eux porte au catalogue un mot qui n'aurait pas dû être toléré,
comme titre. Ce fait divers donne la mesure des bienséances de ce caravansérail qui
attire surtout le public étranger, avide de bizarreries et de manifestations
outrancières.
- Il y a quelques années, on se contentait de sourire des cocasseries du
Cours-la-Reine ; aujourd'hui, c'est bien un grand salon par le nombre ; et, si son
principe d'admission sans jury se légitime par l'incroyable injustice des autres
exhibitions, il y aurait lieu de tempérer le scandale de la moitié des envois et ce
serait assez simple.
- Pourquoi ne groupe-t-on pas, en quelques salles, les toiles valables, en
laissant le reste s'organiser au gré des intéressés? Cette réforme s'appliquerait
utilement aux autres Salons. Le rôle d'un sous-secrétaire d'État aux beaux-arts a deux
aspects ; l'un économique : il faut que tout le monde vive et que les artistes soient
présentés au public ; l'autre esthétique : il faut que le bon exemple soit favorisé
tant pour encourager les peintres sages que pour empêcher le public de se gâter le
jugement.
- Donc, une exposition limitée seulement par l'espace en sa quantité
devrait comporter une sélection comme enseignement.
- Qu'on expose tout : soit! mais qu'on isole les bonnes choses des autres.
- Ni l'artiste cherchant sa voie et sans direction, ni le visiteur inquiet
ou amusé ne peuvent s'y reconnaître dans le pandémonium d'un Salon. Si, au
Cours-la-Reine, il y a d'offensantes brutalités, ailleurs, la niaiserie se prélasse,
honorée et récompensée, et c'est encore une source d'erreur, pour celui qui uvre
comme pour celui qui regarde.
- Individualisme, beau mot qui sert à masquer la paresse et l'impuissance
et dont chacun se sert pour légitimer des insuffisances ou des absurdités.
- " Je vois ainsi, " répond l'artiste moderne aux objurgations.
Comment lui faire entendre que les maîtres n'ont jamais vu autrement que leur temps et
que la maîtrise consiste à traduite la vision d'une époque et non l'hallucination d'un
individu?
- Giotto a vu comme voyaient ses contemporains, et Michel-Ange, le type de
la personnalité, a eu des précurseurs comme Signorelli, des successeurs comme Bandinelli
: il y a des prologues et des épilogues même pour le Moïse, même pour la chapelle
Médicis.
- Cette prétention de dater de soi-même conduit à l'avortement : l'art,
le grand, ne se borne pas à un sentiment individuel ; il compose le choral des
aspirations d'une race, il donne la forme quasi éternelle du désir collectif.
- A ces affirmations démontrées par l'expérience, on répliquera :
" quelles sont les aspirations de la race, quel est le désir collectif, quelle
vision figurerait la sentimentalité actuelle? "
- J'avoue que la réponse embarrasse. Et je la laisse à de plus grands
clercs, pour ne pas accuser l'époque elle-même, vraiment énigmatique en ses tendances.
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