paréiasaure éditions catalogue généralcatalogue alphabétiquecatalogue thématiqueliens, etc.

 

Art-theif/Creator's home page: Jeff's Web Site

 

 

Joséphin Péladan, articles parus dans la Revue hebdomadaire 1900-1913.

 
 
OUTRAGE A RACINE.
 
OUTRAGE A RACINE
Si on considère que la tragédie n'a fleuri que deux fois et qu'après les Grecs, Corneille et Racine méritèrent seuls la couronne de Melpomène, on concevra un respect véritablement national pour leurs chefs-d'œuvre, et on s'indignera de les voir profaner. Lorsque Vacquerie appelait Racine " un pieu " et Corneille " une vieille botte ", il hurlait en mameluk fanatique d'Hugo. Une passion l'enivrait et il lança des mots d'ivrogne.
Mme Sarah Bernhardt vient d'énerver, de dévergonder Andromaque, sans autre excuse que de remplir son affiche, entre deux insuccès, entre Théroigne et le Werther de feu Crisafulli. Elle a chiffonné, torchonné la sublime partition, au point d'irriter les plus calmes esprits.
On peut jouer la tragédie entre des colonnes : le décor, l'accessoire, le costume n'ont qu'un intérêt de styles, et ce qui est noble convient toujours. Mais à notre époque, l'archéologie est trop vulgarisée pour qu'il soit permis de mêler les dates et les races : et on a ri, place du Châtelet, en voyant les briques émaillées de Persépolis dans le palais de l'Éacide Pyrrhus et des nègres former la suite d'un ambassadeur hellène!
Ce que la fantaisie ignorante et présomptueuse peut combiner de plus fol est apparu dans cette fable des temps homériques. Le scandale toutefois ne vint pas de la mise en scène, ni du sans-gêne qui fit tomber le rideau avant la dernière scène du quatrième acte, pour que les bravos pussent éclater à la sortie d'Hermione. Le scandale fut l'avilissement, l'avachissement de ce rôle magnifique qui incarne tous les traits de la jalousie. Déjà nous avions vu Lorenzaccio de Musset réduit à sa taille ; déjà nous avions entendu la Samaritaine enseigner le Pater, sous l'approbation muette de M. Brémont ; et nous avions contemplé une Phèdre hystérique, encadrée de plantes d'appartement et sans cesse se tenant aux meubles! Nous savions que Mme Bernhardt veut être toute la pièce, mais nul ne se serait douté qu'elle osât se représenter elle-même, sous les traits de la fille d'Hélène. Elle l'a fait, cependant, elle a apporté dans ce rôle presque mythique le ton et les gestes de sa vie privée, de sa vie intime : elle a joué comme elle vit à la ville, sans plus de style, ni de soins. On a donc vu une Hermione modern style, mièvre, affectée, multipliant les petits gestes brusques et les afféteries compliquées, sensuelle aux endroits passionnés et seulement rosse dans les moments de violence.
Elle a joué, couchée, comme une courtisane du Céramique, tapotant les coussins, effeuillant les roses, ce rôle où la Clairon ne s'asseyait même pas!
Et quelle diction! Un perpétuel déblayage! On appelle ainsi, dans l'argot théâtral, un artifice qui consiste à rendre incolore et quelconque toute une tirade pour arriver à un éclat d'expression. Déblayer Racine, où chaque mot est un monde, et particulièrement ce rôle d'Hermione, quelle indignité! Une plus incroyable encore se prépare : Mme Bernhardt réapparaîtra sous les traits d'Esther. Ceci passe les bornes de la fantaisie et nous force à considérer la question d'âge! La fille de Ménélas et d'Hélène est une très jeune femme ; quant à la nièce de Mardochée, c'est une très jeune fille, et " la grande artiste " se heurtera à l'invraisemblable. On peut croire qu'elle finira sa carrière, sous les boucles enfantines de Joas.
Une débutante mal conseillée se risquerait à jouer Racine, à la façon réaliste, on devrait l'admonester, en tenant compte de son ingénuité. Mme Bernhardt, une vieille actrice, ne pèche point par ignorance, elle doit se souvenir comme le public s'en souvient, qu'autrefois, sur la scène du Théâtre-Français, elle cueillit des lauriers mérités. D'où vient que son audace augmente à mesure que son talent diminue, qu'elle hurle plus fort depuis que la voix d'or s'est changée en voix de rogomme? Quel défi sénile et maladif lance-t-elle à l'opinion? Faire d'un papyrus sacré une cocotte, gaminer avec un texte auguste, cela ne se comprend plus à l'âge de Mme Bernhardt! Honnêtement, la Champmeslé s'efforçait d'incarner les héroïnes, notre " grande artiste " suit une différente méthode. Elle se substitue au personnage, au poète, à l'époque, à la tradition, à tout ; Sarah Bernhardt joue Sarah Bernhardt, comme Lucullus dînait chez Lucullus.
Cette outrecuidance appliquée aux élucubrations d'un Armand Silvestre ne nuirait qu'au théâtre qui la produirait ; et " la grande artiste " est bien libre de se faire des papillotes avec l'œuvre de M. Rostand ; nul ne protestera. Il n'y a qu'une chose au monde qu'on lui défend de vulgariser : la tragédie française! C'est l'art de la suprême dignité, du style soutenu, je dirais de la majesté, si le mot n'était pas séditieux. L'accent le plus pathétique ne saurait y paraître, si ce pathétique ne respecte pas les bienséances. La tragédie doit rester l'école du goût, le conservatoire de la diction noble et du geste hiératique. Il faut sans cesse évoquer le bas-relief grec ou bien se consacrer au théâtre moderne! Mme Bernhardt devenue réaliste, trouvera le succès aisément, sinon avec M. Crisafulli, du moins avec M. Rostand. Avec Racine, elle n'aura que des mécomptes : cette poésie grandiose proteste d'elle-même contre une interprétation mesquine et boulevardière : d'autant que le Théâtre-Français, malgré sa décadence, garde le privilège unique de représenter Racine d'une façon sinon digne de lui, au moins acceptable pour ses admirateurs, et ils sont plus nombreux qu'on ne croit, et tous ont été blessés par la scandaleuse fantaisie de Mme Bernhardt.
Il ne s'agit pas de dire qu'elle fut imparfaite ou inférieure et de lui donner des mauvais points : sa reprise d'Andromaque fut un outrage à Racine ; et il était bon de le dire, afin que la reine Esther ne succède pas à la fiancée d'Oreste, sur le théâtre désordonné et maladif de la place des Nations!
 
L'INDIVIDUALISME AU SALON DES INDÉPENDANTS
L'importance quantitative de ce Salon sans jury est un signe du temps : ce n'est plus la vague cimaise d'autrefois, refuge des parias. On y rencontre des H. C. comme Séon, des talents incontestés comme M. Georges Desvallières. Un inconnu peut ici trouver une appendaison, quelle que soit son œuvre : si une individualité forte devait se produire, ce serait au Cours-la-Reine.
Ici se place une grande parenthèse : les artistes contemporains conçoivent l'originalité d'une façon irréfléchie ; imbus d'une littérature qui recherche les singularités de la sensation, ils croient que les formes se manient comme les mots et tenteraient volontiers le fameux paysage métallique de Baudelaire.
La galerie Petit nous a montré ces jours derniers l'œuvre de Boleslas-Biegas. Je le choisis comme type du talent qui s'égare. L'album de ses œuvres s'ouvre par un poème en prose dont la dernière phrase donnera l'idée : " Le désir de mon rêve est de disparaître, corps et âme, dans les limbes d'éternelles rêveries jamais troublées, ni par la lutte de la vie, ni par la tristesse, sous l'abri du ciel pur. " Naturellement un Verhaeren approuvera : " Vous êtes un poète, mon cher Biegas ; vous contemplez le monde avec naïveté et profondeur. " Cette contemplation aboutit à des peintures où la forme humaine cède sous le poids d'une volonté d'halluciné ; ce n'est plus de l'art mais du songe ou la médiumnité. Grand dommage vraiment, car à côté de panneaux de déformation sentimentale et de sculptures, qui semblent des débris phéniciens, il y a de beaux mouvements, tel celui d'une figure de l'Avenir vraiment magnifique, et des bustes comme ceux de Metchnikoff, de Waliszewski, de Fontainas, admirables de vie intellectuelle. Chaque fois que Boleslas-Biegas rêve, il crée de véritables cauchemars, de sinistres rébus ; en face de la réalité et contenu par elle, il s'affirme un véritable et lumineux artiste. Qui l'emportera de la vision néfaste ou de la vue lucide?
Aux Indépendants on est surtout indépendant des règles ; et, pour faire autrement que les autres, on fait mal délibérément, on fait baroque et fou.
Les uns, ayant de la lecture, illustrent la Divine Comédie, comme si c'était une rêverie allemande, en accumulant des corps aussi indécis que des nuages ; les autres cherchent leur originalité dans l'imprévu de la couleur et le maniement de la brosse. On pardonne aux crayons qui se perdent à travers un cercle de Dante ; le projet est si haut que l'insuccès ne déshonore point ; mais le tatouage du corps humain n'a pas d'excuse et quel singulier individualisme que celui qui s'exprime à l'encontre de la nature et du témoignage des yeux. Léonard de Vinci leur dit en vain : " L'esprit du peintre doit être à la ressemblance du miroir, qui, sans cesse, se transforme aux couleurs des chose qu'il reflète. " Au contraire, ils transforment les couleurs naturelles suivant leur imagination et produisent des choses sans analogie dans la réalité, et font penser à Sganarelle mettant le cœur à droite. Ils répondent de même : " C'était dans l'ancienne peinture, mais nous avons changé tout cela! "
Trois esquisses pour les murs de la chapelle, au château de l'Orfrasière, manifestent l'art recueilli et appliqué d'Alexandre Séon. Ces compositions, traitées en tonalités pâles, gagneraient à s'enlever sur un fond d'outremer qui relèverait leur caractère de piété.
L'Ave Maria est dit par un ange sans ailes, par un jeune homme en robe blanche, et quelle que soit la touchante ingénuité de la Vierge, en haut des marches, une Annonciation, sans ange, déroute, et il n'y a pas d'anges sans ailes.
Les bas-reliefs de la Babylonie et de toute l'antiquité adoptèrent les ailes pour désigner les êtres spirituels, génies ou démons ; un messager divin doit être reconnaissable. L'envoyé tel que l'a conçu Séon ne salue pas, il se tient arrêté et pourrait à peine passer pour ce prétendant qui brise sa baguette dans les mariages de la vierge.
L'Annonciation ne comporte pas une entente laïque comme d'autres sujets évangéliques, il s'agit du plus étonnant mystère ; et les risques sont grands si on s'écarte de la représentation consacrée par tant de chefs-d'œuvre.
De Giotto à l'Arena de Padoue en passant par Simone de Martino (Uffizi), Taddeo Gaddi (Santa-Groce), Taddeo di Bartolo (Sienne), Spinello (Arezzo), Orcagna (Or San-Michele), les trois Fra Angelico, Perugin, Crivelli, Ghirlandajo (Santa-Maria-Novella), et Léonard (Louvre), l'ange se prosterne toujours, et toujours est ailé.
Il ne serait pas plus sage de vouloir modifier la figure d'un dogme égyptien que de s'écarter de la tradition chrétienne : les époques de foi, vraisemblablement, entendaient mieux les mystères que la nôtre et l'invention ne doit paraître qu'aux figures et non aux poses qui se trouvent à jamais fixées par les génies.
La toile représentant saint Joseph contemplant la Vierge qui allaite le divin Enfant se recommande par une onction grave d'un vrai charme. Là, le thème plus humain, indépendant de la tradition, a bien inspiré Séon. Cet artiste possède le sens des émotions simples et nobles et plutôt humaines que mystiques. Ses qualités de bon dessin et d'exécution précise le destinaient à la peinture monumentale plutôt qu'au tableau de chevalet.
Claudius Dalbanne, dont la Revue hebdomadaire reproduisit l'an dernier la Mort du philosophe, nous montre une figure de femme enveloppée de rouge au pied d'une statue d'aspect égyptien ; dans le fond de grands cyprès. Il l'intitule panneau décoratif et semble s'être attaché, cette fois, à faire surtout œuvre de coloriste. Il y a un peu d'énigme dans l'intention et le spectateur ne saisira pas tout de suite : mais la relation de la figure éplorée avec la statue constitue un groupe de style : cela suffit. Le nom ne figure pas, en art, l'aspect seul compte. Au lieu de chercher l'allégorie conçue par l'artiste, on ne doit s'arrêter qu'aux formes réalisées et quand elles sont nobles et émues comme ici, le but est atteint. Que cette jeune femme voilée de pourpre soit la muse du souvenir ou telle détresse, elle se recommande par la pureté des formes et le caractère pathétique, le reste n'importe qu'à l'auteur. Il peut être curieux de connaître ce qu'il a voulu, son mérite tient entier dans ce qu'il a pu. L'intention garde à peine la valeur d'un commentaire : si le dicton assure que l'enfer est pavé de bonnes intentions, les expositions en sont tapissées ; l'art est le domaine du fait accompli et il suffit, pour qu'un panneau soit décoratif, qu'il manifeste une sentimentalité par un choix harmonieux des formes : c'est ici le cas.
Très précieusement peinte et intéressante par son teint de rousse et la recherche de l'ajustement, la fée victorieuse de M. de Sainville tiendrait aussi sa place dans le Salon le plus sélectionné. Peinture originale et délicate, d'un type imprévu et d'une saveur ornée qui tranche singulièrement sur le troupeau non baudelairien, mais zoliste grouillant le long de la cimaise. M. de Sainville a cherché un type sortant de l'ordinaire, et il a trouvé une rousse à cheveux flaves, à peau très tendre et rosée, il l'a compliquée d'une expression ambiguë et d'une vêture luxueuse : et ainsi il a obtenu un bon tableau, par le choix du modèle, son individualisation et le soin de la touche.
Peut-on ne pas choisir, peut-on s'arrêter à la banalité et dans ce tête-à-tête ne pas s'ennuyer? Hélas, la plupart ne voient pas ce qu'ils font : persuadés que la peinture a son but en elle-même et que la forme ne sert que de prétexte à la couleur, ils peignent n'importe qui, et s'étonnent ensuite que les amateurs leur préfèrent ces fêtes galantes du dix-huitième siècle qui ne signifient pas grand chose mais qui sont jolies. Ils ont pour devise : " sublime ne peux, beau ne sais, réel je suis ." Or, le réel n'existe pas, en art ni en photographie, où les hasards abondent, même en dehors des retouches.
Prenez le Théâtre de Manzi : toutes les comédiennes y sont jolies. Le public se demande pourquoi l'artiste ne s'élève pas jusqu'au style photographique. Est-ce impuissance? Non, c'est erreur entretenue par les bons camarades : " plutôt les Euménides que les Charites déjà vues ". Mais on ne nous montre pas plus les filles d'enfer que celles du Parnasse : on exhibe surtout les femmes apaches, comme M. Chapuy.
La vertu, parfois monotone, offre de la difficulté à ses traducteurs, toutefois le vice impose une vulgarité vraiment pire. Entre la fadeur et le nauséabond, qui n'opterait encore pour la première? On comprend le dessein de bacchanales du Cithéron ou de sinistres cérémonies phéniciennes : mais, filles de Kadmos, ou prêtresses de Mylitta doivent être belles ; la morale ne trouve pas son compte avec la laideur. J'ai lu dans un très vieux traité de casuistique, la Somme des péchés, que le péché commis avec une laide est plus grief, parce qu'il y entre plus de malice que d'attraction. Cette doctrine d'apparence ingénue est vraie. La débauche sans séduction apparaît sans excuse, surtout en art.
Dernièrement, je voyais dans l'atelier d'Hébert un portrait déjà ancien de l'époque de la Malaria : il donnait une magnifique leçon d'esthétique. Sans doute la dame était belle, mais l'intérêt de la toile, son rayonnement venait de la façon émue, caressante, passionnée du peintre. Ce n'était ni l'application du probe artiste ni la puissance d'une vraie maîtrise qui intéressaient. On voyait l'œuvre d'un amoureux qui avait mis des baisers sur la toile, d'un pinceau vibrant. Pendant qu'il peignait, son modèle représentait tout le charme de ce monde. Ses yeux éclairés des lumières sentimentales surent dégager l'âme et l'amener à fleur de paupière, à fleur de bouche. Serait-ce donc un précepte trop pédant que de dire : " peignez qui vous aimez "?
Dans ce même atelier, se trouve un portrait sévère et doux, celui de la mère : il n'a d'autre accent que sa dignité austère : mais le pinceau fut filial et fit un chef-d'œuvre.
Jadis, Barrès écrivit un précieux opuscule intitulé : " Toute licence, sauf contre l'amour ", et nous voilà à une époque où l'art blasphème l'amour. Ils peignent ce qui ne peut être aimé et cela confond le contemplateur! La beauté se dérobe à l'effort ; c'est une énigme que bien peu devinent, mais que penser de ceux qui se prétendent des héros, c'est-à-dire des artistes et qui n'affrontent pas " la Vierge à la voix de sirène? "
Au Cours-la-Reine, on est entre hommes, dans le strict sens du mot, on y appelle les choses par leurs aspects les plus brutaux et cependant habillées ou nues, les jolies personnes y sont rares.
M. Duthoit fait courir dans une prairie une assez fine jeune femme qui n'a qu'un chapeau de paille comme Mimi Pinson n'a qu'un bonnet : toile un peu hâtive, souriante pourtant.
M. Gimeno Andrès avec ses pastels de la femme à la cigarette et sa bohémienne nous transporte dans cette Espagne découverte par Bizet, fauve et inquiétante.
M. Tixier continue à poudroyer des reflets d'or au bain, au lit ; il tire d'une lampe le même parti que du soleil ; ce parti est heureux. Cependant il lassera à la longue : il conviendrait qu'il renouvelât sa palette.
M. Maglin ne craint pas l'hyperbole, il nomme Mme Satan une élégante, figure d'expression " rosse ". A ce compte que de démones courent le monde et le meilleur. Comme on disait au moyen âge : "pour un sorcier, dix mille sorcières. "
M. Marcel Béronneau continue l'inspiration de Gustave Moreau avec son Ophélie et sa Salomé, moins le caractère précieux et rare de ce maître singulier. Très espacés au milieu des plus déconcertantes images une tête d'adolescent italien, sanguine de M. Brunelles ; une décollation de saint jean trop modernisée de M. Albert Mille - de remarquables dessins pour vases et pour pavés de M. Lempérière ; une jeune fille de M. Constantini.
Quand on rencontre un salon de 1830 à 1850, on le lit sans effort : le critique suit visiblement une dizaine de carrières, récapitulant les œuvres précédentes à propos des nouvelles ; il ne cite des noms inconnus qu'à l'escient de sa camaraderie et en petit nombre. Alors, il y avait des chefs de file qui encadraient sinon une doctrine du moins un genre.
Aujourd'hui, pour être équitable, il faudrait donner un quart du catalogue. On dirait que le talent s'est divisé sans mesure et chaque fraction se trouve insuffisante à déterminer l'admiration.
On rencontre bien les nus de M. Dusouchet, d'une intention de style, mais exécutés en décor, une curieuse voleuse de pommes de M. Piriou, un étrange panneau végétal de M. Henri Rousseau, les très jolies têtes d'enfants de M. Throt, l'évocation mythologique dans un parc moderne de M. Ranft ; et ce sont là des tentatives notables, mais clairsemées dans la foule des étrangers, américains et slaves qui semblent se donner rendez-vous au Cours-la-Reine et qui y apportent des étrangetés sans effet, sans rapport avec la tradition et dès lors sans valeur.
Le paysage, innombrable, multiplie ses arbres, ses mares, ses prés et ses roches, sans nous donner les deux sensations délicieuses de l'espace et de l'atmosphère ; car les lointains, comme les couches d'air, ne s'obtiennent que par des dégradations de teinte et des minuties de pinceau. Le plan atmosphérique, si ce mot est admissible, ne se traduit que par des différences de tonalité précieusement cherchées : la partie claire d'un nuage s'accentue aisément avec de la pâte, mais sa partie d'ombre, son modelé (car jadis on modelait des nuages), veut des dégradations à peine frottées. Tout ce qui est fluide demande un pinceau qui ne plaint pas ses coups et non une brosse qui sabre la toile. M. de la Palisse paraît aujourd'hui un pédant systématique.
Parmi les croquis de nature, le Saint-Cloud en été, puis en automne, de M. Raymond de Broutelles, les études de M. Laffitte, les effets de neige de M. Ginet, les moulins bretons de M. Wauthrin. Estimez du reste, combien de paysages à peu près équivalents parmi ces sept mille cadres! Il faut renoncer à un palmarès où les concurrents sont une telle légion.
M. Jacques Lehmann inaugure un genre, il fait des portraits de chat, et il les fait bien : Thine et Simplette sont de vraies personnes et charmantes. En regardant les félins, n'oublions pas qu'ils ont comme prototype la plus ancienne statue de l'univers, le radieux sphinx qui veille depuis plus de sept mille ans au bord du plateau lybique à quarante mètres du temple de granit, le plus vénérable sanctuaire encore debout.
Si on compare le Salon des Indépendants à la rue, c'est elle qu'on calomnie, à moins qu'on spécifie qu'il s'agit d'une après-midi de mardi gras. Aucune description ne parviendrait à donner une idée des choses qui s'étalent ici, et je ne parle pas des niaiseries, des ignareries, des puérilités ; il y a ceux qui font pitié, car ils s'appliquèrent, il y a ceux qui font pitié, car ils ont mis leur effort à stupéfier le bourgeois : choisissant le type le plus laid, voire le plus abject, ils l'ont peint le dos tourné à la toile, ou dans l'obscurité, ou en lançant le pinceau comme un couteau ; et comme ces défis, auprès desquels les enseignes et les toiles foraines sont d'une touche académique, forment la moitié de la cimaise, il se produit un curieux phénomène : devant un tableau sérieux, le spectateur ne s'arrête pas, il a perdu le coup d'œil juste, il a trop vu d'horreurs et ses sens faussés ne perçoivent plus la véritable œuvre d'art.
Il en est des impressions esthétiques comme des sensations organiques, et la finesse du goût se perd au figuré comme au propre et pour les mêmes causes. Le visiteur du Cours-la-Reine, après quelques cabinets d'horreurs, perd à peu près la faculté de discerner l'œuvre valable, de la foule des indignités. Il s'acclimate dans ce milieu déraisonnable, pas assez pour s'y plaire et trop pour conserver son jugement.
L'effet de ces cimaises incohérentes se produit plus pernicieux encore sur les jeunes artistes. Au lieu de la notion religieuse du tableau, ils le conçoivent étourdiment, en impression, en pochade, plus fiers de la prestesse que du résultat, plus curieux d'ahurir que de plaire, et l'émulation tourne au détriment de l'art. C'est à qui inventera la grimace la plus gamine, et sans drôlerie, gravement, on déforme et on barbouille pour la mauvaise joie des camarades.
C'est moralement que l'homme descend du singe, ou pour parler plus courtoisement, l'instinct de l'imitation sévit chez l'artiste, et ceux qui ne s'adonnent pas au poncif s'émulent aux excentricités. Les Manet sont des toiles sages et pondérées, voire classiques, et Gauguin tient la place d'un Ingres en face des peinturlures montmartroises. Les plus crânes se reconnaissent à trois marques : l'abjection du modèle, la saleté des couleurs et le crépi de la touche. Ils déshabillent des êtres d'hospices et d'asiles de nuit, de pauvres êtres rachitiques ou hydropiques, des Olympia de soixante ans et plus.
Autrefois, les moralistes se lamentaient sur la sensualité des tableaux, et l'épithète de " païen " passait pour un blâme. Notre génération ne méritera pas l'accusation de parer le vice et de farder la concupiscence ; c'est plus laid, beaucoup plus laid que nature. Car l'artiste, même le plus inférieur, exagère malgré lui ; maintenant il exagère la laideur, l'art n'y trouve pas son compte. Il faudrait pousser jusqu'au monstre et on s'arrête à la charge brutale.
Certes, les duchesses que Ruy Blas regarde entrer et sortir ne risqueront pas leurs petits pieds dans les ateliers d'indépendants, et on ne peut quereller ceux-ci raisonnablement sur la vulgarité de leurs modèles. Mais entre Mme de Maufrigneuse, la vicomtesse de Bauséant et la femme apache, la pierreuse sordide et sinistre, il y a des types intermédiaires et on demeure stupéfait du nombre de pinceaux qui suivent les tristes traces d'un Toulouse-Lautrec et prennent leurs types dans ces bas-fonds où le vin bleu a des reflets de sang et le geste des éclairs de couteau.
La police a dû faire enlever des tableaux offensants pour des puissances étrangères : l'un d'eux porte au catalogue un mot qui n'aurait pas dû être toléré, comme titre. Ce fait divers donne la mesure des bienséances de ce caravansérail qui attire surtout le public étranger, avide de bizarreries et de manifestations outrancières.
Il y a quelques années, on se contentait de sourire des cocasseries du Cours-la-Reine ; aujourd'hui, c'est bien un grand salon par le nombre ; et, si son principe d'admission sans jury se légitime par l'incroyable injustice des autres exhibitions, il y aurait lieu de tempérer le scandale de la moitié des envois et ce serait assez simple.
Pourquoi ne groupe-t-on pas, en quelques salles, les toiles valables, en laissant le reste s'organiser au gré des intéressés? Cette réforme s'appliquerait utilement aux autres Salons. Le rôle d'un sous-secrétaire d'État aux beaux-arts a deux aspects ; l'un économique : il faut que tout le monde vive et que les artistes soient présentés au public ; l'autre esthétique : il faut que le bon exemple soit favorisé tant pour encourager les peintres sages que pour empêcher le public de se gâter le jugement.
Donc, une exposition limitée seulement par l'espace en sa quantité devrait comporter une sélection comme enseignement.
Qu'on expose tout : soit! mais qu'on isole les bonnes choses des autres.
Ni l'artiste cherchant sa voie et sans direction, ni le visiteur inquiet ou amusé ne peuvent s'y reconnaître dans le pandémonium d'un Salon. Si, au Cours-la-Reine, il y a d'offensantes brutalités, ailleurs, la niaiserie se prélasse, honorée et récompensée, et c'est encore une source d'erreur, pour celui qui œuvre comme pour celui qui regarde.
Individualisme, beau mot qui sert à masquer la paresse et l'impuissance et dont chacun se sert pour légitimer des insuffisances ou des absurdités.
" Je vois ainsi, " répond l'artiste moderne aux objurgations. Comment lui faire entendre que les maîtres n'ont jamais vu autrement que leur temps et que la maîtrise consiste à traduite la vision d'une époque et non l'hallucination d'un individu?
Giotto a vu comme voyaient ses contemporains, et Michel-Ange, le type de la personnalité, a eu des précurseurs comme Signorelli, des successeurs comme Bandinelli : il y a des prologues et des épilogues même pour le Moïse, même pour la chapelle Médicis.
Cette prétention de dater de soi-même conduit à l'avortement : l'art, le grand, ne se borne pas à un sentiment individuel ; il compose le choral des aspirations d'une race, il donne la forme quasi éternelle du désir collectif.
A ces affirmations démontrées par l'expérience, on répliquera : " quelles sont les aspirations de la race, quel est le désir collectif, quelle vision figurerait la sentimentalité actuelle? "
J'avoue que la réponse embarrasse. Et je la laisse à de plus grands clercs, pour ne pas accuser l'époque elle-même, vraiment énigmatique en ses tendances.