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- INDÉPENDANTS
- ET SOCIÉTÉ NATIONALE
- La première des quatre vertus cardinales a nom prudence. Giotto l'a
peinte à la Madonna dell' Arena, à Padoue. On la définit la maîtresse des vertus, on
la compare à l'il dans le corps, au sel dans les viandes, au soleil dans le monde.
- La prudence considère le temps, le lieu et la manière, ou plus
simplement la fin légitime d'une action. Une vertu a toujours deux vices pour adversaires
; ici, ce sont l'imprudence et la témérité.
- Qu'est-ce qu'un imprudent ? Celui qui ne considère pas ce qu'il y a à
faire, qui ne vise pas à la véritable fin ou qui ne prend pas les moyens convenables
pour y arriver.
- Qu'est-ce qu'un téméraire? Celui qui ne s'occupe pas avec assez
d'application du but et des moyens d'y parvenir et qui sacrifie l'idéal au temporel.
- Certes il est aisé de faire sauter à la dynamite les clochers romans du
douzième siècle : il suffit d'un sous-préfet, couvert par un télégramme. Pour faire
des ruines, la tradition n'est pas nécessaire ni la théologie. Dès que nous entrons
dans la sphère des âmes, il faut emprunter son vocabulaire à la superstition, comme
disent les grands électeurs du nouveau Saint Empire. Ce n'est point la mode de retourner
à l'homélie, forme désuète d'époques où le cur était à gauche. J'ignore les
termes laïcs de la perfection. Un parlementaire les énoncera, sans doute : en attendant,
un esthète s'adresse à la théologie, s'il veut toucher au mystère, d'une main pure,
d'une main sûre.
- Quelle est la fin légitime d'une uvre d'art? La beauté. Tout le
monde sera d'accord pour que peu d'ouvrages actuels atteignent à leur fin. Si nous
acceptons que le vice est vraiment l'adversaire d'une vertu, nous rechercherons la raison
de tant d'avortements. Imprudence ou témérité : l'un ne prend pas les moyens
convenables et ce sera, si vous l'admettez, l'exposant de la Société Nationale : l'autre
ne s'occupe point du but et ce sera l'exposant des Indépendants. On trouvera excessive
cette assimilation des imprudents aux téméraires, d'autant que cette année, si le
Cours-la-Reine a barbouillé à outrance, l'avenue d'Antin a fait preuve d'un sentiment
réactionnaire, moins accueillante aux horreurs.
- Dans cette zone de la sensibilité où l'individu ne se différencie
guère de l'espèce, où le chef-d'uvre manifeste les lois de l'uvre
elle-même, pour résumer l'imprudence, on l'appellera seulement superficialité.
- On dit des livres mystérieux qu'ils sont écrits par dedans et par
dehors : cela est vrai de certaines peintures suréminentes comme la Joconde et le Saint
Jean.
- Si on veut expliquer le résultat obtenu par le Vinci, on l'attribuera à
son incroyable curiosité : tout l'intéressait et voilà pourquoi peut-être ses ouvrages
semblent tout contenir. " Tout s'entend d'une infinité de rapports. "
Aujourd'hui, on se contente d'un rapport de tous : ce n'est pas assez. Quelles études,
comment poussées, l'artiste produirait-il pour sa justification? A-t-il souventes fois
démoli sa figure? Enfin, y a-t-il mis cette somme d'application qui était nécessaire
même à Léonard?
- La réponse négative sera admise généralement. Une autre question
s'impose, beaucoup plus grave.
- Cette insuffisance d'application est-elle une paresse ou une impuissance?
Est-ce la volonté, la fameuse bonne volonté voulue par les anges, ou la faculté, qui
manque?
- Exceptant du cas ceux que la nécessité oblige à produire vite et
beaucoup parce qu'ils ne vivent matériellement que sur la quantité, on ne songe ici
qu'à ceux qui ont publiquement, officiellement la facilité de consacrer un an à un
tableau. L'écrivain à tant la page ne peut être jugé équitablement. Il se trouve dans
des conditions d'ouvrier aux pièces, fatales à la pensée comme au style. Mais je crois
que nos contemporains manquent de force au travail. Aucun ne fournirait l'application
prodigieuse du vieil Hébert : ce qui militerait en faveur d'une production restreinte.
- Il n'existe pas d'autre moyen de relever l'art du mépris sous lequel il
tombe chaque jour davantage que de le hausser, et non par les sujets, ce qui serait
téméraire, mais par la prudence, c'est-à-dire l'exagération du soin, quel que soit le
thème choisi.
- Pris en masse, nos contemporains sont imprudents ou impudents. Ils ne
donnent pas la somme de labeur que donnaient les plus grands génies : leurs facultés,
sans les offenser, sont moindres que celles des maîtres de la Renaissance, tandis que
leurs gains s'élèvent bien au-dessus des anciens prix. Raphaël laissa 16 000 ducats, à
peu près un million. MM. Bouguereau et Henner ont laissé davantage, mais le cas du
Sanzio est unique pour la Renaissance et notre François Ier dut assurer la vieillesse de
Léonard.
- Il y a peu de raisons pour s'attendrir sur une corporation si favorisée
par le cours des choses, qui classe la peinture parmi les carrières et inscrit les
signatures des salons à la suite des valeurs de bourse.
- Six mille numéros en vingt et une salles s'abritent dans les
baraquements du Cours-la-Reine, sur l'ancienne place des serres de la ville : et ce salon
n'aura pas ici de compte rendu spécial. Cela caractérise la situation ; la production
augmente, l'attention du public diminue. Un peintre a eu l'idée d'attacher un pinceau à
la queue d'un âne, sans la guider, en changeant seulement la couleur. Cette opération
faite devant l'objectif et en présence d'un huissier prend de l'intérêt, en ce sens que
le tableau de l'âne ne se distingue pas aisément des autres tableaux brossés de mains
d'hommes. Il y a plus de deux mille numéros attribuables à la queue d'un âne : et je ne
vois pas que M. Rouault puisse protester à ce voisinage. Or, M. Rouault est un homme doux
et sympathique, avec qui on peut parler noblement, dont j'ai exposé jadis, à la
Rose-Croix, des choses à la Delacroix, qui conserve avec amour le musée Gustave
Moreau!!! Conclura qui pourra!
- Les Indépendants sont scandaleux, mais les autres? Si le jury était
équitable, il n'y aurait pas d'indépendants. L'État, en abandonnant aux artistes le
soin du grand Salon, s'est lavé les mains, je le sais, ou bien c'est une hyperbole de
Briarée ; L'État ce n'est personne, puisque c'est tout le monde, assure-t-on. Enfin Tout
le Monde ou Personne a voulu que les artistes fissent leurs affaires eux-mêmes : ils les
ont faites. Quant à celles de l'art, nul n'y a songé : une partie des Artistes Français
a formé la Nationale. Demain un troisième salon ne représenterait qu'un troisième
groupe d'intérêts. A une époque où il serait séditieux de vouloir un marin à la
marine, un militaire à l'armée, on a livré la peinture aux peintres, faute d'avoir
écouté, fût-ce une seule fois, leurs propos. Prenons un exemple à la fois lointain et
éclatant. Jamais trois peintres ne se sont rencontrés autour d'un trône qu'on puisse
comparer à Michel-Ange, Léonard et Raphaël. Aucun de ces trois hommes ne pouvait se
tromper sur le mérite de ses concurrents. Cependant Léonard fut évincé par l'influence
des deux autres et le doux Raphaël se trouvait trop engagé avec le Bramante pour ne pas
être opposé à Michel-Ange.
- Croit-on que les hommes aient changé et qu'ayant moins de génie ils
soient plus magnanimes? Même en écartant l'intérêt, un artiste véritable reste
entêté de sa vision, de son exécution, et on ne saurait le lui reprocher. On ne crée
point sans se passionner ; l'amour ne connaît que son objet et un artiste a pour Yseult
son art, celui qu'il sent et qu'il fait, à l'exclusion de tous les autres.
- Demandez à Léonard ce qu'il pense des anatomies de Michel-Ange : il les
appelle " des sacs de noix ". Demandez à Michel-Ange comment il juge les
recherches de son émule : il l'appelle " distillateur de vernis " ; et concluez
à l'injustice fatale du peintre pour ses confrères et ne prenez jamais au sérieux le
jugement d'un professionnel, sauf pour quelques détails d'exécution pratique. De la
valeur idéale d'un tableau, aucun peintre ne peut décider et un jury sera toujours
injuste à moins qu'il ne soit composé d'artistes sans tempérament ni valeur aucune. Je
pourrais en trouver plusieurs exemples aux Indépendants où le Saint Michel d'Hélie
Brasilier, où la charmante Ariane si poétique et la Contemplation de Séon militent
contre le placement injuste, je préfère me borner à une pièce caractéristique, pour
l'effort accompli et le résultat atteint. Quel est le sujet du tableau de M. Dalbanne? Le
catalogue le dit sans doute. C'est un mauvais système de regarder les titres. Une
uvre d'art représente des formes et ce sont ces formes qu'il faut juger.
- Il est préjudiciable aux deux grands salons que le tableau de M.
Dalbanne soit au Cours-la-Reine.
- Ce n'est pas un chef-d'uvre, mais il a de telles qualités qu'il
est inrefusable. Je n'en aime pas le coloris froid et trop argenté, même si l'artiste a
voulu rendre l'art livide du matin. La lumière ambiante ne change pas les valeurs au
point qu'un crâne de vieillard soit plus nacré qu'une épaule lymphatique et peinte. Il
y a une figure en raccourci, qui, de face, se courbe en deux, de sorte qu'elle présente
le milieu du crâne directement à l'il, ce qui est une faute de goût, et le groupe
du bas, la femme voilée et affalée et celle qui lève la tête ne s'harmonisent pas ni
de masses, ni de tons. Ce n'est pas une toile de musée, non certes, mais c'est ouvrage
excellent. La figure qui crie un peu à l'écart est magnifique de mouvement nerveux ; ce
vieillard à la calvitie trop blanche est dessiné avec une maîtrise réelle ; tête
noble, intelligente et étonnamment rendue. La composition est mauvaise : mais on
découperait dans cette toile des morceaux tout à fait réalisés. Ce qui est manqué
comme ordonnance n'est ni fautif, ni lâche d'exécution. Bref, aucun jury ne doit refuser
cela sous peine d'avouer qu'il agit comme syndicat contre un non-syndiqué.
- Le petit âne Boronali qui expose aux Indépendants a une signification
si on le rapproche du Dalbanne. Pourquoi ce véritable artiste est-il condamné à exposer
à côté du Soir sur l'Adriatique? Parce que les deux grands Salons sont deux syndicats
et qu'il n'en fait pas partie.
- Rien de ridicule comme de souhaiter une réforme! Les abus sont la plus
claire expression des besoins : et l'ostracisme qui ferme les deux salons au mérite
provient de la difficulté croissante de la vie. A cela, on répondra qu'il y a un moyen
de créer une halle, un bazar d'exposition ouvert à tous, comme cela existe à Bruxelles
où n'importe quel groupement se montre dans un local national ou municipal.
- Les optimistes diront que le temps fera justice de la mauvaise peinture
et qu'il n'y a pas lieu de tant s'en inquiéter. Certainement, la toile peinte brûle
très bien, mais il faut songer que la toile mal peinte tue le goût public. L'art qui
n'élève pas la sensibilité d'une époque devient un élément de décadence comme toute
activité détournée de sa fin.
- Il faudrait, pourtant, qu'on se rendît compte, en haut lieu, que les
arts ne sont ni des métiers ordinaires ni des passe-temps délicats ; ils font partie
intégrante de la morale et de la sociabilité. Ils sont les seuls signes visibles de la
civilisation qui a pour terme l'idée de perfection, et eux seuls nous fournissent une
image de l'absolu.
- Notre-Dame et l'Arc de Triomphe en disent plus long sur l'au-delà et sur
la gloire que toute parole et à un plus grand nombre. Il n'y aura jamais de race
abstractive et la pensée générale se bornera à l'affectivité, comme elle s'y est
bornée jusqu'ici.
- L'imprimerie, au lieu de servir à la culture, l'abolit dans la masse qui
a moins d'idées générales qu'au temps jadis. Prenez un Breton du Finistère qui ne sait
pas lire, et si vous arrivez à le faire parler, vous constaterez qu'il possède sur la
naissance, l'amour et la mort des notions incomparablement supérieures à celles de
l'enseignement supérieur, lequel demeure coi devant ces thèmes, les seuls qui importent.
Le jour où l'instituteur aura appris à ce gars que les feux follets sont des
phénomènes très simples et non des âmes en peine, il aura appauvri la cervelle du
Léonais sans aucune compensation. On ne remplace pas les motifs de sensibilité par des
expériences de laboratoire.
- Or, l'art seul alimente l'homme de rêves, de mirages et lui fournit la
société de fantômes sans lesquels il se trouve réduit à lui-même ou à ses
semblables. Quant aux générations qui n'auraient plus besoin de rêves, elles seraient
tellement viles qu'il ne faut pas même les supposer. Il suffit de prévoir que les rêves
seront moins hauts, moins purs, pour engager les meneurs d'hommes à modérer leur
frénésie rationaliste. Du deux cents à l'heure, c'est un peu moins que rien pour cette
paix de l'âme, seul bien où l'homme doive raisonnablement aspirer.
- La critique d'art à deux aspects : l'expertise et la métaphysique.
- La Vénus de la National Gallery est-elle de Vélasquez? Question
difficile, puisqu'elle partage tant d'avis ; question marchande, car elle justifie ou
incrimine le prix légitime ou ridicule. Les souscripteurs ont-ils voulu donner une belle
chose ou une chose de Vélasquez?
- L'expert en tableaux et l'expert en travaux se valent, ils témoignent
comme des changeurs sur le titre du ducat : et personne ne croit à la gratuité de leur
avis que les tribunaux qui les emploient.
- Le métaphysicien peut être incompétent pour diverses causes
spirituelles ; il reste matériellement désintéressé. En outre il offre une garantie
doctrinale qui s'oppose aux contradictions opportunes. Aucun Vélasquez ne vaut deux
millions, parce qu'alors la Sainte Anne vaudrait un milliard. Cette proposition-là se
peut démontrer, et malgré l'ombre de Régnault qui préférait les Lances à l'École
d'Athènes, le portraitiste espagnol est un maître de second ordre qui n'a jamais pu
dépasser un certain degré dans la hiérarchie des ouvrages et dont le métier n'égale
pas celui des grands Vénitiens.
- Si on se remémore la récente histoire de la Flore prétendûment
léonardesque, on comprendra la difficulté étrange de juger, au coup d'il,
l'uvre d'art, lorsqu'on ne se contente pas de donner son sentiment pour une
critique. Mieux vaut donc étudier quelques ouvrages que de distribuer des notes de
classes à un grand nombre, surtout pour le lecteur, autrement intéressant que le peintre
; car lui n'a aucune raison pour ne point entendre, tandis que l'uvrant ne pousse
jamais le zèle jusqu'à préférer l'art à son art à lui, qui a pour limites sa propre
personnalité, et Dieu sait que ces limites sont étroites!
- Les pires choses des salons sont les commandes d'État : c'est grand,
vide et sans gêne.
- M. Gaston La Touche qui avait de l'acuité et des finesses, dans de
moyens formats se perd dans les panneaux destinés à la place Vendôme. Poète, peintre,
sculpteur et musicien : ces allégories défient la critique, car il n'y a point
allégorie, mais une fantaisie tout individuelle.
- Blasonner le peintre par un homme en veston, en face d'un chevalet, c'est
un peu simple. Nous sommes loin de " l'homme universel " du Vinci. Blasonner
signifie synthétiser une idée par la forme. M. La Touche ne se donne pas cette peine,
lui, qui jadis compliquait ses mondanités d'un satyre, d'un diable, d'un singe, comme un
médiéviste, il se relâche. Il travaille pour l'État, c'est-à-dire pour Tout le Monde
et pour Personne.
- L'État a pris le monopole de gâter la rue, d'enlaidir le square, de
déshonorer la place, de faire du marbre un objet de répulsion et de la statue une tache
de la voie publique : cela devrait suffire.
- Eh bien! non! L'État travaille à gâter les murs nets des édifices et
à barbouiller les salles publiques, à opérer à l'intérieur de ses immeubles, comme il
opère dans la rue. Parmi les attributions parlementaires, entre les rubans violets et les
bureaux de tabac, il y a l'impétration des commandes : l'esthétique n'a point de rapport
avec la politique, et pour peu que cela dure, la France ne sera plus qu'un vaste musée
électoral, témoignant du zèle des honorables pour les enfants de leur département.
- On protège les arts, on n'est pas des barbares, mais on protège les
arts de sa circonscription : et voilà pourquoi la peinture monumentale devient
dérisoire.
- De loin et même de près, la Vénus triomphante de M. Armand Point a
l'air d'un vieux tableau, patiné par le temps. Cet aspect ne me déplaît pas, je le
préfère à la tonalité frileuse et liliacée de M. Auburtin. Artifice pour artifice,
autant l'un que l'autre : mais cette Vénus désorienta un peu le public et je ne sais si
l'artiste en tirera la considération qu'il mérite. J'ai hâte de me débarrasser d'une
critique secondaire et inévitable, le nuage qui sert à la fois d'auréole et de socle à
Vénus est d'une maladresse stupéfiante chez un aussi excellent exécutant. Qu'a-t-il
voulu faire? Un nuage? Non! Qu'est-ce donc alors? et comment un ami ne lui a-t-il pas
demandé ce que c'était?
- La figure seule importe : elle est belle. Après cela, on pourrait ne
rien ajouter. Mais le lecteur et moi nous avons convenu d'étudier quelques uvres
seulement, parmi les meilleures et de les étudier avec quelque détail.
- On m'avait signalé cette Vénus comme un chef-d'uvre :
évidemment, pour un littérateur, elle y ressemble ; elle y ressemble d'autant plus qu'on
y trouve des morceaux de vrais chefs-d'uvre juxtaposés. Cette figure fait penser à
d'illustres figures : je n'aime rien autant que ces rappels ; mais je comprends la
résistance des collègues à cet art traditionnel et un peu abstrait. M. Point n'a pas vu
un corps de femme pour en faire une Vénus, il a revu beaucoup de Vénus pour faire la
sienne. Elle est fille même en partie de l'antique ; en partie : c'est là la question.
- Une tradition prétend que Apelle ou Protogènes, pour faire sa déesse
voulut combiner plusieurs jeunes filles toutes fort belles, il copia quelque chose de
chacune ; charmant sujet pour un tableau, charmante idée pour un homme de lettres,
dangereux exemple pour un artiste. En effet, la beauté et la convenance ne sont pas
identiques ; et les membres, même également beaux, ne sont pas interchangeables. Le
danger de ces recherches se voit dans la disparité des éléments. Supposez un beau nez
dans une figure quelconque et vous aurez une impression de fantaisie carnavalesque. Il
faut que les traits se nécessitent entre eux. On pourrait tirer de mes propres écrits
une forte réplique. Cette erreur que l'étude des préceptes de Léonard m'a révélée,
M. Point l'a commise : elle contredit à la logique plastique. Les bras ne concordent pas
en leur développement, insuffisant aux cuisses ; les seins sont trop hauts pour la moins
intellectuelle des déesses, ce sont là des seins italiens et ils ne valent point les
cisalpins ; le bas des jambes, fort beau du reste, appartient à Artémis.
- Ces questions peuvent ne pas intéresser. Cependant l'uvre d'art
résulte de leur solution, et en les accrochant au tableau de M. Point, je montre son
importance.
- Donne-t-il un bon exemple? Sincèrement non! L'individualisme du corps,
le portrait des formes offre une voie plus sûre, celle de Botticelli (Anadyomène,
Calomnie, Vénus de Berlin), celle de Goya (la Maja nue), celle de Ingres (la Source), de
Chasseriau (le Tepidarium). J'ai cru que la beauté était conceptible, qu'on pouvait
inventer et voir, comme dit Hamlet, " avec l'il de l'esprit ". Erreur d'un
homme qui a un autre art pour s'exprimer et qui assimile à tort la tragédie au tableau.
Il convient d'avouer ses bévues, moins par humilité que pour encourager la confiance.
Aucune connaissance ne reste stationnaire. Si l'étude et la réflexion ne l'accroissent
pas, elle diminue et s'épuise. La loi de vie se constate dans le domaine cérébral, il
faut acquérir pour conserver, et cesser d'étudier serait désapprendre.
- Pour cette grave question du modèle vivant, M. Armand Point fournit,
avec son portrait d'une jeune violoniste, un argument péremptoire ; il vit d'une
réalité fine et observée, tandis que la Vénus produit une impression de déjà vu,
plus agréable pour des lettrés que pour des artistes, comme il advint au très subtil
Gustave Moreau, embarrassé de symboles et d'accessoires pittoresques.
- Avec l'étonnante volonté qu'inspire seulement l'enthousiasme, M. R. de
Egusquiza continue cette suite qui n'aurait pour digne mur que le foyer du théâtre de
Bayreuth, s'il y avait un foyer en cet édifice le plus laid de la Francophonie. Nous
avons vu déjà et le deuxième acte de Tristan, et Titurel et Amfortas et Kundry et les
filles du Rhin ; voici Parsifal. A ce nom, ceux qui eurent vingt ans vers 1882
tressaillent. Parsifal, c'est la dernière lueur de l'âme latine, malgré qu'elle ait lui
dans le cerveau d'un allemand.
- L'idéal que représente Perceval le Gallois et que réalisa Hugue des
Païens est plus que latin, il est français comme l'ordre du Temple fondé par un
Champenois, béni et réglementé par un Bourguignon. Parsifal a été la dernière vague
de chaleur mystique sur l'élite occidentale.
- Le pur ingénu a une belle attitude, les bras ouverts il va vers la
lumière du Graal : il fait penser à Polyeucte, ou mieux au Saint-Symphorien d'Ingres.
Son pur visage brille d'une vraie foi. Cette belle chose se trouve naturellement mal
placée dans le couloir, au lieu d'occuper la place d'un portrait de M. La Gandara, un
compatriote, je crois, de M. de Egusquiza, mais de visée moins haute et se bornant à de
curieux aspects de femmes.
- Il faudrait pourtant qu'un jury ait quelque notion d'esthétique. M. La
Gandara a du talent et je n'entends point qu'on le place mal ; mais entre Parsifal et Mme
X. Y. Z. il y a pourtant une distance faite par la difficulté même de la réalisation.
Il y a plus d'une dame intéressante au Salon et M. Boldini vaut bien M. La Gandara, mais
il n'y a qu'un Parsifal, c'est-à-dire une figure qui réunisse la beauté typique, à
l'expression intense de la foi. Pour cela peut-être, on l'a mise dans le couloir. Ce
tableau fait penser au vilain petit canard d'Andersen, au cygne dédaigné. Qu'il accepte,
le cher et bel oiseau, le salut de mon admiration. C'est la plus noble toile de cette
exposition.
- M. Hochard se rend-il compte que sa Béatification de Jeanne d'Arc et son
Pie X embrassant le drapeau français ressemblent à des caricatures, que cela est laid au
point de paraître antireligieux et satirique. Quelle excuse invoquera-t-il? Pie X n'a pas
une tête ingrate : c'est un autre modèle que Léon X, ce n'est pas un plus mauvais,
comme Innocent X par exemple dont le nez trognonne ou Alexandre VI au crâne en uf
d'autruche. Les camériers de cape et d'épée en réalité ne sont pas plus mal que les
figurants dans les photographies du Théâtre de Manzi. Pourquoi les calomnier? Et la
touche truellée, crêpie, la touche du maçon sur un mur, il ne faut pas parodier les
sujets consacrés. Si M. Hochard a oublié Raphaël ; il y a des gens qui ont en mémoire
la Messe de Bolsène, la partie gauche de l'Héliodore où passe Jules II sur la sedia, le
Couronnement de Charlemagne, la Justification de Léon III, et ces gens-là, M. Hochard
les a scandalisés, beaucoup plus que Luca Cranak lorsqu'il coiffait du chapeau de
cardinal ses laides nudités, pour plaire à Maître Martin. Malgré l'importance
qu'Aristote accorde au chapeau, selon Sganarelle, il ne sert que de thème d'irrévérence
chez l'élève de Dürer. M. Hochard vulgarise, abêtit, rend hideuse et sinistre la cour
de Rome. J'ai vu Léon XIII bénir, j'ai vu le Sacré Collège défiler, j'ai assisté aux
offices pontificaux de la Sixtine et je témoigne que M. Hochard en a menti pour le
dessin, pour la couleur, pour l'atmosphère, pour tout. Il y a des formes archaïques, il
y a des couleurs éclatantes au Vatican plus qu'en aucun lieu du monde. Pie X offre à un
peintre, surtout Pie X passant, autant et plus que n'offrait Léon X ; la réalité ici
n'a pas tort : la laideur le peintre l'a mise, au point qu'il a dû l'inventer. Si
j'insiste sur ces deux toiles, c'est qu'elles montrent l'inconscience des porte-pinceaux
qui crient partout : " c'est la vie qui est laide " et qui en face d'une
cérémonie en partie semblable à une du seizième siècle ne voient qu'une mascarade :
l'inconscience n'étant pas propre aux artistes, je ne doute pas que ces toiles
prétendument décoratives ne soient offertes à la Pinacothèque du Vatican, et
acceptées!
- Délibération en famille, de M. Alaux, représente plusieurs jeunes gens
contemporains devant une table. A quelle condition intéresseront-ils? Car enfin on ne
peint pas pour soi? Il faudrait que leur physionomie sans beauté, sans passion, sans
action soit détaillée minutieusement. Un contemporain n'a que sa tête et ses mains. On
ne peint plus les mains, et on fait la tête en décor ; que reste-t-il pour le
contemplateur? Exactement rien. M. Hochard n'a rien vu dans le déploiement des
cérémonies vaticanes où il y a quelque chose pourtant. M. Alaux, en réunissant quatre
jeunes gens n'a rien pu voir, car il n'y avait rien. N'importe quoi vaut mieux que rien,
même les tranches de vie bien parisiennes de M. Guillaume.
- Si nous nous retournons vers les thèmes nobles ou décoratifs, le
président de céans, M. Besnard, va nous donner un sujet d'étonnement. Le Matin c'est la
lueur, livide et argentée pour la circonstance, qui éclabousse un gros corps de femme
couchée, la tête vers le spectateur, en un raccourci fort laid, quoique difficile. Je ne
chicanerai pas sur l'arrangement pictural : l'aube pleure ses perles dans les roses, comme
chante Walter, et éveille une nymphe. Si c'était une nymphe : c'est un modèle vulgaire
et lourd aux seins stygmatisés. M. Besnard sait bien que le raccourci de toute la figure
ne donne rien de bon, qu'on ne doit l'appliquer qu'à un membre seulement dans les
compositions ou la fable l'impose et que le Corrège lui-même ne s'est pas trouvé bien
de son emploi. Mantegna aboutit à la caricature dans son Christ mort : et M. Besnard
complique la difficulté par la vulgarité des formes, le choix risqué de l'éclairage et
réunit ainsi un faisceau d'imprudences qui aboutit à de la laideur.
- L'Ophélia de M. Dagnan, blonde, pâle, douce, un peu plus allemande
qu'anglaise, est une délicate et tendre figure, peu tragique mais touchante, et qui ne
disconvient pas au texte de Shakespeare. M. Dagnan est un peintre prudent, il s'applique ;
ses uvres se maintiennent à un degré respectable d'exécution, et le citer en
exemple n'est que lui rendre justice.
- M. Jacques Blanche a quelque chose d'étranger mais aussi
d'aristocratique dans sa manière. Une exposition particulière de ses uvres au
rez-de-chaussée le hausse singulièrement. Ce parisien donne l'impression d'un
Anglo-Saxon et l'Anglo-Saxon, quels que soient ses défauts, a un accent de distinction,
du moins dans la haute classe. Nos gentilshommes n'ont pas l'air quasi féodal des lords,
inhumains mais hautains. Or, la bonhomie ne vaut guère dans les tableaux ; John Manners,
marquis de Granby et la duchesse de Rutland ne dépareront certes aucune galerie des
châteaux d'Écosse. Le tableau d'après Borodine intéresse par une recherche réfléchie
et bien conduite.
- Si M. Loup ne striait pas sa touche, il nous ferait plaisir. Sa tête de
femme a une tonalité délicate et tendre. M. Lempoëls peint bien, et de jolies femmes un
peu plus flamandes peut-être qu'on ne voudrait, mais telles quelles, bien modelées,
elles intéressent. On trouverait aisément de jolies têtes, comme celle de Mme Lavery
par M. Lavery, et la plupart étrangères. La française n'inspire guère de bonnes
toiles, parce que sa joliesse, composée de nuances, demande une attention soutenue pour
en saisir les accents délicats et peu marqués. Les sourires sont rares ; les rêveuses
abondent. La sentimentalité prend le pas sur l'esprit, et la mélancolie plane sur tous
ces êtres de grâce et de volupté, comme si, malgré leur jeunesse, ils désespéraient
du destin en des tristesses de fleurs qui pensent à l'orage ou à l'automne.
- Si M. Boldini n'écrasait pas des fondants en manière de tubes et
n'abusait pas de ses tons de petits fours et si sa touche n'empruntait rien aux gelées,
si ses gris perles et ses mauves ne froidissaient ses toiles, il faudrait saluer en lui un
sens vraiment aigu de la contemporaine élégante. L'irréalité de sa couleur sans
beauté nous gêne pour goûter sa notation si aiguë de la grâce, absurde comme toutes
les grâces d'un moment, mais si vive. Il y a quelque chose d'impur et de capiteux dans
ces femmes jaillissant de leur corsage et finissant non en sirènes mais en tortillages de
chiffons. Tout est faux, mais le modèle es si artificiel qu'un effet notable est produit
par ces partis pris contradictoires à la réalité. La jolie et invraisemblable
marionnette que la femme de M. Boldini, sorte de mousmé parisienne, vive comme aucune
poupée et sémillante comme une étoile reflétée dans un ruisseau de la rue Royale,
vision documentaire après tout, auprès de laquelle la cocodette du second Empire
semblerait matrone et provinciale.
- M. Capiello a le meilleur portrait d'homme du Salon. Il eut, il faut le
dire, le plus intéressant modèle ; M. Henri de Régnier a dans sa verticale un rythme de
peuplier, une oscillation singulière, et cela se trouve étonnamment rendu, ainsi que
l'ennui de la figure, longue, hautaine, résignée : j'ai vu un Paul Adam du même artiste
où le célèbre romancier est saisi dans le mouvement du rejet de la tête en arrière
qui lui est familier : et c'est un grand mérite que de noter le mouvement individuel et
de le montrer dans l'immobile effigie. Son portrait de femme a de la hardiesse ; la figure
est bien campée, un peu trop rose sur le fond doré et la peau de chèvre, mais surtout
peinte trop vite : la chair, la chair féminine doit être caressée avec le pinceau et
non brossée. Considéré comme esquisse, cela est excellent. Les rapports de tons se
soutiennent bien, les lignes se balancent et il n'y manque qu'une touche plus étroite,
plus lente, plus fondue.
- Comment parler de M. Burnand, sans le chagriner? Son intention le
recommande et sa pratique l'accuse. Il a le sentiment religieux et la forme vulgaire. Qui
reconnaîtra la parabole du fils prodigue dans ce groupe sans style?
- Alexandre Seon a retrouvé la façon simple et ingénue de l'enlumineur
pour sa Fleur de France, Jeanne d'Arc aux yeux bleus, d'une pureté de lis. Au-dessus une
figure sombre et grave, une femme à la sévère cape de paysanne contemple le flot
dévastateur qui monte : petite page d'un profond sentiment et qu'on aurait dû mieux
placer.
- M. Osbert continue ses visions poétiques et bleues, et M. Cornillier
renouvelle ses têtes de femme avec un crayon sûr ; M. Picard s'amuse et nous amuse avec
une jolie frimousse drôlement pochée ; M. Willette conserve sa grâce fantaisiste si
étonnamment féconde en inventions d'un sentimentalisme coquet. Combien de trumeaux haut
classés et haut cotés n'égalent pas son art si fin et plus profond que celui du
dix-huitième siècle.
- A tout ce qui vient d'être cité, et à d'autres, que manque-t-il pour
que ce soit vraiment bien, presque admirable? Car, ni l'imagination, ni le sens de
l'exécution ne font défaut. Il manque l'application, les préparations plus lentes,
multipliées, les grattages, les recommencements et surtout les recherches et les
accomplissements du pinceau. Rien de tout cela n'est fait ou fini, comme vous voudrez :
rien n'est au point d'achèvement.
- L'avenir, qu'on en doute pas, appartient aux uvres exagérément
finies. Cela ne signifie pas qu'on doive lécher littéralement, blaireauter et poncer.
Finir a un sens suivant chaque genre : une fresque est finie déjà sur le carton ; un
portrait tel que celui de M. Capiello n'est que commencé à l'état où il l'expose.
- Prudentia, dame et patronne des vertus, invoquée tout à l'heure,
a-t-elle été obéie, par celui même qui la nommait ; et la critique aujourd'hui ne
témoigne-t-elle pas de la même hâte que l'uvre?
- Quand on voit le nombre de feuilletons que Théophile Gautier consacrait
au Salon, dans la Presse ou le Moniteur, quand on se souvient qu'il y a seulement
vingt-cinq ans, l'Artiste attribuait plus de cent pages à la grande exposition, on
constate ce fait bien étrange : la production a décuplé et l'attention publique a
fortement diminué.
- La vente augmente, comme pour les livres, et pourtant la culture baisse.
Les nouveaux venus de la richesse rendent à l'art un culte bien intentionné,
malheureusement, ils ne distinguent pas entre Jéhovah et Baal, entre Jésus et Mammon ;
et comme le libraire leur choisit les livres, le marchand choisit leurs tableaux.
- Les riches aussi sont imprudents. Ils ne considèrent pas ce qu'il y a à
faire, ils ne visent pas la véritable fin de l'art qui est de fomenter l'éclosion des
belles uvres. Mais ils ont pour excuse l'exemple de l'État qui paye tant de
professeurs et de conservateurs sans être plus compétent que l'homme de la cent
cinquantième avenue. Tout le monde est désorienté depuis l'abolition de l'École. Elle
avait des inconvénients, mais elle garantissait les faibles contre eux-mêmes et, grâce
à elle, il n'y a presque pas de mauvais tableaux anciens, tandis que notre production
exhibe des aberrations lamentables. Le caractère cacophonique des salons, vous ne
l'observeriez dans aucun musée ; on appelle cela individualisme. A la vérité il y a peu
d'individus qui soient quelqu'un et qui aient le droit de disconvenir aux bons principes.
- Lorsque M. Auburtin reprend le thème délicieux de Luini, le Bain des
nymphes, il a tort de laisser des formes imprécises et d'exagérer le rosâtre des chairs
mouillées. La convention qui attribue à la peau de résister à l'action décolorante de
l'air doit être observée. Le nu, état héroïque, ne se subordonne pas heureusement aux
effets atmosphériques. M. Anquetin le comprend à merveille en ses charmantes petites
nudités qui sont d'abord jolies, ce qui sera toujours la meilleure façon d'être vrai.
- Chez M. Maurice Denis une volonté de style et une émotion sont
compromises par une touche de décor. Sa coloration dure et fictive ne convient pas à ses
inventions de miniaturiste. Lorsqu'on adopte un genre archaïque, il convient d'en suivre
la facture ; par logique. Que dire des façons de papier peint que M. Levy-Dhurmer
intitule " Fantaisie sur l'Automne "? Point de formes, une couleur qui prétend
à la synthèse et qui n'est que dure et monotone. L'automne est roux mais d'une rousseur
plus cuite, presque grise. Quand on se borne à un seul ton, il faudrait le trouver juste
: le trouverait-on, que cette manière de chercher la couleur dans l'informe, de
s'adresser à la rétine seule, de tendre à une sensation optique, sans aucun effet de
sentiment, marque le dernier terme de la décadence et du matérialisme. Chez M. Dhurmer
qui jadis pasticha les modelés de Léonard et fit un art très précis et très écrit,
cette manière s'inspire de je ne sais quel opportunisme et se réfère à l'influence de
M. Debussy, ce semble ; elle disparaîtra de la cimaise. C'est trop qu'elle s'y soit
montrée. Quand Bridoison ânonne " tout est dans la forme ", il raille les
rites sociaux surannés et menteurs : ici cette formule redevient grave, solennelle, comme
la loi de l'expérience et la parole de Platon.
- M. Rodin étant un dogme, il serait impie de le critiquer. Cependant il
est le seul statuaire qui ait fait des torses pour une exposition : jusqu'à lui, le
temps, ou les Barbares se réservaient ce genre, car seul le temps ou les Barbares se
plaisent à casser tête, bras et jambes. M. Rodin a-t-il voulu faire un antique? Il n'a
guère réussi. Ce torse même, tiré d'une fouille, ne passerait pas pour un beau
fragment. Car, aucune statue n'a été faite en cul-de-jatte ; elle est devenue telle, par
accident.
- Un Slave, M. Soudbinine a exprimé l'opinion de la presse il a
apothéosé M. Rodin sous les traits du Moïse de Michel-Ange! Pourquoi pas en première
personne de la Sainte Trinité. Parmi les artistes demi-dieux, M. Rodin est le Père,
Zeus. Il faut admirer l'enthousiasme et déplorer aussi que les notions de la plastique
soient si rares aujourd'hui. Figurez-vous le torse de M. Rodin et son apothéose, à
Florence, au seizième siècle!
- M. Dampt a fait et parfait une fine et aristocratique tête de femme : ce
n'est pas la Sainte Cécile de Donatello, mais quel art prudent, sage, équilibré :
voilà du bon travail et du style. Les bustes d'enfant de Mme Antoinette Vallgren sont
délicieux de justesse et d'exécution serrée. Il appartient à la femme de bien modeler
l'enfant pour des raisons transcendantales. Le rôle unique, dans l'histoire des religions
et des arts, du Bambino a fleuri comme un rameau du culte de la Vierge. L'enfant Jésus,
comme le petit saint Jean, sont des créations du cur féminin, des reflets de la
sentimentalité sur le dogme et sur l'uvre.
- En quinzaine, nous trouverons chez les artistes français la véritable
exposition de sculpture : avec les mêmes traits d'imprudence relevés chez les peintres.
- Faut-il préciser l'esprit de cette étude forcément cursive et
catégoriser les imprudences. Il y en a trois principales : imprudence dans la conception,
imprudence dans le choix des formes, imprudence dans l'exécution. La conception est cette
opération cérébrale qui crée le corps d'une idée ou le geste d'un sentiment.
Littéralement concevoir pour un artiste c'est incarner. Concevoir la Vénus, ce ne sera
point reproduire une femme, mais superlativement la plus belle des femmes.
- Comment préciser cette superlativité? Par le choix des formes. Où
sont-elles ces formes? Nulle part dans la réalité, partout dans les esprits. Vénus
spirituellement représente une notion abstraite d'une clarté extrême : un illettré
même la pense. Pour passer de l'abstraction à la réalité de l'uvre il faudra
trouver la rationalité extérieure de l'idée et, pour plus de sûreté, opérer par les
négatives. Devant la difficulté de dire ce qu'est la déesse, nous nous hâterons de
préciser ce qu'elle n'est pas.
- Elle n'est ni vierge, ni mûre : ce sera donc une jeune femme. Elle n'est
ni sage, ni perverse : ce sera donc un être de passion, capable de bien et de mal.
Comment s'appelle son fils? Éros, le désir. Elle sera donc désirable à tous. De là un
certain côté officiel (pardon du mot) dans sa beauté.
- Mais il y a trois degrés dans le désir ; le spirituel (la Joconde), le
sentimental (Mme de Calonne par Ricard), le sexuel (Laura du Titien). Les anciens
n'avaient que deux types, l'Uranie et la Pandemos ; l'individualisme n'entrait pas dans
leur conception artistique, tandis qu'il constitue le fond de la nôtre. Nos
chefs-d'uvre ne correspondent à aucune des catégories helléniques. La Vénus
spirituelle serait drapée : sa tête seule manifesterait sa beauté intérieure, puisque
les yeux et la bouche sont les moyens d'extériorisation animiques. La Vénus passionnelle
(celle de Botticelli, par exemple,) se prête aux expressions les plus diverses : car la
passion n'a point d'autres symptômes que sa chaleur. Quant à la Vénus physique, elle
manifestera le type le plus général et sera forcément un peu poncive.
- On voit comme l'idée la plus simple nécessite de cogitations, si on
veut concevoir avec prudence.
- Le choix des formes dépend de la conception : il faut chercher dans la
réalité la justification et l'appui de sa figure, la retrouver partiellement au moins.
Comme on ne peit citer plastiquement que les comédiennes, Mmes Bartet et Weber
représentent chacune un aspect olympien, l'une par la force et l'impériosité, l'autre
par la grâce et la langueur. Vénus n'est ni l'une ni l'autre, mais l'une et l'autre
peut-être. On n'enseigne pas aux peintres l'adaptation du modèle à la conception :
secret très profitable qui consiste à tirer d'un même corps plusieurs aspects. Le même
bras deviendra celui de Vénus en l'arrondissant, en le fossetant ou celui de Diane en le
musclant : la même jambe, dans le premier cas, sera plus molle avec de l'embonpoint et
dans le second vive et un peu sèche. Et qui ne sait pas tirer Diane de Vénus, ou vice
versa, ne sait rien, et fera défiler cent modèles, sans trouver ce qu'il lui faut.
- Quant à la prudence d'exécution, elle consiste à retoucher, à
raturer, à refaire, comme la perfection d'une page de style dépend du nombre des
épreuves qu'on corrige. Mais au point où l'on ne voit plus rien à changer, ni dans le
linéament, ni dans l'expression, où l'uvre de dessin (contour et modelé) est
accomplie, il reste à colorer. Et, pour être bref, au visage, aux mains, et à toute
chair jeune, aucune trace de brosse ne doit rester, c'est-à-dire, car trop de gens ont
intérêt à ne pas entendre, le contemplateur ne doit pas apercevoir même le sens suivi
dans la manuvre du pinceau. Pour les fonds et la draperie on fait à son gré ; pour
le visage et la chair, le fondu, l'absolument fondu est la manière la plus longue, la
plus lente, la moins pratiquée, mais la seule. Quand on voit comment une chose est
peinte, c'est qu'elle n'est pas assez bien peinte.
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