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Joséphin Péladan, articles parus dans la Revue hebdomadaire 1900-1913.

 
 
L'INDIVIDUALISME AU SALON DES INDÉPENDANTS.
 
INDÉPENDANTS
ET SOCIÉTÉ NATIONALE
La première des quatre vertus cardinales a nom prudence. Giotto l'a peinte à la Madonna dell' Arena, à Padoue. On la définit la maîtresse des vertus, on la compare à l'œil dans le corps, au sel dans les viandes, au soleil dans le monde.
La prudence considère le temps, le lieu et la manière, ou plus simplement la fin légitime d'une action. Une vertu a toujours deux vices pour adversaires ; ici, ce sont l'imprudence et la témérité.
Qu'est-ce qu'un imprudent ? Celui qui ne considère pas ce qu'il y a à faire, qui ne vise pas à la véritable fin ou qui ne prend pas les moyens convenables pour y arriver.
Qu'est-ce qu'un téméraire? Celui qui ne s'occupe pas avec assez d'application du but et des moyens d'y parvenir et qui sacrifie l'idéal au temporel.
Certes il est aisé de faire sauter à la dynamite les clochers romans du douzième siècle : il suffit d'un sous-préfet, couvert par un télégramme. Pour faire des ruines, la tradition n'est pas nécessaire ni la théologie. Dès que nous entrons dans la sphère des âmes, il faut emprunter son vocabulaire à la superstition, comme disent les grands électeurs du nouveau Saint Empire. Ce n'est point la mode de retourner à l'homélie, forme désuète d'époques où le cœur était à gauche. J'ignore les termes laïcs de la perfection. Un parlementaire les énoncera, sans doute : en attendant, un esthète s'adresse à la théologie, s'il veut toucher au mystère, d'une main pure, d'une main sûre.
Quelle est la fin légitime d'une œuvre d'art? La beauté. Tout le monde sera d'accord pour que peu d'ouvrages actuels atteignent à leur fin. Si nous acceptons que le vice est vraiment l'adversaire d'une vertu, nous rechercherons la raison de tant d'avortements. Imprudence ou témérité : l'un ne prend pas les moyens convenables et ce sera, si vous l'admettez, l'exposant de la Société Nationale : l'autre ne s'occupe point du but et ce sera l'exposant des Indépendants. On trouvera excessive cette assimilation des imprudents aux téméraires, d'autant que cette année, si le Cours-la-Reine a barbouillé à outrance, l'avenue d'Antin a fait preuve d'un sentiment réactionnaire, moins accueillante aux horreurs.
Dans cette zone de la sensibilité où l'individu ne se différencie guère de l'espèce, où le chef-d'œuvre manifeste les lois de l'œuvre elle-même, pour résumer l'imprudence, on l'appellera seulement superficialité.
On dit des livres mystérieux qu'ils sont écrits par dedans et par dehors : cela est vrai de certaines peintures suréminentes comme la Joconde et le Saint Jean.
Si on veut expliquer le résultat obtenu par le Vinci, on l'attribuera à son incroyable curiosité : tout l'intéressait et voilà pourquoi peut-être ses ouvrages semblent tout contenir. " Tout s'entend d'une infinité de rapports. " Aujourd'hui, on se contente d'un rapport de tous : ce n'est pas assez. Quelles études, comment poussées, l'artiste produirait-il pour sa justification? A-t-il souventes fois démoli sa figure? Enfin, y a-t-il mis cette somme d'application qui était nécessaire même à Léonard?
La réponse négative sera admise généralement. Une autre question s'impose, beaucoup plus grave.
Cette insuffisance d'application est-elle une paresse ou une impuissance? Est-ce la volonté, la fameuse bonne volonté voulue par les anges, ou la faculté, qui manque?
Exceptant du cas ceux que la nécessité oblige à produire vite et beaucoup parce qu'ils ne vivent matériellement que sur la quantité, on ne songe ici qu'à ceux qui ont publiquement, officiellement la facilité de consacrer un an à un tableau. L'écrivain à tant la page ne peut être jugé équitablement. Il se trouve dans des conditions d'ouvrier aux pièces, fatales à la pensée comme au style. Mais je crois que nos contemporains manquent de force au travail. Aucun ne fournirait l'application prodigieuse du vieil Hébert : ce qui militerait en faveur d'une production restreinte.
Il n'existe pas d'autre moyen de relever l'art du mépris sous lequel il tombe chaque jour davantage que de le hausser, et non par les sujets, ce qui serait téméraire, mais par la prudence, c'est-à-dire l'exagération du soin, quel que soit le thème choisi.
Pris en masse, nos contemporains sont imprudents ou impudents. Ils ne donnent pas la somme de labeur que donnaient les plus grands génies : leurs facultés, sans les offenser, sont moindres que celles des maîtres de la Renaissance, tandis que leurs gains s'élèvent bien au-dessus des anciens prix. Raphaël laissa 16 000 ducats, à peu près un million. MM. Bouguereau et Henner ont laissé davantage, mais le cas du Sanzio est unique pour la Renaissance et notre François Ier dut assurer la vieillesse de Léonard.
Il y a peu de raisons pour s'attendrir sur une corporation si favorisée par le cours des choses, qui classe la peinture parmi les carrières et inscrit les signatures des salons à la suite des valeurs de bourse.
Six mille numéros en vingt et une salles s'abritent dans les baraquements du Cours-la-Reine, sur l'ancienne place des serres de la ville : et ce salon n'aura pas ici de compte rendu spécial. Cela caractérise la situation ; la production augmente, l'attention du public diminue. Un peintre a eu l'idée d'attacher un pinceau à la queue d'un âne, sans la guider, en changeant seulement la couleur. Cette opération faite devant l'objectif et en présence d'un huissier prend de l'intérêt, en ce sens que le tableau de l'âne ne se distingue pas aisément des autres tableaux brossés de mains d'hommes. Il y a plus de deux mille numéros attribuables à la queue d'un âne : et je ne vois pas que M. Rouault puisse protester à ce voisinage. Or, M. Rouault est un homme doux et sympathique, avec qui on peut parler noblement, dont j'ai exposé jadis, à la Rose-Croix, des choses à la Delacroix, qui conserve avec amour le musée Gustave Moreau!!! Conclura qui pourra!
Les Indépendants sont scandaleux, mais les autres? Si le jury était équitable, il n'y aurait pas d'indépendants. L'État, en abandonnant aux artistes le soin du grand Salon, s'est lavé les mains, je le sais, ou bien c'est une hyperbole de Briarée ; L'État ce n'est personne, puisque c'est tout le monde, assure-t-on. Enfin Tout le Monde ou Personne a voulu que les artistes fissent leurs affaires eux-mêmes : ils les ont faites. Quant à celles de l'art, nul n'y a songé : une partie des Artistes Français a formé la Nationale. Demain un troisième salon ne représenterait qu'un troisième groupe d'intérêts. A une époque où il serait séditieux de vouloir un marin à la marine, un militaire à l'armée, on a livré la peinture aux peintres, faute d'avoir écouté, fût-ce une seule fois, leurs propos. Prenons un exemple à la fois lointain et éclatant. Jamais trois peintres ne se sont rencontrés autour d'un trône qu'on puisse comparer à Michel-Ange, Léonard et Raphaël. Aucun de ces trois hommes ne pouvait se tromper sur le mérite de ses concurrents. Cependant Léonard fut évincé par l'influence des deux autres et le doux Raphaël se trouvait trop engagé avec le Bramante pour ne pas être opposé à Michel-Ange.
Croit-on que les hommes aient changé et qu'ayant moins de génie ils soient plus magnanimes? Même en écartant l'intérêt, un artiste véritable reste entêté de sa vision, de son exécution, et on ne saurait le lui reprocher. On ne crée point sans se passionner ; l'amour ne connaît que son objet et un artiste a pour Yseult son art, celui qu'il sent et qu'il fait, à l'exclusion de tous les autres.
Demandez à Léonard ce qu'il pense des anatomies de Michel-Ange : il les appelle " des sacs de noix ". Demandez à Michel-Ange comment il juge les recherches de son émule : il l'appelle " distillateur de vernis " ; et concluez à l'injustice fatale du peintre pour ses confrères et ne prenez jamais au sérieux le jugement d'un professionnel, sauf pour quelques détails d'exécution pratique. De la valeur idéale d'un tableau, aucun peintre ne peut décider et un jury sera toujours injuste à moins qu'il ne soit composé d'artistes sans tempérament ni valeur aucune. Je pourrais en trouver plusieurs exemples aux Indépendants où le Saint Michel d'Hélie Brasilier, où la charmante Ariane si poétique et la Contemplation de Séon militent contre le placement injuste, je préfère me borner à une pièce caractéristique, pour l'effort accompli et le résultat atteint. Quel est le sujet du tableau de M. Dalbanne? Le catalogue le dit sans doute. C'est un mauvais système de regarder les titres. Une œuvre d'art représente des formes et ce sont ces formes qu'il faut juger.
Il est préjudiciable aux deux grands salons que le tableau de M. Dalbanne soit au Cours-la-Reine.
Ce n'est pas un chef-d'œuvre, mais il a de telles qualités qu'il est inrefusable. Je n'en aime pas le coloris froid et trop argenté, même si l'artiste a voulu rendre l'art livide du matin. La lumière ambiante ne change pas les valeurs au point qu'un crâne de vieillard soit plus nacré qu'une épaule lymphatique et peinte. Il y a une figure en raccourci, qui, de face, se courbe en deux, de sorte qu'elle présente le milieu du crâne directement à l'œil, ce qui est une faute de goût, et le groupe du bas, la femme voilée et affalée et celle qui lève la tête ne s'harmonisent pas ni de masses, ni de tons. Ce n'est pas une toile de musée, non certes, mais c'est ouvrage excellent. La figure qui crie un peu à l'écart est magnifique de mouvement nerveux ; ce vieillard à la calvitie trop blanche est dessiné avec une maîtrise réelle ; tête noble, intelligente et étonnamment rendue. La composition est mauvaise : mais on découperait dans cette toile des morceaux tout à fait réalisés. Ce qui est manqué comme ordonnance n'est ni fautif, ni lâche d'exécution. Bref, aucun jury ne doit refuser cela sous peine d'avouer qu'il agit comme syndicat contre un non-syndiqué.
Le petit âne Boronali qui expose aux Indépendants a une signification si on le rapproche du Dalbanne. Pourquoi ce véritable artiste est-il condamné à exposer à côté du Soir sur l'Adriatique? Parce que les deux grands Salons sont deux syndicats et qu'il n'en fait pas partie.
Rien de ridicule comme de souhaiter une réforme! Les abus sont la plus claire expression des besoins : et l'ostracisme qui ferme les deux salons au mérite provient de la difficulté croissante de la vie. A cela, on répondra qu'il y a un moyen de créer une halle, un bazar d'exposition ouvert à tous, comme cela existe à Bruxelles où n'importe quel groupement se montre dans un local national ou municipal.
Les optimistes diront que le temps fera justice de la mauvaise peinture et qu'il n'y a pas lieu de tant s'en inquiéter. Certainement, la toile peinte brûle très bien, mais il faut songer que la toile mal peinte tue le goût public. L'art qui n'élève pas la sensibilité d'une époque devient un élément de décadence comme toute activité détournée de sa fin.
Il faudrait, pourtant, qu'on se rendît compte, en haut lieu, que les arts ne sont ni des métiers ordinaires ni des passe-temps délicats ; ils font partie intégrante de la morale et de la sociabilité. Ils sont les seuls signes visibles de la civilisation qui a pour terme l'idée de perfection, et eux seuls nous fournissent une image de l'absolu.
Notre-Dame et l'Arc de Triomphe en disent plus long sur l'au-delà et sur la gloire que toute parole et à un plus grand nombre. Il n'y aura jamais de race abstractive et la pensée générale se bornera à l'affectivité, comme elle s'y est bornée jusqu'ici.
L'imprimerie, au lieu de servir à la culture, l'abolit dans la masse qui a moins d'idées générales qu'au temps jadis. Prenez un Breton du Finistère qui ne sait pas lire, et si vous arrivez à le faire parler, vous constaterez qu'il possède sur la naissance, l'amour et la mort des notions incomparablement supérieures à celles de l'enseignement supérieur, lequel demeure coi devant ces thèmes, les seuls qui importent. Le jour où l'instituteur aura appris à ce gars que les feux follets sont des phénomènes très simples et non des âmes en peine, il aura appauvri la cervelle du Léonais sans aucune compensation. On ne remplace pas les motifs de sensibilité par des expériences de laboratoire.
Or, l'art seul alimente l'homme de rêves, de mirages et lui fournit la société de fantômes sans lesquels il se trouve réduit à lui-même ou à ses semblables. Quant aux générations qui n'auraient plus besoin de rêves, elles seraient tellement viles qu'il ne faut pas même les supposer. Il suffit de prévoir que les rêves seront moins hauts, moins purs, pour engager les meneurs d'hommes à modérer leur frénésie rationaliste. Du deux cents à l'heure, c'est un peu moins que rien pour cette paix de l'âme, seul bien où l'homme doive raisonnablement aspirer.
La critique d'art à deux aspects : l'expertise et la métaphysique.
La Vénus de la National Gallery est-elle de Vélasquez? Question difficile, puisqu'elle partage tant d'avis ; question marchande, car elle justifie ou incrimine le prix légitime ou ridicule. Les souscripteurs ont-ils voulu donner une belle chose ou une chose de Vélasquez?
L'expert en tableaux et l'expert en travaux se valent, ils témoignent comme des changeurs sur le titre du ducat : et personne ne croit à la gratuité de leur avis que les tribunaux qui les emploient.
Le métaphysicien peut être incompétent pour diverses causes spirituelles ; il reste matériellement désintéressé. En outre il offre une garantie doctrinale qui s'oppose aux contradictions opportunes. Aucun Vélasquez ne vaut deux millions, parce qu'alors la Sainte Anne vaudrait un milliard. Cette proposition-là se peut démontrer, et malgré l'ombre de Régnault qui préférait les Lances à l'École d'Athènes, le portraitiste espagnol est un maître de second ordre qui n'a jamais pu dépasser un certain degré dans la hiérarchie des ouvrages et dont le métier n'égale pas celui des grands Vénitiens.
Si on se remémore la récente histoire de la Flore prétendûment léonardesque, on comprendra la difficulté étrange de juger, au coup d'œil, l'œuvre d'art, lorsqu'on ne se contente pas de donner son sentiment pour une critique. Mieux vaut donc étudier quelques ouvrages que de distribuer des notes de classes à un grand nombre, surtout pour le lecteur, autrement intéressant que le peintre ; car lui n'a aucune raison pour ne point entendre, tandis que l'œuvrant ne pousse jamais le zèle jusqu'à préférer l'art à son art à lui, qui a pour limites sa propre personnalité, et Dieu sait que ces limites sont étroites!
Les pires choses des salons sont les commandes d'État : c'est grand, vide et sans gêne.
M. Gaston La Touche qui avait de l'acuité et des finesses, dans de moyens formats se perd dans les panneaux destinés à la place Vendôme. Poète, peintre, sculpteur et musicien : ces allégories défient la critique, car il n'y a point allégorie, mais une fantaisie tout individuelle.
Blasonner le peintre par un homme en veston, en face d'un chevalet, c'est un peu simple. Nous sommes loin de " l'homme universel " du Vinci. Blasonner signifie synthétiser une idée par la forme. M. La Touche ne se donne pas cette peine, lui, qui jadis compliquait ses mondanités d'un satyre, d'un diable, d'un singe, comme un médiéviste, il se relâche. Il travaille pour l'État, c'est-à-dire pour Tout le Monde et pour Personne.
L'État a pris le monopole de gâter la rue, d'enlaidir le square, de déshonorer la place, de faire du marbre un objet de répulsion et de la statue une tache de la voie publique : cela devrait suffire.
Eh bien! non! L'État travaille à gâter les murs nets des édifices et à barbouiller les salles publiques, à opérer à l'intérieur de ses immeubles, comme il opère dans la rue. Parmi les attributions parlementaires, entre les rubans violets et les bureaux de tabac, il y a l'impétration des commandes : l'esthétique n'a point de rapport avec la politique, et pour peu que cela dure, la France ne sera plus qu'un vaste musée électoral, témoignant du zèle des honorables pour les enfants de leur département.
On protège les arts, on n'est pas des barbares, mais on protège les arts de sa circonscription : et voilà pourquoi la peinture monumentale devient dérisoire.
De loin et même de près, la Vénus triomphante de M. Armand Point a l'air d'un vieux tableau, patiné par le temps. Cet aspect ne me déplaît pas, je le préfère à la tonalité frileuse et liliacée de M. Auburtin. Artifice pour artifice, autant l'un que l'autre : mais cette Vénus désorienta un peu le public et je ne sais si l'artiste en tirera la considération qu'il mérite. J'ai hâte de me débarrasser d'une critique secondaire et inévitable, le nuage qui sert à la fois d'auréole et de socle à Vénus est d'une maladresse stupéfiante chez un aussi excellent exécutant. Qu'a-t-il voulu faire? Un nuage? Non! Qu'est-ce donc alors? et comment un ami ne lui a-t-il pas demandé ce que c'était?
La figure seule importe : elle est belle. Après cela, on pourrait ne rien ajouter. Mais le lecteur et moi nous avons convenu d'étudier quelques œuvres seulement, parmi les meilleures et de les étudier avec quelque détail.
On m'avait signalé cette Vénus comme un chef-d'œuvre : évidemment, pour un littérateur, elle y ressemble ; elle y ressemble d'autant plus qu'on y trouve des morceaux de vrais chefs-d'œuvre juxtaposés. Cette figure fait penser à d'illustres figures : je n'aime rien autant que ces rappels ; mais je comprends la résistance des collègues à cet art traditionnel et un peu abstrait. M. Point n'a pas vu un corps de femme pour en faire une Vénus, il a revu beaucoup de Vénus pour faire la sienne. Elle est fille même en partie de l'antique ; en partie : c'est là la question.
Une tradition prétend que Apelle ou Protogènes, pour faire sa déesse voulut combiner plusieurs jeunes filles toutes fort belles, il copia quelque chose de chacune ; charmant sujet pour un tableau, charmante idée pour un homme de lettres, dangereux exemple pour un artiste. En effet, la beauté et la convenance ne sont pas identiques ; et les membres, même également beaux, ne sont pas interchangeables. Le danger de ces recherches se voit dans la disparité des éléments. Supposez un beau nez dans une figure quelconque et vous aurez une impression de fantaisie carnavalesque. Il faut que les traits se nécessitent entre eux. On pourrait tirer de mes propres écrits une forte réplique. Cette erreur que l'étude des préceptes de Léonard m'a révélée, M. Point l'a commise : elle contredit à la logique plastique. Les bras ne concordent pas en leur développement, insuffisant aux cuisses ; les seins sont trop hauts pour la moins intellectuelle des déesses, ce sont là des seins italiens et ils ne valent point les cisalpins ; le bas des jambes, fort beau du reste, appartient à Artémis.
Ces questions peuvent ne pas intéresser. Cependant l'œuvre d'art résulte de leur solution, et en les accrochant au tableau de M. Point, je montre son importance.
Donne-t-il un bon exemple? Sincèrement non! L'individualisme du corps, le portrait des formes offre une voie plus sûre, celle de Botticelli (Anadyomène, Calomnie, Vénus de Berlin), celle de Goya (la Maja nue), celle de Ingres (la Source), de Chasseriau (le Tepidarium). J'ai cru que la beauté était conceptible, qu'on pouvait inventer et voir, comme dit Hamlet, " avec l'œil de l'esprit ". Erreur d'un homme qui a un autre art pour s'exprimer et qui assimile à tort la tragédie au tableau. Il convient d'avouer ses bévues, moins par humilité que pour encourager la confiance. Aucune connaissance ne reste stationnaire. Si l'étude et la réflexion ne l'accroissent pas, elle diminue et s'épuise. La loi de vie se constate dans le domaine cérébral, il faut acquérir pour conserver, et cesser d'étudier serait désapprendre.
Pour cette grave question du modèle vivant, M. Armand Point fournit, avec son portrait d'une jeune violoniste, un argument péremptoire ; il vit d'une réalité fine et observée, tandis que la Vénus produit une impression de déjà vu, plus agréable pour des lettrés que pour des artistes, comme il advint au très subtil Gustave Moreau, embarrassé de symboles et d'accessoires pittoresques.
Avec l'étonnante volonté qu'inspire seulement l'enthousiasme, M. R. de Egusquiza continue cette suite qui n'aurait pour digne mur que le foyer du théâtre de Bayreuth, s'il y avait un foyer en cet édifice le plus laid de la Francophonie. Nous avons vu déjà et le deuxième acte de Tristan, et Titurel et Amfortas et Kundry et les filles du Rhin ; voici Parsifal. A ce nom, ceux qui eurent vingt ans vers 1882 tressaillent. Parsifal, c'est la dernière lueur de l'âme latine, malgré qu'elle ait lui dans le cerveau d'un allemand.
L'idéal que représente Perceval le Gallois et que réalisa Hugue des Païens est plus que latin, il est français comme l'ordre du Temple fondé par un Champenois, béni et réglementé par un Bourguignon. Parsifal a été la dernière vague de chaleur mystique sur l'élite occidentale.
Le pur ingénu a une belle attitude, les bras ouverts il va vers la lumière du Graal : il fait penser à Polyeucte, ou mieux au Saint-Symphorien d'Ingres. Son pur visage brille d'une vraie foi. Cette belle chose se trouve naturellement mal placée dans le couloir, au lieu d'occuper la place d'un portrait de M. La Gandara, un compatriote, je crois, de M. de Egusquiza, mais de visée moins haute et se bornant à de curieux aspects de femmes.
Il faudrait pourtant qu'un jury ait quelque notion d'esthétique. M. La Gandara a du talent et je n'entends point qu'on le place mal ; mais entre Parsifal et Mme X. Y. Z. il y a pourtant une distance faite par la difficulté même de la réalisation. Il y a plus d'une dame intéressante au Salon et M. Boldini vaut bien M. La Gandara, mais il n'y a qu'un Parsifal, c'est-à-dire une figure qui réunisse la beauté typique, à l'expression intense de la foi. Pour cela peut-être, on l'a mise dans le couloir. Ce tableau fait penser au vilain petit canard d'Andersen, au cygne dédaigné. Qu'il accepte, le cher et bel oiseau, le salut de mon admiration. C'est la plus noble toile de cette exposition.
M. Hochard se rend-il compte que sa Béatification de Jeanne d'Arc et son Pie X embrassant le drapeau français ressemblent à des caricatures, que cela est laid au point de paraître antireligieux et satirique. Quelle excuse invoquera-t-il? Pie X n'a pas une tête ingrate : c'est un autre modèle que Léon X, ce n'est pas un plus mauvais, comme Innocent X par exemple dont le nez trognonne ou Alexandre VI au crâne en œuf d'autruche. Les camériers de cape et d'épée en réalité ne sont pas plus mal que les figurants dans les photographies du Théâtre de Manzi. Pourquoi les calomnier? Et la touche truellée, crêpie, la touche du maçon sur un mur, il ne faut pas parodier les sujets consacrés. Si M. Hochard a oublié Raphaël ; il y a des gens qui ont en mémoire la Messe de Bolsène, la partie gauche de l'Héliodore où passe Jules II sur la sedia, le Couronnement de Charlemagne, la Justification de Léon III, et ces gens-là, M. Hochard les a scandalisés, beaucoup plus que Luca Cranak lorsqu'il coiffait du chapeau de cardinal ses laides nudités, pour plaire à Maître Martin. Malgré l'importance qu'Aristote accorde au chapeau, selon Sganarelle, il ne sert que de thème d'irrévérence chez l'élève de Dürer. M. Hochard vulgarise, abêtit, rend hideuse et sinistre la cour de Rome. J'ai vu Léon XIII bénir, j'ai vu le Sacré Collège défiler, j'ai assisté aux offices pontificaux de la Sixtine et je témoigne que M. Hochard en a menti pour le dessin, pour la couleur, pour l'atmosphère, pour tout. Il y a des formes archaïques, il y a des couleurs éclatantes au Vatican plus qu'en aucun lieu du monde. Pie X offre à un peintre, surtout Pie X passant, autant et plus que n'offrait Léon X ; la réalité ici n'a pas tort : la laideur le peintre l'a mise, au point qu'il a dû l'inventer. Si j'insiste sur ces deux toiles, c'est qu'elles montrent l'inconscience des porte-pinceaux qui crient partout : " c'est la vie qui est laide " et qui en face d'une cérémonie en partie semblable à une du seizième siècle ne voient qu'une mascarade : l'inconscience n'étant pas propre aux artistes, je ne doute pas que ces toiles prétendument décoratives ne soient offertes à la Pinacothèque du Vatican, et acceptées!
Délibération en famille, de M. Alaux, représente plusieurs jeunes gens contemporains devant une table. A quelle condition intéresseront-ils? Car enfin on ne peint pas pour soi? Il faudrait que leur physionomie sans beauté, sans passion, sans action soit détaillée minutieusement. Un contemporain n'a que sa tête et ses mains. On ne peint plus les mains, et on fait la tête en décor ; que reste-t-il pour le contemplateur? Exactement rien. M. Hochard n'a rien vu dans le déploiement des cérémonies vaticanes où il y a quelque chose pourtant. M. Alaux, en réunissant quatre jeunes gens n'a rien pu voir, car il n'y avait rien. N'importe quoi vaut mieux que rien, même les tranches de vie bien parisiennes de M. Guillaume.
Si nous nous retournons vers les thèmes nobles ou décoratifs, le président de céans, M. Besnard, va nous donner un sujet d'étonnement. Le Matin c'est la lueur, livide et argentée pour la circonstance, qui éclabousse un gros corps de femme couchée, la tête vers le spectateur, en un raccourci fort laid, quoique difficile. Je ne chicanerai pas sur l'arrangement pictural : l'aube pleure ses perles dans les roses, comme chante Walter, et éveille une nymphe. Si c'était une nymphe : c'est un modèle vulgaire et lourd aux seins stygmatisés. M. Besnard sait bien que le raccourci de toute la figure ne donne rien de bon, qu'on ne doit l'appliquer qu'à un membre seulement dans les compositions ou la fable l'impose et que le Corrège lui-même ne s'est pas trouvé bien de son emploi. Mantegna aboutit à la caricature dans son Christ mort : et M. Besnard complique la difficulté par la vulgarité des formes, le choix risqué de l'éclairage et réunit ainsi un faisceau d'imprudences qui aboutit à de la laideur.
L'Ophélia de M. Dagnan, blonde, pâle, douce, un peu plus allemande qu'anglaise, est une délicate et tendre figure, peu tragique mais touchante, et qui ne disconvient pas au texte de Shakespeare. M. Dagnan est un peintre prudent, il s'applique ; ses œuvres se maintiennent à un degré respectable d'exécution, et le citer en exemple n'est que lui rendre justice.
M. Jacques Blanche a quelque chose d'étranger mais aussi d'aristocratique dans sa manière. Une exposition particulière de ses œuvres au rez-de-chaussée le hausse singulièrement. Ce parisien donne l'impression d'un Anglo-Saxon et l'Anglo-Saxon, quels que soient ses défauts, a un accent de distinction, du moins dans la haute classe. Nos gentilshommes n'ont pas l'air quasi féodal des lords, inhumains mais hautains. Or, la bonhomie ne vaut guère dans les tableaux ; John Manners, marquis de Granby et la duchesse de Rutland ne dépareront certes aucune galerie des châteaux d'Écosse. Le tableau d'après Borodine intéresse par une recherche réfléchie et bien conduite.
Si M. Loup ne striait pas sa touche, il nous ferait plaisir. Sa tête de femme a une tonalité délicate et tendre. M. Lempoëls peint bien, et de jolies femmes un peu plus flamandes peut-être qu'on ne voudrait, mais telles quelles, bien modelées, elles intéressent. On trouverait aisément de jolies têtes, comme celle de Mme Lavery par M. Lavery, et la plupart étrangères. La française n'inspire guère de bonnes toiles, parce que sa joliesse, composée de nuances, demande une attention soutenue pour en saisir les accents délicats et peu marqués. Les sourires sont rares ; les rêveuses abondent. La sentimentalité prend le pas sur l'esprit, et la mélancolie plane sur tous ces êtres de grâce et de volupté, comme si, malgré leur jeunesse, ils désespéraient du destin en des tristesses de fleurs qui pensent à l'orage ou à l'automne.
Si M. Boldini n'écrasait pas des fondants en manière de tubes et n'abusait pas de ses tons de petits fours et si sa touche n'empruntait rien aux gelées, si ses gris perles et ses mauves ne froidissaient ses toiles, il faudrait saluer en lui un sens vraiment aigu de la contemporaine élégante. L'irréalité de sa couleur sans beauté nous gêne pour goûter sa notation si aiguë de la grâce, absurde comme toutes les grâces d'un moment, mais si vive. Il y a quelque chose d'impur et de capiteux dans ces femmes jaillissant de leur corsage et finissant non en sirènes mais en tortillages de chiffons. Tout est faux, mais le modèle es si artificiel qu'un effet notable est produit par ces partis pris contradictoires à la réalité. La jolie et invraisemblable marionnette que la femme de M. Boldini, sorte de mousmé parisienne, vive comme aucune poupée et sémillante comme une étoile reflétée dans un ruisseau de la rue Royale, vision documentaire après tout, auprès de laquelle la cocodette du second Empire semblerait matrone et provinciale.
M. Capiello a le meilleur portrait d'homme du Salon. Il eut, il faut le dire, le plus intéressant modèle ; M. Henri de Régnier a dans sa verticale un rythme de peuplier, une oscillation singulière, et cela se trouve étonnamment rendu, ainsi que l'ennui de la figure, longue, hautaine, résignée : j'ai vu un Paul Adam du même artiste où le célèbre romancier est saisi dans le mouvement du rejet de la tête en arrière qui lui est familier : et c'est un grand mérite que de noter le mouvement individuel et de le montrer dans l'immobile effigie. Son portrait de femme a de la hardiesse ; la figure est bien campée, un peu trop rose sur le fond doré et la peau de chèvre, mais surtout peinte trop vite : la chair, la chair féminine doit être caressée avec le pinceau et non brossée. Considéré comme esquisse, cela est excellent. Les rapports de tons se soutiennent bien, les lignes se balancent et il n'y manque qu'une touche plus étroite, plus lente, plus fondue.
Comment parler de M. Burnand, sans le chagriner? Son intention le recommande et sa pratique l'accuse. Il a le sentiment religieux et la forme vulgaire. Qui reconnaîtra la parabole du fils prodigue dans ce groupe sans style?
Alexandre Seon a retrouvé la façon simple et ingénue de l'enlumineur pour sa Fleur de France, Jeanne d'Arc aux yeux bleus, d'une pureté de lis. Au-dessus une figure sombre et grave, une femme à la sévère cape de paysanne contemple le flot dévastateur qui monte : petite page d'un profond sentiment et qu'on aurait dû mieux placer.
M. Osbert continue ses visions poétiques et bleues, et M. Cornillier renouvelle ses têtes de femme avec un crayon sûr ; M. Picard s'amuse et nous amuse avec une jolie frimousse drôlement pochée ; M. Willette conserve sa grâce fantaisiste si étonnamment féconde en inventions d'un sentimentalisme coquet. Combien de trumeaux haut classés et haut cotés n'égalent pas son art si fin et plus profond que celui du dix-huitième siècle.
A tout ce qui vient d'être cité, et à d'autres, que manque-t-il pour que ce soit vraiment bien, presque admirable? Car, ni l'imagination, ni le sens de l'exécution ne font défaut. Il manque l'application, les préparations plus lentes, multipliées, les grattages, les recommencements et surtout les recherches et les accomplissements du pinceau. Rien de tout cela n'est fait ou fini, comme vous voudrez : rien n'est au point d'achèvement.
L'avenir, qu'on en doute pas, appartient aux œuvres exagérément finies. Cela ne signifie pas qu'on doive lécher littéralement, blaireauter et poncer. Finir a un sens suivant chaque genre : une fresque est finie déjà sur le carton ; un portrait tel que celui de M. Capiello n'est que commencé à l'état où il l'expose.
Prudentia, dame et patronne des vertus, invoquée tout à l'heure, a-t-elle été obéie, par celui même qui la nommait ; et la critique aujourd'hui ne témoigne-t-elle pas de la même hâte que l'œuvre?
Quand on voit le nombre de feuilletons que Théophile Gautier consacrait au Salon, dans la Presse ou le Moniteur, quand on se souvient qu'il y a seulement vingt-cinq ans, l'Artiste attribuait plus de cent pages à la grande exposition, on constate ce fait bien étrange : la production a décuplé et l'attention publique a fortement diminué.
La vente augmente, comme pour les livres, et pourtant la culture baisse. Les nouveaux venus de la richesse rendent à l'art un culte bien intentionné, malheureusement, ils ne distinguent pas entre Jéhovah et Baal, entre Jésus et Mammon ; et comme le libraire leur choisit les livres, le marchand choisit leurs tableaux.
Les riches aussi sont imprudents. Ils ne considèrent pas ce qu'il y a à faire, ils ne visent pas la véritable fin de l'art qui est de fomenter l'éclosion des belles œuvres. Mais ils ont pour excuse l'exemple de l'État qui paye tant de professeurs et de conservateurs sans être plus compétent que l'homme de la cent cinquantième avenue. Tout le monde est désorienté depuis l'abolition de l'École. Elle avait des inconvénients, mais elle garantissait les faibles contre eux-mêmes et, grâce à elle, il n'y a presque pas de mauvais tableaux anciens, tandis que notre production exhibe des aberrations lamentables. Le caractère cacophonique des salons, vous ne l'observeriez dans aucun musée ; on appelle cela individualisme. A la vérité il y a peu d'individus qui soient quelqu'un et qui aient le droit de disconvenir aux bons principes.
Lorsque M. Auburtin reprend le thème délicieux de Luini, le Bain des nymphes, il a tort de laisser des formes imprécises et d'exagérer le rosâtre des chairs mouillées. La convention qui attribue à la peau de résister à l'action décolorante de l'air doit être observée. Le nu, état héroïque, ne se subordonne pas heureusement aux effets atmosphériques. M. Anquetin le comprend à merveille en ses charmantes petites nudités qui sont d'abord jolies, ce qui sera toujours la meilleure façon d'être vrai.
Chez M. Maurice Denis une volonté de style et une émotion sont compromises par une touche de décor. Sa coloration dure et fictive ne convient pas à ses inventions de miniaturiste. Lorsqu'on adopte un genre archaïque, il convient d'en suivre la facture ; par logique. Que dire des façons de papier peint que M. Levy-Dhurmer intitule " Fantaisie sur l'Automne "? Point de formes, une couleur qui prétend à la synthèse et qui n'est que dure et monotone. L'automne est roux mais d'une rousseur plus cuite, presque grise. Quand on se borne à un seul ton, il faudrait le trouver juste : le trouverait-on, que cette manière de chercher la couleur dans l'informe, de s'adresser à la rétine seule, de tendre à une sensation optique, sans aucun effet de sentiment, marque le dernier terme de la décadence et du matérialisme. Chez M. Dhurmer qui jadis pasticha les modelés de Léonard et fit un art très précis et très écrit, cette manière s'inspire de je ne sais quel opportunisme et se réfère à l'influence de M. Debussy, ce semble ; elle disparaîtra de la cimaise. C'est trop qu'elle s'y soit montrée. Quand Bridoison ânonne " tout est dans la forme ", il raille les rites sociaux surannés et menteurs : ici cette formule redevient grave, solennelle, comme la loi de l'expérience et la parole de Platon.
M. Rodin étant un dogme, il serait impie de le critiquer. Cependant il est le seul statuaire qui ait fait des torses pour une exposition : jusqu'à lui, le temps, ou les Barbares se réservaient ce genre, car seul le temps ou les Barbares se plaisent à casser tête, bras et jambes. M. Rodin a-t-il voulu faire un antique? Il n'a guère réussi. Ce torse même, tiré d'une fouille, ne passerait pas pour un beau fragment. Car, aucune statue n'a été faite en cul-de-jatte ; elle est devenue telle, par accident.
Un Slave, M. Soudbinine a exprimé l'opinion de la presse il a apothéosé M. Rodin sous les traits du Moïse de Michel-Ange! Pourquoi pas en première personne de la Sainte Trinité. Parmi les artistes demi-dieux, M. Rodin est le Père, Zeus. Il faut admirer l'enthousiasme et déplorer aussi que les notions de la plastique soient si rares aujourd'hui. Figurez-vous le torse de M. Rodin et son apothéose, à Florence, au seizième siècle!
M. Dampt a fait et parfait une fine et aristocratique tête de femme : ce n'est pas la Sainte Cécile de Donatello, mais quel art prudent, sage, équilibré : voilà du bon travail et du style. Les bustes d'enfant de Mme Antoinette Vallgren sont délicieux de justesse et d'exécution serrée. Il appartient à la femme de bien modeler l'enfant pour des raisons transcendantales. Le rôle unique, dans l'histoire des religions et des arts, du Bambino a fleuri comme un rameau du culte de la Vierge. L'enfant Jésus, comme le petit saint Jean, sont des créations du cœur féminin, des reflets de la sentimentalité sur le dogme et sur l'œuvre.
En quinzaine, nous trouverons chez les artistes français la véritable exposition de sculpture : avec les mêmes traits d'imprudence relevés chez les peintres.
Faut-il préciser l'esprit de cette étude forcément cursive et catégoriser les imprudences. Il y en a trois principales : imprudence dans la conception, imprudence dans le choix des formes, imprudence dans l'exécution. La conception est cette opération cérébrale qui crée le corps d'une idée ou le geste d'un sentiment. Littéralement concevoir pour un artiste c'est incarner. Concevoir la Vénus, ce ne sera point reproduire une femme, mais superlativement la plus belle des femmes.
Comment préciser cette superlativité? Par le choix des formes. Où sont-elles ces formes? Nulle part dans la réalité, partout dans les esprits. Vénus spirituellement représente une notion abstraite d'une clarté extrême : un illettré même la pense. Pour passer de l'abstraction à la réalité de l'œuvre il faudra trouver la rationalité extérieure de l'idée et, pour plus de sûreté, opérer par les négatives. Devant la difficulté de dire ce qu'est la déesse, nous nous hâterons de préciser ce qu'elle n'est pas.
Elle n'est ni vierge, ni mûre : ce sera donc une jeune femme. Elle n'est ni sage, ni perverse : ce sera donc un être de passion, capable de bien et de mal. Comment s'appelle son fils? Éros, le désir. Elle sera donc désirable à tous. De là un certain côté officiel (pardon du mot) dans sa beauté.
Mais il y a trois degrés dans le désir ; le spirituel (la Joconde), le sentimental (Mme de Calonne par Ricard), le sexuel (Laura du Titien). Les anciens n'avaient que deux types, l'Uranie et la Pandemos ; l'individualisme n'entrait pas dans leur conception artistique, tandis qu'il constitue le fond de la nôtre. Nos chefs-d'œuvre ne correspondent à aucune des catégories helléniques. La Vénus spirituelle serait drapée : sa tête seule manifesterait sa beauté intérieure, puisque les yeux et la bouche sont les moyens d'extériorisation animiques. La Vénus passionnelle (celle de Botticelli, par exemple,) se prête aux expressions les plus diverses : car la passion n'a point d'autres symptômes que sa chaleur. Quant à la Vénus physique, elle manifestera le type le plus général et sera forcément un peu poncive.
On voit comme l'idée la plus simple nécessite de cogitations, si on veut concevoir avec prudence.
Le choix des formes dépend de la conception : il faut chercher dans la réalité la justification et l'appui de sa figure, la retrouver partiellement au moins. Comme on ne peit citer plastiquement que les comédiennes, Mmes Bartet et Weber représentent chacune un aspect olympien, l'une par la force et l'impériosité, l'autre par la grâce et la langueur. Vénus n'est ni l'une ni l'autre, mais l'une et l'autre peut-être. On n'enseigne pas aux peintres l'adaptation du modèle à la conception : secret très profitable qui consiste à tirer d'un même corps plusieurs aspects. Le même bras deviendra celui de Vénus en l'arrondissant, en le fossetant ou celui de Diane en le musclant : la même jambe, dans le premier cas, sera plus molle avec de l'embonpoint et dans le second vive et un peu sèche. Et qui ne sait pas tirer Diane de Vénus, ou vice versa, ne sait rien, et fera défiler cent modèles, sans trouver ce qu'il lui faut.
Quant à la prudence d'exécution, elle consiste à retoucher, à raturer, à refaire, comme la perfection d'une page de style dépend du nombre des épreuves qu'on corrige. Mais au point où l'on ne voit plus rien à changer, ni dans le linéament, ni dans l'expression, où l'œuvre de dessin (contour et modelé) est accomplie, il reste à colorer. Et, pour être bref, au visage, aux mains, et à toute chair jeune, aucune trace de brosse ne doit rester, c'est-à-dire, car trop de gens ont intérêt à ne pas entendre, le contemplateur ne doit pas apercevoir même le sens suivi dans la manœuvre du pinceau. Pour les fonds et la draperie on fait à son gré ; pour le visage et la chair, le fondu, l'absolument fondu est la manière la plus longue, la plus lente, la moins pratiquée, mais la seule. Quand on voit comment une chose est peinte, c'est qu'elle n'est pas assez bien peinte.