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Joséphin Péladan, articles parus dans la Revue hebdomadaire 1900-1913.

 
 
DE LA POÉSIE INDIVIDUALISTE - LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES ET PAUL MARIÉTON.
 
DE LA POÉSIE INDIVIDUALISTE
LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES ET PAUL MARIÉTON
Le vingtième siècle a laissé derrière lui deux écoles littéraires qu'il ne faut pas regretter : le réalisme, qui aboutissait à l'ignorantisme sous couleur de vérité, et le mouvement parnassien, qui développa le côté ouvrier du poète et le réduisit à un art de décor.
Verlaine seul, âme délicieuse malgré ses ombres, tint tête aux peintres, aux émailleurs, aux ciseleurs qui maniaient la lyre et ne chantaient pas. Une femme a rénové l'individualisme en poésie. Elle mérite qu'on oublie sa jeunesse, sa beauté, son double et éclatant blason, pour admirer le Cœur immortel et l'Ombre des jours.
J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j'ai eu cette ardeur, par l'amour intimée,
Pour être, près la mort, parfois encore aimée,
Et qu'un jeune homme alors, lisant ce que j'écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des compagnes réelles,
M'accueille dans son âme et me préfère à elles.
Quoi de plus femme, de plus jeune et jolie femme, que ce dessin de plaire par delà le tombeau et de se faire aimer, indéfiniment, en esprit, en fée, en revenante idéale, victorieuse des compagnes réelles? Comme on est loin de la femme de lettres qui renie son sexe et devient hybride! Le talent ici ne fait pas ombre sur la grâce ; c'est une femme qui chante, en voix de femme et pour le seule mobile féminin : plaire ; seulement la coquetterie s'élève ; il s'agit de plaire aux âmes et de plaire toujours ; la coquette veut l'immortalité :
Parce que l'eau, la terre et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu'en mon âme.
Elle s'éblouit de ses colorations intérieures aux reflets de la vie : elle sauvera de l'éphémérité ses impressions ; elle fixera, avec application, les beaux mouvements, les nobles tristesses, les suaves rêveries, pour la consolation et la joie mentale des jeunes hommes à venir. Elle se propose, comme aboutissement du devenir, de retrouver les bons faiseurs de chansons :
Chère ombre de François Villon,
Que n'ai-je pu presser tes mains
Quand on voulait par les chemins
Te faire pendre!
...Es-tu toujours simple et divin,
Ivre de ferveur et de vin,
Bon saint Verlaine?
La grande dame oublie ainsi préjugés et banales bienséances. Achille à Scyros se trahit à la vue d'une épée ; elle ne résiste pas à la fascination de la lyre. Mais on se tromperait à croire que l'influence contemporaine décide de son goût. le livre porte en épigraphe un vers de Racine, qu'elle évoque en plusieurs endroits :
Et souffrir, le passé au cœur se réveillant,
Les étourdissements d'Hermione et de Phèdre.
Or, l'admiration de Racine, c'est-à-dire le considérer comme le plus grand de tous les poètes français, constitue une esthétique.
L'Ombre des jours s'ouvre par un long soupir :
Pourtant, tu t'en iras un jour de moi, jeunesse ;
Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras.
Je souffrirai, je pleurerai, tu t'en iras...
Mais la sereine nature déroule ses aspects consolateurs. Les Pays de l'Aisne et de l'Oise,
...beaux pays d'ordre et de joie...
Villes pleines d'amour où l'église et l'école
Cerclent d'un haut regard le pavé large et dur,
lui inspirent des expressions passionnées ; nul n'a plus profondément aimé le doulx pays de France que cette princesse roumaine.
L'Année ressemble fort à un chef-d'œuvre et traduit inoubliablement le sens intime et antithétique de l'hiver et de l'été ; thème personnel au poète et qu'il reprend sans redite dans le Répit :
Mon dieu, je ne puis pas dire combien il est fort
Mon cœur de ce matin, devant le soleil d'or.
La notion d'aurore éblouit, comme si le cri des cigales magiquement s'augmentait de paroles.
Parfois l'image prend une largeur de geste antique :
Et mon regard sera sur toi comme un été
Plein de feuillage vert et de branches mobiles.
Ou bien une phrase digne d'une bouche prophétique :
Mon cœur est comme un bois où les dieux vont venir.
La critique, qui fut littéralement séduite par le Cœur innombrable, a tout de suite collé, suivant sa coutume, cette étiquette nécessaire pour que ceux qui ne comprennent pas aient l'air de comprendre, et Mme de Noailles a été classée ronsardisante. On pouvait aussi évoquer André Chénier et, à plus juste titre, Verlaine. Toujours, dans une œuvre, quelques reflets des admirations de l'auteur se retrouvent. Sa fréquentation de la Pléiade l'a orientée vers une sentimentalité païenne, digne d'une âme de la Renaissance. Sa vision paraît contemporaine de Silvius Æneas, qu'elle ne doit pas connaître, et du Songe de Polyphile, qu'elle ne peut comprendre. Mais si l'esprit est orné par les plus beaux modèles, si le goût témoigne de rareté, la sensibilité demeure ingénue, et l'accent sincère s'élance du cœur, téméraire parfois, enivré et enivrant.
Il y a, dans l'Ombre des jours comme au Cœur innombrable, un double effort descriptif : l'un, sous l'influence de l'époque, descend à peindre la Petite Ville : c'est le moindre ; l'autre fournirait de magnifiques vers pour des estampes d'après Claude et Poussin. Cependant le génie de Mme de Noailles est ailleurs.
Dois-je ouvrir une parenthèse sur ce mot fatidique à prononcer? Bien des gens se figurent qu'un marquis est supérieur à un comte en noblesse, et que de même le talent est le grade qui vient avant le génie. Delacroix représente le génie et Ingres le talent. Il y a de petits génies, il y en a d'incomplets : toutefois, un esprit exercé ne les confondra pas avec les talents. Entre un Dante, qui est pape éternel des lettres occidentales, et Verlaine, devant lui simple clergeon, il y a un monde de degrés hiérarchiques, et cependant ils appartiennent à la catégorie géniale tous les deux.
Mme de Noailles est un poète de génie : elle a créé des images encore inouïes, pour les états d'âme les plus vifs. Est-ce à dire qu'elle l'emporte sur toute lyre vibrante à cette heure et qu'elle obtiendra le suprême suffrage du vingtième siècle? Apollon seul le sait.
Mais ceux-là qui liront les pages de mon livre,
Sachant ce que mon âme et mes yeux ont été,
Vers mon ombre riante et pleine de clarté,
Viendront, le cœur blessé de langueur et d'envie,
Car ma cendre sera plus chaude que leur vie.
Cette chaleur d'une âme pure et enthousiaste rayonne avec éclat à chaque page, à celles surtout où le poète regarde en lui-même et nous y fait voir.
Le vrai lyrique s'élève au-dessus des autres hommes par sa faculté d'expression ; par son impressionnabilité miraculeuse, il incarne l'espèce et ses aspirations. C'est un pontife momentané et qui invente son rite chaque fois qu'il monte à l'autel. En lui, le sentiment général se transfigure comme à un prisme de beauté. Je n'appellerai pas Mme de Noailles nouvelle Sapho ou dixième muse. Sa lyre éphébique confond en ses harmonies les mâles pensées et les séduisantes rêveries. Sa lyre a son âge plutôt que son sexe : la jeunesse qu'elle pleure déjà l'auréole d'un charme hiératique. Il y a du mystère dans son inspiration, et, malgré que, par des mouvements d'enthousiasme sacré, elle nous ait laissé voir un éclair de son âme nue, je reste, après avoir lu l'Ombre des jours, dans ce même trouble qu'ont senti les âmes profondes devant le Faune de Praxitèle ou un dessin de Léonard, trouble sans expression, aux harmoniques indéfinies.
En même temps que l'Ombre des jours, un livre paraît qui proclame aussi la doctrine individualiste en poésie : Hippolyta ; et quoique l'auteur soit déjà célèbre et nous ait donné, après la Viole d'amour, Hellas et le Livre de mélancolie, cette nouvelle œuvre change sa place parmi les poètes contemporains et la hausse au-dessus de ce qu'il était.
L'Hippolyta de Paul Mariéton est un grand poème, un intermezzo où les phases de la passion se développent avec l'intérêt du roman et le lyrisme de l'ode. Une singulière unité règne parmi les deux cents pièces du recueil : et cette unité est celle d'un grand amour.
O vierge au regard fort, jeune Hellène héroïque,
Déesse aux membres fins, vase de majesté,
Ton être harmonieux est la lyre pudique
D'où les frissons d'En-Haut font jaillir la clarté!
Nous sommes déshabitués de ces apothéoses du désir ; aujourd'hui, on n'admire plus, même quand on aime : on note ses impressions comme le médecin un symptôme. Le poète, lui, les grandit et les chante :
Et c'était Vous, gracile et forte messagère
D'un Olympe de neige aux splendeurs de soleil,
Qui, dans le chaste éclat d'un rythme de lumière,
Apportiez à mon cœur l'aube de son réveil.
Même quand l'intimité s'établit, le lyrisme ne cesse pas :
Je t'aime, ô frais Miroir du monde
Que rien du monde n'a terni,
Pour l'âme ingénue et profonde
Où tu reflète l'infini.
La femme aimée gardera aux yeux de l'amant son rayonnement de muse :
O vous, ma jeune muse ardente et solitaire
Qui tenez sous vos yeux l'empire de mes jours
....................
Hippolyta, ma déesse hautaine,
L'acier de vos regards qui trouble
De son miroitement les doux fers de ma chaîne,
L'acier de vos regards me trouble
Comme une onde aimantée aux jeux de la sirène.
La vision grandiose ne faiblit pas aux banalités fatales de la fréquentation :
Or ce soir, pauvre fou qui t'aime comme un sage,
Gardienne d'idéal dont mon cœur est le prêtre,
Je dépose à tes pieds ce qui, durable gage
De l'humble attachement tenace aux rameaux verts,
Dont est mon patient espoir le témoignage,
Sœur de ma race, ô source où puise mon courage,
Hippolyta, druidesse aux yeux clairs!
Mais voici que le troubadour moderne se souvient de la tradition ancestrale et de son ésotérisme, et par un seul trait il va mettre en suspens les termes adoratifs :
Est-ce toi que j'aime, ou le seul amour?
Un moment sa pensée réagit contre l'aveugle attraction ; mais Hippolyta l'emporte aisément sur la métaphysique :
Ah! ma beauté, miroir de toute la beauté,
Doux visage si pur qu'il fait pleurer les anges
En regret de l'humanité...
Quels bracelets d'or et gemmés ont jamais magnifié un bras de femme et de princesse comme ces vers :
Le psaume de l'ancienne ivresse en moi se lève!
Voici tes bras, beaux bras nus
Dont j'étais fasciné sans trêve,
Tes bras blancs, tes bras ingénus,
Si chauds à mon désir et si frais à mon rêve!
Les beaux vers classiques, et qui pourraient être attribués aux plus grands, foisonnent :
Doux battements des yeux par où l'âme respire...
Claire face d'amour où s'exalte mon cœur...
Je ne vois que tes traits dans la beauté du monde...
Mais moi qui ne poursuis la Beauté qu'en ton âme...
Oh! ne plus nous connaître à force de nous voir...
Je souffre de savoir vaincu ce cœur si brave...
Je ne sais rien de vous qui ne soit pur et fier...
Oh! ne plus se comprendre à s'être trop écoutés...
Elle est dans nos désirs cette énigme du monde...
L'amour tient séparés ceux qu'il a réunis...
Maudit soit le désir qui limite l'amour...
Il est vraiment impossible de dignement parler d'une poésie qui doit son charme à l'emmêlement des effets, aux changements imprévus de mesure, à des variétés que la partition seule manifeste. Hippolyta pourrait porter en sous-titre : Sonate amoureuse. La musique passionnelle y fait entendre son protéisme indéfini.
Le thème, d'une simplicité éternelle, n'a de spécial qu'une pureté anachronique. Le sentiment domine sans cesse la sensation ; c'est l'âme surtout qui désire et qui possède ; c'est l'âme qui remplit de ses fleurs et de ses élans ce poème très noble, tel que nous n'en lisons plus. Dans les décadences, l'amour prend le masque du délire, la volupté fait les grimaces de la luxure, et les amoureux semblent des malades ou des hallucinés.
Tout ce qui me retient en toi, fleur de ma race,
C'est tout ce qui m'a fait mon être harmonieux,
L'ordre de ma raison, la voix de mes aïeux
Et le sang qui m'attache aux rythmes de ta grâce.
Mon cœur seul ne t'est point fidèle, ô ma beauté!
Je ne confierais pas mon bonheur à ses fièvres...
L'inspiration de Mariéton est saine : ce n'est pas en vain qu'il fut le page, l'aide de camp, et qu'il est l'ami du grand Mistral, comme il fut l'ami de Joséphin Soulary et de Paul Chenavard. C'est un poète latin dans le sens classique et élogieux du mot, c'est-à-dire un lyrique qui garde la pudeur dans la passion et le goût dans la forme expressive. Peut-on dire, à une époque putrescente, qu'un poète est pur sans lui nuire? C'est cependant une originalité qui vaudra plus tard, pour d'autres générations.
Hippolyta est un beau livre, beau par la constante noblesse de l'émotion, beau aussi par l'exécution classique d'une égale sûreté.
La beauté mystérieuse qui a inspiré ce cantique, un des plus émus parmi la littérature amoureuse, peut être fière de son poète et lui donner la couronne myrtile en échange de ces lauriers qui resteront verts aussi longtemps qu'il y aura des esprits pour apprécier les vers lyriques, et des âmes tendres, attentives aux histoires d'amour.
Paul Mariéton a conquis, cette fois, cette consécration qui fait passer un poète dans l'histoire littéraire. Il lui appartenait déjà par son rôle prépondérant félibréen. Dire son rang parmi ses pairs serait contrister plusieurs ambitions légitimes ou autres : et à quoi sert d'assigner un rang à une individualité? Elle est par elle-même, et la comparer ne lui ajoute rien.
Hippolyta est un beau poème d'amour, un des plus beaux que j'aie lus.
Si ce sentiment devient celui de quelques autres, Paul Mariéton aura la gloire, - qu'il mérite pour avoir gardé cette originalité de l'inspiration pure aux troubles sources de la passion, et affirmé par une œuvre admirable la vérité de l'individualisme en poésie.