-
-
- Salon d'automne 1913
- C'est de Munich, à l'Exposition internationale du Palais de Cristal, ou
en Suisse, au Salon Fédéral, ou d'Amsterdam, au Musée municipal, qu'on peut juger de
l'influence qu'exerce le Salon d'Automne. Quelle puissance de contagion! L'Europe entière
est infestée.
- Cherchons l'explication du phénomène.
- D'où sort l'armée de l'émeute?
- Il n'y a qu'une minute, la rue était honnête, paisible, avec ses
passants ordinaires. Soudain, d'étranges individus, jaillis d'entre les pavés, sont
apparus ; ils se reconnaissent, se comptent, se groupent : le crime a mobilisé ses
troupes. Elles sont prêtes pour le pillage, l'incendie et le massacre : c'est le grand
soir et le chambardement va commencer.
- D'où sort la légion des barbouilleurs?
- A peine le Salon d'Automne avait sonné le clairon de l'anarchie, que
tous les paresseux, tous les ignares, tous les ratés se sont levés : leur règne
arrivait, et l'art avait sa Commune ; et, inconcevabilité, l'État offrait l'hospitalité
à un Salon de fédérés. Ceux-ci se justifient de la même façon que leurs pères
insurrectionnels de 1870 : l'art a été trahi par l'Institut et par l'École, et
l'insurrection manifeste les consciences indignées. Il y a de tout dans cette foule :
même des gens qui prétendent peindre une tête à la fois de face et de profil. Ils sont
fous ou ils se moquent. Un cube est un parallélépipède dont les douze arêtes sont
égales ou dont les six faces sont des carrés. L'individu qui prétend montrer dans une
seule figure ces douze arêtes ou ces six faces simultanément, est traité sur le même
pied que ceux qui sont officiellement les maîtres, professeurs et dignitaires de
l'institut et de la Légion d'honneur. Ces folies et ces farces s'exhibent aux mêmes
cimaises que les uvres des patentés et décorés. Dans un palais national, la
garantie du gouvernement met sur le pied d'égalité membres de l'institut et cubistes.
- A Bruxelles, l'Académie a des salles qu'on donne gratuitement à tout
groupe d'artiste qui en fait la demande : mesure large et propice à la liberté de l'art.
A Paris, quand on a demandé quatre murs pour une exposition idéaliste, l'Administration
a ri au nez du quémandeur. Qu'on comprenne bien ma pensée : je ne blâmerais pas l'État
de mettre une salle à la disposition de tous les groupements d'art, quels qu'ils soient ;
je le blâme de réserver exclusivement ses palais aux fédérés, c'est-à-dire aux
ennemis de l'ordre, aux insurgés contre les règles.
- ...
- " Plus laid que nature " Quelle devise et à quoi sert un art
semblable? Est-il possible qu'on le fasse, que d'autres le subissent. Les Automnaux me
paraissent des monstres : car notre sensibilité n'est ni éteinte ni amoindrie. Le
président de la République, en refusant d'assister à une tauromachie, a fait un geste
admirable, au point de vue de la civilisation ; il a donné une leçon d'humanité dont la
provence peut prendre sa part et qui lui assure, en dehors de sa vie politique, une
physionomie devant l'esthétique. Car il serait puéril de ne saluer la beauté que dans
les choses du dessin et de ne pas l'admirer dans les actes. Sur ce point, les platoniciens
sont explicites, et le grief majeur contre le Salon des fédérés, c'est son caractère
de mauvaise action, son imposture. Il vous montre des horreurs qui n'existent pas et que
des malades ou des cyniques inventent, comme certains estropient leurs enfants pour
attirer l'obole publique. Imitons notre président, refusons d'aller aux Automnales, comme
il a refusé d'aller à l'immonde spectacle, maudit par tous les papes, tant et si bien
que, suivant les canons, les acteurs et les spectateurs sont tous excommuniés et qu'il
n'est pas un confesseur qui puisse déclarer vénielle la présence sur les plazas.
- " Si vous ne souffrez pas à la vue du laid, vous perdez, dès ce
moment, le sens du Beau. " Celui qui a écrit cette sentence est un tel homme que
seuls les sauvages et les barbares passent outre ses lumineuses lois. Il fallait piétiner
un crucifix pour être reçu au sabbat, il faut mettre le pied sur Platon pour entrer au
Salon d'Automne. Des hommes ignares l'oseront. Du moins que les femmes et les jeunes
filles s'écartent et ne salissent pas leurs beaux yeux, leurs yeux suaves de fiancée :
que tous les beaux yeux se refusent à ce salissement, pour obéir à Platon et à cette
hygiène supérieure qui prescrit de fuir les pestiférés. Le Salon d'Automne est un
foyer d'infection mentale.
|