-
-
- On te trompe !
-
- Peuple, on te trompe !
-
- Tu crois, bon peuple, que ces
fougueux tribuns, à la langue dorée, qui te font chaque soir de si
belles promesses ne rêvent que ton bien.
- Ils te trompent.
- Tu n'es en leurs mains qu'un
docile instrument dont ils se servent pour s'élever au pouvoir, et
qu'ils dédaignent quand ils sont satisfaits.
- Viennent-ils à tomber ? ils
regrettent leur ingratitude qui a compromis leurs intérêts.
- Mais ils te savent plein
d'indulgence pour leurs petits méfaits.
- Ils se rapprochent de toi :
- Et te font comprendre à leur
manière qu'en t'abandonnant, ils ont rempli le plus sain des
devoirs.
- Tu leur pardonnes ;
- Et ils recommencent leur vie
d'audacieuses déclamations, de sourdes intrigues, de menaces impies, le
tout au nom de la sainte fraternité, jusqu'à ce que lassé de
les entendre crier on leur jette une nouvelle part du gâteau.
- Alors, ils changent subitement.
- La république n'est plus en péril.
— Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. — Le
pauvre n'a pas faim, car ils représentent le pauvre, et ils sont repus.
- Caméléons socialistes, fléau
de la société, ne levez pas si haut la tête, car l'heure viendra où
le peuple éclairé sur vos intentions vous demandera compte de tant de
lâchetés, de tant d'infamies, et de tant de sang répandu !...
- Peuple, on te trompe !
- Mais, peuple, je m'aperçois que
tu lis ces lignes avec indifférence et que ne parais pas ajouter foi à
mes paroles.
- Ils t'ont donc bien circonvenu,
ces apôtres du socialisme !
- Ils t'auront dit dans leur
langage si plein d'exquise politesse :
- "Peuple, nous sommes ta
représentation, et qui nous manque te manque ; quand, donc, tu liras un
livre qui parlera mal de nous, méfie-toi, car ce livre doit sortir de
la sentine littéraire de quelque riche Malthusien."
- Et tu te méfies de moi.
- Tu as bien tort, peuple, car je
te le déclare sur l'honneur j'appartiens comme toi à la grande famille
des parias et des déshérités, ainsi que l'appellent nos violents prédicateurs
et j'emloie mes épargnes de bien des mois pour te donner un salutaire
avis.
- Puisses-tu en profiter.
- Peuple, en vérité, en vérité
je te le dis, ceux-là ne sont pas tes meilleurs amis qui t'invitent à
détester le riche.
- Le riche est ton frère comme le
malheureux.
- Ne vas-tu pas lui faire un crime
de sa richesse, et voudrais-tu, par hasard, qu'il t'invitât à partager
cette fortune qu'il a légitimement et péniblement acquise par trente
années de privations et de rudes travaux ?
- Peuple, ce la ne serait pas
juste.
- Ne hais pas le riche, car tout
chez lui : repas, bals, fêtes, dépenses folles, tout te profite.
-
- Et tel est exploité
aujourd'hui, qui demain sera exploitant,
- L'humanité est ainsi faite.
- Dieu l'a voulu.
- Adorons et soumettons-nous.
-
- Et dis-moi peuple léger, qui te
laisses si facilement séduire par des utopies qui n'ont même pas le
sens commun, dis-moi, as-tu réfléchi sérieusement à ce qui
adviendrait de toi, si prenant à la lettre ces déclamations insensées,
les riches s'étaient réunis et avaient accepté le principe de
l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme.
- Je vais te le faire pressentir
par trois exemples :
-
- premier.
- Un maître de maison a un commis
aux écritures qu'il paie 1,500 francs par ans, et qui lui rapporte
2,000 francs. Exploitation de 500 francs.
- Pour ne pas l'exploiter, le maître
le remercie, puis il se met à sa place, travaille avec ardeur et
courage, s'habitue peu à peu à ce surcroît d'occupation, et finit par
s'apercevoir qu'il n'avait réellement pas besoin de commis aux écritures.
- Bénéfice net 2,000 francs.
- — Mais, me demandes-tu, le
commis aux écritures que va-t-il devenir ?
- — Patience.
-
- deuxième.
- Un jeune homme s'est donné la
fantaisie d'un domestique pour cirer ses bottes. Ce domestique lui coûte
400 francs par an.
- Le jeune homme paye son
domestique très-exactement et sans regret, car jamais l'idée ne lui
est venue qu'il pouvait se passer de domestique.
- Bientôt il apprend qu'il
exploite son semblable, et que c'est un crime de lèse-humanité. Il
s'empresse de remercier son domestique pour ne pas rester plus longtemps
criminel, et il se voit contraint par la nécessité de cirer ses bottes
lui-même.
- Il ne tarde pas à reconnaître
qu'il pouvait parfaitement se priver de domestique.
- Bénéfice net (y compris la
nourriture), 1,000 francs.
- — Mais le domestique, que
va-t-il devenir ?
- — Patience.
-
- troisième.
- Un manufacturier a un ouvrier
qu'il paie 4 francs par jour soit : 1,440 francs par an, et qui lui
rapporte 2,000 francs. Exploitation de 560 francs.
- Pour ne pas l'exploiter, il le
remercie, et d'abord il se trouve un peu embarrassé... Puis, il le
remplace par des machines qui ne coûtent que l'achat et la pose, et qui
fonctionnent, ensuite, gratuitement.
- Les machines lui coûtent 1,400
francs environ, il n'a donc, ni profit ni perte. Pendant la première
année, mis chaque année suivante il éprouve un bénéfice net de
1,440 francs, en admettant que la machine ne travaillera pas plus vite
et avec plus de précision que l'ouvrier.
- — Mais, pour Dieu, répètes-tu,
les ouvriers, les domestiques, et les commis aux écritures, que
deviendront-ils !
- Ils mourront de faim, peuple,
et, tu devras ce nouveau bienfait à ces prophètes de malheur qui
poursuivent ta ruine et ton abaissement avec un acharnement que tu ne
trouverais pas chez des ennemis.
- Et dis-moi, peuple, maintenant
que tu viens de voir par les trois exemples que je t'ai tracés, qu'en
nombre de circonstances le riche pourrait se passer du pauvre qu'il
paie. Penses-tu que ce soit le riche qui exploite le pauvre, ou le
pauvre qui exploite le riche ?
- Et n'y a-t-il pas générosité
réelle, amour véritable des hommes de la part du riche qui emploie des
gens dont il n'a nul besoin.
- Cesse donc, peuple, tes récriminations
contre le riche.
- Tu vois bien qu'on le calomnie.
-
- Romulle.
-
-
-
-
-
- Liberté de la rate
- ةgalité
d'humeur.
- Fraternité des rigolades.
-
- Journal
des blagueurs
- numéro didéochicoquancarelambardino.
- Nous publierons la queue de ce
journal à la première compète.
-
- On échange ce numéro contre
argent à Paris, chez VENTE, Place Maubert, 8. A Constantinople, chez le
Grand-Turc. A Montmartre, chez le portier de l'Académie.
- Avis. — Ceux de nos
souscripteurs à qui nous envoyons cette feuille gratis sont priés de
renouveler leur aconnement [sic]. Tout ce qui concerne la rédaction ne
doit nous être adressé que sur notre demande.
-
- Ispahan. — Le gouvernement
vient de faire un exemple terrible d'une de ces sang-sue qui spéculent
sur la misère publique. Un boulanger de notre ville s'étant avisé de
faire sécher au four une grande quantité de neige pour en faire de la
farine, a été condamné à en faire des pains pour nourrir les rédacteurs
du Journal la presse et leurs abonnés, jusqu'à ce que leurs
consciences deviennent aussi blanchies que la neige qui va leur servir
de nourriture. L'ordonnance était terminée, par ce vers connu d'un de
nos plus grands poëtes :
- Va-t-en voir s'ils viennet, jean
!
-
- Saint-Pétersbourg. — De mémoire
d'homme nous n'avons eu d'ouragan aussi terrible que celui qui nous a
effrayé cette nuit. Le vent soufflait avec tant de violence qu'il
enlevait les plus vastes édifices. On ne voyait que maisons, voitures,
chevaux, bestiaux, voltiger dans les airs au gré des vents : des bouffées
de vent transportaient des voitures à huit chevaux, avec toute leur
charge, à cent et même deux cents mètres de distance ; mais au milieu
de ce bouleversement général, on a été surpris de voir un cabriolet
très-léger résister seul à tous les efforts de la tempête. Après
la bourrasque on le visita soigneusement, pour tacher de découvrir par
quel talisman ce frêle équipage avait pu conserver son aplomb : on n'y
trouva que deux numéros de journaux intitules, l'un l'ةvénement,
l'autre le Constitutionnel. Les plaisantes polémiques, que ces
feuilles contenaient étaient si, si lourdes ! si lourdes ! que tous les
vents déchaînés ne purent ébranler la voiture.
-
- Nouvelles diverses intérieur.
-
- Une dame s'est laissé tomber du
haut des tours de Notre-Dame ; elle est restée morte sur la place. On
dit qu'elle doit attaquer en justice l'architecte(1), qui a fait
construire ces tours. Elle demande trois cent mille francs de dommages
et intérêts, pour le punir d'avoir fait construire des tours sur
lesquelles il est dangereux de monter. Avis aux amateurs ou propriétaires
de ...., positions élevées.
- Réceptions ministérielles.
-
- Le président de l République
recevra encore pendant quelques temps bien des Judas.
- Son vice-président, recevra
bien des coups de chapeaux.
- Le ministre de la Justice, président
du conseil, recevra les fabricants de nouveaux poids et mesures.
- Le ministre des Affaires étrangères,
recevra bien des nouvelles qui ne me regardent pas.
- Le ministre de l'intérieur,
recevra bien des seringues.
- Le ministre de la Guerre,
recevra ses appointements.
- Le ministre de l'Instruction
publique et des Cultes, recevra des indulgences au boisseau.
- Le ministre du Commerce, ne
recevra pas grand-chose.
- Le ministre des finances,
recevra tant qu'on voudra.
- Le ministre de la marine ne
verra que des brouillards.
-
- Avis à nos lecteurs.
- Nous nous engageons à
renouveler gratis l'abonnement de la personne qui trouvera le mot de
cette enigme.
- Plus belle que l'amour
- Je n'avais pas un jour,
- Que j'épousais mon père,
- Qui m'avait fait sans mère,
- Au bout d'un an,
- J'eus un enfant.
- Admirez ma destinée.
- Je mourus sans être née.
-
-
-
-
- Bonaparte
- au
- Théâtre de Guignolet
- Grrrrande Parade impériale aux Champs-ةLysée.
-
- Acteurs : — Le Prince Louis, Thiers, Véron, Odilon-Barrot, ةmile
de Girardin, Victor Hugo, Alexandre Dumas, l'abbé de Genoude, marquis
de Boissy, le général Montholon, le colonel Pyat, Mademoiselle
Amanda, deux Grognards, un Suisse, un Chambellan, treize marchands de
contremarque, deux Tourlourous et deux Bonnes d'enfants, — Un aigle
apprivoisé remplace le chat classique de Guignolet.
-
-
- PREMIER TABLEAU. — Derrière la toile.
-
- Le Prince Louis.
— Girardin, passe-moi mon gourdin.
- ةmile
de Girardin. — Eh ! pourquoi faire,
mon prince ?
- Le Prince. —
Pour l'offrir à ces braves Parisiens comme le plus magnifique
symbole d'ordre et de sécurité.
- ةmile
de Girardin. — Allah ! Allah !
Louis Bonaparte est grand, et Girardin est son prophète !
- Le Prince. —
Montholon, donne moi la boîte à cornes et la pelure grise.
- Montholon, Au port d'armes. — Sire,
voillllllà !
- Le Prince. —
Je n'ai qu'un nom, c'est vrai ! De brillants oripeaux,
un aigle apprivoisé ! mais qu'importe !
- Le Français né malin, adore la parade et les tréteaux de
Guignolet.
- Le colonel Pyat. —
Vous serez nommé, Sire ! La France est Bonapartiste jusqu'à
la moelle, demandez à Proudhon, demandez à la terre !
- Le Prince. —
Pardon, papa Pyat, je croyais avoir lu dans le Peuple,
qu'elle était monarchiste jusqu'à la moelle ; je me serai sans doute
trompé, je connais si peu la langue.
- Thiers. —
Monarchiste, bonarpartiste : bonnet blanc, blanc bonnet.
- L'abbé de Genoude. —
Connu, connu !
- Tous en chœur. — Vive l'empereur !
- Le Prince, àThiers. —
Au nom du ciel, foutriquet, colloque-moi ta blague et ton
toupet.
- Thiers. —
Prince, je suis désespéré de vous dire que je ne fume
jamais.
- Le Prince en fureur. — Du flan ! des
navets ! Il ne s'agit pas de çà, Foutriquet. Il ne faut pas qu'il y
ait d'équivoque entre vous et moi. Quand je parle blague, je
m'entends bien, vous ne me ferez pas prendre des vessies pour des
lanternes.
- Thiers, courbant la tête. — Monseigneur...
- Le Prince. —
Taise-vô !
- Thiers, avec humilité. — Votre altesse me
pardonne !
- Le Prince. —
Mein gott ! crompire, terteifle ! vous n'avez pas affaire à l'illustre
fourreau, sachez-le bien.
- Thiers. —
Sire ! je sais que vous êtes incapable de faire des cuirs, et
certes ce n'est pas moi qui prendrai jamais un mannequin pour un grand
homme...
- Le Prince. — Very
welle, very well !
- Montholon. —
Très-bien, très-bien !
- Thiers. —
Vous voyez si je vous aime, monseigneur. — Eh bien, à votre
tour, daignez reconnaître que vous avez écrit sous ma dictée, dans
le fameux manifeste, que vous consacreriez tous vos instants à l'étude
si intéressante de l'industrie française en général, et du télégraphe
en particulier.
- ةmile
de Girardin. — Monsieur Thiers, à
tout seigneur, tout honneur ! Cet alinéa m'appartient ! c'est ma vie,
c'est mon sang, c'est la moelle de mes os.
- Odilon Barrot. —
ةmile, nous savons
que vous êtes le père de l'industrie, et qu'à quatorze ans vous
inventiez le paracrotte. Tout le monde vous rend justice ici. Vous
avez vaillament combattu avant juin, pendant et après. — Avant :
les factions voulaient briser vos presses, mais vos alinéas
flamboyants ont fait reculer Attila ; — Pendant : vous avez souffert
le martyre ; vous vouliez chasser les vendeurs du temple, et, comme le
Christ, les soldats d'Hérode vous ont crucifié.
- L'abbé de Genoude,
interrompant Barrot. — Gloire à Girardin sur la terre et dans
les cieux !
- ةmile
de Girardin. — On a dit que j'étais
resté huit jours au secret : mensonge, mensonge que tout cela ! Ce
n'est pas dix jours, c'est ONZE JOURS ! ! ! toute la France le sait ;
que dis-je, la France ! la Russie le savait avant elle ; et, si ce
n'est assez de toutes les Russies, qu'on aille voir à Carpentras.
- Le marquis de Boissy. —
Mon ami Bourbousson l'est allé dire à Rome.
- Le Prince Louis,
à Odilon Barrot. —
Concluez, cher ami.
- Odilon Barrot. —
En deux mots, j'estime Girardin et je porte Thiers dans mon cœur
; mais je leur déclare solennellement qu'ils veulent me voler ma
propriété. Cet alinéa est à moa !
- Thiers. —
A d'autres !
- ةmile
de Girardin. — Si Barrot n'existait
pas, il faudrait l'inventer !
- Le Prince. —
Goddam ! vous êtes des insolents, messires ! N'est-ce pas moi
qui ai conçu le premier l'idée d'un manifeste ?
- Tous en chœur. — Oui, Sire !
- Le Prince. —
Donc, c'est moi qui l'ai rédigé tout entier.
- Thiers. —
C'est parfaitement raisonner.
- Odilon Barrot, grave. — C'est un fait acquis.
- ةmile
de Girardin,
se grattant l'oreille. — Permettez.....
- Le Prince. —
Je vous permets d'aller rue Montmartre. Est-ce clair ?
- Le colonel Pyat. —
Il n'y a rien à redire à ça.
- Montholon. —
C'est logique comme un coup de sabre.
- Victor Hugo, bas à Girardin. — Il faut
se dévouer aux hommes en les dédaignant.
- Le Prince. —
Tu murmures, Hugo ?
- Victor Hugo, déclamant. — Mon père,
vieux soldat.....
- Le prince, souriant. — A la bonne
heure !
- Victor Hugo, se tournant vers Genoude et le
marquis de Boissy. — Ma mère Vendéenne !
- Genoude, serrant la main de Victor. — Où,
Hugo, juchera-t-on ton nom ?
- Le marquis de Boissy. —
Sur les tours de Notre-Dame.
- Alexandre Dumas,
bas à Girardin désolé. — Sang-dieu ! quelle leçon, quelle
leçon ! mon très-cher, tu songes, n'est-il pas vrai ? à cet homme
d'ةtat de la
Grande-Bretagne, qui jetait à son fils ces paroles d'adieu : Allez,
mon fils, allez voir par quels pauvres sires le monde est gouverné !
- Girardin, désespéré. — Il n'y a
plus d'amis, et tout n'est qu'imposture !
- Le Prince. —
Girardin, je vous rappelle à l'ordre.
- Girardin, avec humilité.— Je
l'accepte. (Serrant les dents). Tu me le paieras !
- Le Prince. —
Papa Pyat, posez votre chique.
- Le colonel Pyat. —
C'est fait.
- Le Prince. —
Vous allez nous donner une lecture générale du fameux
manifeste. (Souriant) Je veux dire du discrous de la Garonne.
- Le colonel Pyat. —
Je vous entends et je vous comprends.
- Le Prince, au Chambellan. —
Chambellan, du champagne, du champagne, et encore du champagne !
- Tous, en chœur. — Vive l'empereur !
- (En ce moment l'abbé de Genoude s'approche respectueusement du
prince et lui dit quelques mots à voix basses)
- Le Prince. —
(à Amanda, jeune fille charmante). — Amanda, prête ton
tire-bottes à Genoude.
- Amanda, stupéfaite. — Eh ! pourquoi faire,
mon prince ?
- Le Prince. —
Pour se taper les cuisses.
- Amanda, naïvement. — Dans quel but ?
- Alexandre Dumas. —
Mademoiselle, c'est une manière originale et décente de réclamer
le vote à deux degrés.
- Amanda. — Ah ! (Elle donne son tire-bottes à
Genoude qui l'accepte avec une vive reconnaissance.)
- Le prince, à Amanda. — Tu le vois !
rien de plus simple et de plus naturel.
- (Le prince donne un second tire-bottes au marquis de Boissy.)
- Genoude et Boissy,
se frappant les cuisses. — Eh ! tapons-nous les cuisses ! Eh
! tapons-nous les cuisses !
- Le colonel Pyat. —
Maintenant, je puis partir du pied gauche !
- Le Prince. —
En avant, arche !
-
- Deuxième tableau.
- Le Prince tire la ficelle et la toile se lève aux cris mille fois répétés
de vive l'Empereur. Jamais, de mémoire d'homme, on ne vit autant de
Tourlourous et de bonnes d'enfant, se serrer les coudes et se pincer
la taille autour du petit théâtre de Guignolet.
- Le colonel Pyat,
lisant d'une voix mâle et forte. — Citoyens, pour me
rappeler de l'exil, vous m'avez nommé représentant du peuple. A la
veille d'élire le premier magistrat de la république, mon nom se présente
à vous comme un symbole d'ordre et de sécurité.
- Girardin, au peuple. — Braves
parisiens ! inutile de vous dire que ce symbole d'ordre est un gourdin
: n'êtes-vous pas le peuple le plus spirituel de la terre ?
- Le Peuple. —
Oui, oui. Vive l'Empereur!
- Le colonel Pyat.
—, continuant. — Ces témoignages d'une confiance si
honorable s'adressent, je le sais, bien plus à ce nom qu'à moi-même,
qui n'ai rien fait encore pour mon pays.
- Montholon. —
Si ! SI ! et Strasbourg ! et Boulogne !
- Alexandre Dumas. —
Et la mâchoire du grenadier Geoffroy !
- Le Peuple. —
Vive l'Empereur !
- Pyat, reprenant la lecture. — Mais, plus la
mémoire de l'Empereur me protège et inspire vos suffrages, plus je
me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes
principes ; il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre vous et moi.
Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantôt l'Empire...
- ةmile
de Girardin. — Au cas échéant,
nous avons un sénatus consulte en poche.
- Pyat, continuant. — Et la guerre.
- Un Gamin de Paris.
— Un Napoléon qui ne veut pas la guerre, — tout comme un monsieur
Guizot : c'est du propre !
- Un autre Gamin. — Ohé ! là-bas ! vous respectez
donc les chiffons de 1815 ? Vous laisseriez donc égorger l'italie,
l'Allemagne, la Pologne !... Répondez.
- ةmile
de Girardin. — Il ne parlera pas.
Je lui défends de parler.
- Le Peuple. —
Vive l'Empereur !
- Le colonel Pyat. —
Tantôt l'application de doctrines subversives.
- Thiers. —
Messieurs, l'histoire raconte que le vaillant Achille ne se
nourrissait que de la moelle des lions...
- Un Gamin de paris. — Et de pommade de chameau.
- Thiers. —
Le prince Louis, non moins vaillant qu'Achille...
- Alexandre Dumas. —
Se nourrit de beefteaks d'ours.
- Thiers. —
Le prince Louis, non moins vaillant qu'Achille, est à cent
coudées au-dessus du héros des temps antiques. Savez-vous pourquoi,
citoyens ? — Parce qu'il a puisé sa nourriture quotidienne dans le
plus beau livre des temps modernes....
- Le Peuple. —
L'auteur, l'auteur !
- Thiers. —
Son nom..... citoyens, je ne le dirai pas : ma modestie s'y
refuse absolument....., ce sacrifice est au-dessus de mes forces.
- Le Peuple. —
Parlez, parlez !
- Thiers. —
Le constitutionnel, mon organe officiel, vous révélera
son nom, lisez-le, papa Véron ?
- Véron. — Lisez
! lisez le livre de la Propriété par M. Thiers, le plus grand
homme d'ةtat de nos jours,
le grand vainqueur de Proudhon, l'exterminateur de l'hydre socialiste
! Lisez ! lisez ce magnifique ouvrage traduit dans toutes les langues,
et contrefait trente-six fois en Belgique : prix 3 fr. ; c'est donné
pour rien quand on s'abonne pour six mois !
- Un Proudhoniste.
— C'est drôle ! quand on achète la Propriété, on n'est
pas voleur, on est volé !
- Un Crieur. — C'est blanchi, c'est fumé !
- Véron. — Ces
hommes sont payés par le roi des voleurs.
- Un Aboyeur. — Vous mentez ! le prince Louis
n'a pas lu votre livre : il n'aurait jamais pu le digérer.
- Véron. — Citoyens,
ne vous laissez pas influencer par les conseils de l'anarchie.
Veuillez passer aux bureaux du Constitutionnel, rue de
Valois-d'orléans Palais-Royal, n. 13. — On fait queue.
- ةmile
de Girardin. — Pends-toi, Girardin
! — non ! tu n'es plus le dieu de la réclame : un Véron t'a dépassé
!
- Thiers. —
Ah ! qu'on est fier d'être Français, quand on regarde la
colonne !
- Montholon, à Thiers, à voix basse. —
Vous serez premier ministre.
- Thiers. —
Non, Montholon, non, mon ami. Je ne suis pas appelé à avoir
des rapports officiels avec le neveu de l'oncle : est-ce clair ?
- Montholon (haut). — Parfaitement ! (A part).
C'est nuageux !
- Le colonel Pyat. —
Il est clair que le petit Foutriquet veut manger au râtelier
de la présidence.
- Thiers. —
Quoi qu'il en soit, je n'en crierai pas moins de toute la force
de mes poumons : Vive l'Empereur !
- Tous. — Vive l'Empereur !
- Alexandre Dumas. —
Prrrrenez mon ours !
- Pyat, continuant la lecture du manifeste. —
ةlevé dans des pays libres
à l'école du malheur.....
- Un Gamin. — Qué malheur ! un dandy de
Londres, bottes vernies et gants jaunes, amours, danses, tournois et
bonne chère !
- Le colonel Pyat. —
Je resterai toujours fidèle aux devoirs que m'imposeront vos
suffrages et les volontés de l'Assemblée.
- Victor Hugo, prêtant l'oreille aux murmures
du peuple, et prenant une pose de Nostradamus. — La foule mugit
: un 18 brumaire !
- Le colonel Pyat. —
Si j'étais nommé président, je ne reculerais devant aucun
danger, devant aucun sacrifice, pour défendre la société si
audacieusement attaquée.
- Le Prince Louis,
au peuple. — Avez-vous lu mon histoire du canon ?
- Les Tourlourous.
— Oui, oui ! Vive le son du canon ! (bis).
- Le Prince. —
Je ne vous dis que ça !
- Le Peuple. —
Vive l'Empereur !
- Pyat, lisant. — Mon concours est acquis à
tout gouvernement qui protège efficacement la religion.....
- Girardin, grave, au prince Louis. —
Nous jouons au plus fin en ce moment avec Messieurs de la légitimité
; mais prenons bien garde à nous, prince ; il ne faut pas rire avec
le diable !
- Le Prince, à voix basse. — Je sais
qu'ils me comparent à une planche suspendue sur un abîme ; mais
patience ! quand ils se croiront près de toucher la rive verdoyante,
la planche frémira sous leurs pieds au cri de : Demi-tour !
- Montholon, à voix basses. — Et
patatra..... Les Carlistes seront mangés par les poissons du gouffre.
- ةmile
de Girardin. — Le sort en est jeté
!
- Pyat, reprenant la lecture du manifeste. —
Mon concours est acquis à tout gouvernement qui protège efficacement
la famille.....
- Un Socialiste. — La famille ! oui, nous avons le
droit d'avoir une famille ; mais nous avons aussi le triste privilège
de la laisser mourir de faim ; car on nous a refusé le droit au
travail, le droit de vivre en travaillant.
- Le colonel Pyat. —
La famille, la propriété, bases éternelles de tout état
social.
- Un Proudhoniste,
entre ses dents. — Eternelles !
- Le Prince. —
On ne dira pas que je suis socialiste aujourd'hui.
- Le colonel Pyat. —
Qui provoque les réformes possibles.
- Le Prince. —
A cette heure qui donc oserait m'accuser de n'être pas
socialiste ?
- Le colonel Pyat. —
Protéger la religion et la famille, c'est assurer la liberté
des cultes et la liberté de l'enseignement.
- Thiers. —
Quel est le père de cet alinéa ?
- Genoude, jetant son tire-bottes. — C'est moi !
Est-ce que par hasard M. Thiers voudrait encore se poser en champion
de l'Université ?
- Thiers. —
Pourquoi pas ?
- Un Socialiste, s'interposant avec vivacité).
— La question n'est pas là : il ne s'agit ni de l'Université
ni des jésuites ; mais il s'agit de savoir si on protège la famille,
si on protège l'enfant en décrétant la liberté de l'éducation.
— Eh bien ! non, mille fois non ! — En principe, l'enfant
n'appartient pas à sa famille : il s'appartient d'abord à lui-même
; d'où je conclus que l'ةtat
devient son tuteur naturel en ce qui concerne l'éducation sociale,
— l'éducation sociale, c'est-à-dire la connaissance des droits et
des devoirs du citoyens. L'éducation ! citoyens, n'est-ce pas le
premier des biens ; n'est-ce pas une obligation sacrée que doit
remplir un ةtat vraiment républicain
; et par conséquent ne serait-il pas souverainement impolitique,
souverainement dangereux de livrer l'enseignement au bon plaisir de
tous ? Ah ! ce serait une lâche trahison envers les générations de
l'avenir !
- L'abbé de Genoude. —
M. Thiers en est donc réduit à se faire défendre par un
socialiste !
- Thiers. —
M. l'abbé, discutez si bon vous semble, mais n'injuriez pas !
- L'abbé de Genoude. —
L'Université, c'est une école de corruption.
- Thiers. —
C'est faux, archifaux !
- L'abbé de Genoude. —
Vous m'insultez, vous aussi !
- Le marquis de Boissy. —
Trêve à ces discussions ! Voulez-vous nous garantir la liberté
d'enseignement ? Nos votes sont à vous à ce prix ! donnant, donnant
! c'est à prendre ou à laisser.
- Montholon. —
Ils nous mettent le marché à la mains.
- Le Prince Louis,
à Thiers. —
Taisez-vous : je le veux !
- Thiers, l'oreille basse. — Je me le tiens
pour dit.
- Pyat (lisant). — Encourager les entreprises, qui
en développant les richesses de l'agriculture, peuvent en France et
en Algérie, donner du travail aux bras inoccupés.
- Un Cultivateur. — Nous semons le blé et nous ne
mangeons pas de pain.
- Un Socialiste. — De quel droit vient-il nous
parler de ses projets agricoles ? n'a-t-il pas voté contre les bons
hypothécaires, c'est-à-dire en faveur de l'usure qui ronge nos
malheureux frères des campagnes !
- Le Peuple. —
Oui ! Oui ! Vive l'Empereur !
- Le colonel Pyat. —
J'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra sans
danger faire cesser toutes les proscriptions.
- Thiers. —
Comment trouvez-vous le sans danger ?
- Véron. — Charmant,
ça n'engage à rien.
- Le colonel Pyat. —
Je ne désespérais pas d'accomplir ma mission, en conviant à
l'œuvre, sans distinction de partis, les hommes que recommandent à
l'opinion publique leur haute intelligence et leur probité.
- Thiers, Genoude et Girardin.
— Vive l'Empereur !
- Le Prince. —
Citoyens, quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple
français, il y a un moyen infaillible de faire le bien, c'est de le
vouloir.
- Un Socialiste. — Vouloir, ne suffit pas,
il faut pouvoir.
- Le Peuple. —
Vive l'Empereur !
- Troisième tableau.
- Changement à vue. — L'illustre Guignolet accourt sur la scène et
distribue les instruments les plus variés aux honorables banquistes
qui sont venus jouer la haute comédie sur ses tréteaux : Il donne
une grosse caisse et des cymbales au prince Louis ; une clarinette à
Thiers ; un chapeau-chinois à Odilon Barrot ; un trombone à Véron ;
un serpent à Girardin ; un basson à Hugo ; un cornet à piston à
Alexandre Dumas ; un clairon à Montholon ; une trompette à Pyat ;
une crécelle à Boissy ; une ophicléïde à Genoude, une harpe à
Amanda.
- Le Prince. —
Voyons, y sommes-nous ?
- Odilon Barrot, agitant son chapeau-chinois.
— Mais prince, nous ne sommes pas d'accord.
- Le Prince. —
Amanda va vous donner son la. (Amanda pince son la
et le donne à la clarinette de Thiers ; la clarinette le passe au
piston de Dumas en jouant faux comme l'ange du jugement dernier, et
produit un son fantastique qu'il transmet au trombone de Véron ; le
trombone résonne ; le serpent siffle sur les lèvres de Girardin au
grand étonnement des virtuoses ; le basson est lugubre comme Lucrèce
Borgia ; le clairon sonne la même note fidèle ; la trompette éclate
en fanfares ; la crécelle étourdit et l'ophicléïde entonne les
louanges de Dieu). C'est dire que l'ouragan musical est à son apogée,
que le vacarme est infernal. L'aigle de Boulogne cherche à briser ses
fers, et Guignolet lui-même recule épouvanté. Mais bientôt la voix
de Napoléon domine la tempête.
- Le Prince. —
تtes-vous d'accord
maintenant ?
- Odilon, secouant son chapeau-chinois. — Pas
encore.
- ةmile
de Girardin. — Barrot est toujours
en retard...
- Odilon Barrot. —
L'harmonie ne peut se faire entre Genoude et moi.
- Dumas, avec orgueil. — Soufflez, soufflez
toujours : imitez-moi.
- L'abbé de Genoude. —
Nous serons toujours assez d'accord.
- Le Prince. —
Attention ! une, deux, trois. (Il frappe la grosse caisse à
coups redoublés, ainsi que les cymbales.)
- Baoum, baoum, dzing, dzing !
- Baoum, baoum, dzing, dzing !
- Et allez donc, sonnez, trompettes !
- Et allez donc, sonnez, clairons !
- Prrrenez vos billets ! prrrenez vos billets !
- Des billets de papier blanc,
- Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en.
- Ohé ! la clarinette ! ohé ! piston !
- Ohé ! l'ophicléïde ! ohé basson !
- Baoum, baoum, dzing, dzing !
- Baoum, baoum, dzing, dzing !
- Veillons au salut de l'Empire.
- Veillons au maintien de ses droits.
- Le Peuple, en délire.
— Vive l'Empereur ! vive le fils de l'Empereur !
- Girardin, au prince Louis. — Et
maintenant, sauvons la caisse !
- Un Socialiste :
- Tirez le rideau, la farce est jouée.
- Allons, peuple, encore une expérience,
- Et tu viendras à nous !
- L'avenir est au socialiste !
-
- Pierre Libremont.
-
-
-
-
- Paul
Bory
-
- A
propos de chiens
-
- Lorsque
chaque année, à la fin de mai, la terrasse des Tuileries retentit
des aboiements et des gémissements qui sortent de l'exposition
canine, ce n'est pas précisément une satisfaction pour les riverains
de l'autre côté de la Seine. En dépit de la distance, le tapage et
les parfums spéciaux qui émanent de la bruyante réunion font désirer,
dans un vaste rayon alentour, la fermeture de cette fête cynégétique.
- Sans
discuter sur la valeur et le mérite des candidats qui se disputent
les médailles et les récompenses, il nous semble intéressant de
montrer, sous un aspect inattendu et bien différent de celui auquel
nous sommes habitués, le gardien de nos demeures, le compagnon de nos
plaisirs, l'enfant gâté des boudoirs. Son état social subit de
telles variations !
- Il
faut le regarder à l'envers de la civilisation, c'est-à-dire dans
les contrées inaccessibles à nos raffinements, ou d'une civilisation
si recherchée qu'on y retombe comme en Chine, par exemple, à l'état
de barbarie.
- Ce
n'est certes pas là que le chien rencontre, de la part de ses maîtres,
les... égards excessifs, — pour ne rien dire de plus, — qui
caractérisent bon nombre de ses possesseurs en Europe.
- Alors
que, dans la plupart des pays d'orient, le chien n'est qu'un animal méprisé,
les peuples de race jaune, au contraire, en ont fait non une bête de
luxe, mais une bête de rapport.
- La
population chinoise, dont l'industrialisme n'a d'égal nulle part au
monde, ne néglige aucune source de petit bénéfice ; en toute
occasion elle sait ajouter un gain à un autre gain, si minime qu'il
soit, et l'on n'entendra jamais ceux qui l'ont approchée de près
dire d'elle qu'elle se laisse envahir par la sentimentalité.
- On
sait, en outre, quelle merveilleuse habileté les Chinois déploient
dans l'art de fixer les étrangetés de la nature. On connaît leurs
arbres lilliputiens, réduction voulue des géants de la végétation,
leurs poissons aux formes bizarres, leurs oiseaux de plumage ou de
structure excentrique. On ne saurait donc s'étonner que le chien
soit, chez eux, l'objet d'une exploitation fructueuse, car on propage
certaines espèces pour la chair et pour la fourrure. Il alimente à
la fois le commerce de la boucherie et l'industrie de la peausserie.
- Nos
petits ménages engraissent des lapins pour la table ; là-bas, ce
sont des chiens qu'on bourre de friandises, qu'on gave de bonne
nourriture, qu'on transforme en boules graisseuses jusqu'au moment où,
bien à point, ils représentent pour la broche un morceau honorable,
surtout s'il est convenablement arrosé d'huile de ricin durant la
cuisson. C'est du moins la mode chez les Mogols et les Mandchoux.
- On
peut se faire une idée approximative de la race passée à l'état de
comestible, en voyant les quelques échantillons peu ragoûtants que
leur rareté fait exhiber avec orgueil dans nos rues par leurs propriétaires.
Ce sont des animaux presque entièrement glabres, à la peau marbrée
de taches livides, luisante de graisse, et présentant assez bien
l'aspect d'un tout jeune porc. Mais peu importe l'apparence, si la
valeur comestible est réelle. Or les peuples du nord du Céleste
Empire les apprécient hautement.
- Ne
nous récrions pas trop ; car, en fait d'alimentation, c'est
l'habitude qui souvent dirige le goût. Pour le prouver, nous
n'aurions qu'à faire appel aux souvenirs des Parisiens du siège,
pour les entendre déclarer qu'on avait fini par trouver délicieux
les biftecks de cheval coriace, succulents des rats rôtis, et qu'on
se délectait avec des galantines innomables composées d'os et de débris
traités par l'acide chlorhydrique.
- A
l'appui de notre thèse, nous pouvons avouer qu'à cette époque nous
avons été plus d'une fois heureux, lorsque notre domestique avait pu
trouver des côtelettes de chien pour remplacer les côtelettes de
mouton passées à l'état de lointain souvenir. C'est que la viande,
même celle du cheval, était rare et parcimonieusement distribuée,
chaque citoyen rigoureusement rationné, et que les jours de
distribution s'espaçaient de plus en plus. Une fois qu'on avait
surmonté la première impression due au fumet spécial du chien, nous
pouvons affirmer que ce n'était pas plus mauvais qu'autre chose. La
faim aidant, on se montrait peu difficile.
- Mais,
aux pays jaunes, le chien ne figure pas seulement sur la table ; il
fournit également une bonne partie des fourrures avec lesquelles on
se défend des rigueurs de l'hiver.
- Dans
cette occurrence, l'animal exploité est d'une espèce basse sur
pattes, pourvu d'une toison extrêmement longue et abondante. On en
fait des tapis, ainsi que des descentes de lit et des couvertures fort
recherchées aux ةtats-Unis.
Rien qu'en Amérique, les Chinois expédient chaque année plus de
deux millions de ces peaux de chien, et, comme il ne faut rien perdre,
les Mandchoux consomment la chair de l'animal avant d'en exporter
l'enveloppe. N'est-ce pas exactement ce que nous faisons avec nos
lapins domestiques ?
- Mais,
où grandit la surprise, c'est en affirmant que cette espèce canine
joue dans ces contrées un rôle social, et un rôle social considérable
; ce sont des chiens matrimoniaux ! En effet, la dot d'une jeune
fille, en Mandchourie et en Mongolie, consiste souvent en une
demi-douzaine de chiens, tout simplement. Le mariage conclu, le futur
emmène les six chiens avec toutes sortes de précautions pour ne pas
abîmer leur fourrure, et la fiancée par-dessus le marché.
-
- Les
contrées chinoises n'ont point l'apanage exclusif de donner une
destination utile aux dépouilles du chien, puisque pendant longtemps
régna chez nous la mode de faire des gants en peau de chien, et que
les orthopédistes mettent constamment à profit, dans la confection
de leurs appareils, les qualités de son cuir particulièrement souple
et résistant.
- Surtout
ne nous moquons pas trop des Mongols et des Mandchoux ; car, dans la
voie utilitaire, nous allons encore plus loin qu'eux. Qu'on en juge !
- Chacun
sait que nos estomacs fin de siècle n'ont souvent plus la vigueur
voulue pour assurer la digestion ; nos papilles stomacales sont
impuissantes à élaborer le suc gastrique nécessaire à la
transformation et à l'assimilation de nos aliments. Il nous faut donc
emprunter à des estomacs plus puissants que les nôtres la pepsine
qui nous manque.
- On
croyait jusqu'à présent que le veau, le veau innocent, immolé dans
les abattoirs, avait le privilège exclusif d'abandonner ses
entrailles aux mains des chimistes qui en extraient des sucs
gastriques et les présentent, sous des noms ronflants et des étiquettes
alléchantes, au public affligé de dyspepsie. On a reconnu que, soit
dégénérescence des races, soit effet d'un régime alimentaire
artificiel aujourd'hui trop répandu, la pepsine de veau n'avait plus
les vertus héroïques dont nous avons besoin. On a été conduit à
demander également au chien l'assistance nécessaire. C'est une
justification de la réputation populaire qui fait dire d'un fort
mangeur qu'il a "un estomac de chien".
- Seulement
ce n'est pas de l'estomac même qu'on retire la précieuse pepsine,
c'est... — en vérité, nous ne savons trop comment dire
convenablement ces choses ; — c'est tout bonnement extrait des... résidus
de la digestion. Mon dieu, oui ! Et la recherche de cet élément
sanitaire a fait éclore toute une classe d'industriels, que le fisc,
toujours à l'affût de recettes nouvelles, n'a pas encore portés sur
le tableau des patentés.
- Donc,
si parfois vous apercevez sur nos voies publiques des hommes aux
allures inquiètes, explorant du regard le sol environnant, puis se
baissant de temps à autre, allonger la main et déposer avec précaution,
dans un sac, le produit de leur cueillette, vous aurez sous les yeux
des chasseurs de... pepsine.
- Mais
il s'en faut de beaucoup qu'ils recueillent indifféremment tout ce
que la fortune a placé sur leur route ; ils font un choix.
- Pour
répondre aux exigences du problème, la matière première doit présenter
certaines conditions de... densité et de... maturité, que seuls les
professionnels savent apprécier ; sinon les cours de la...
marchandise subissent une dépression désastreuse. Elle n'a plus son
emploie que pour une application inférieure dont nous allons parler.
- Quand
le chasseur de pepsine est suffisamment pourvu, il porte sa récolte
à des laboratoires spéciaux qui, à force de cornues et de réactifs,
dégagent les principes actifs des parties inertes. Après un
traitement convenable, l'œil le plus exercé chercherait en vain à
distinguer entre la pepsine de veau et celle de chien. La provenance
seule diffère, et les résultats sont meilleurs.
- Si
quelque malade trop raffiné s'avisait de faire le dégoûté,
rappelons-lui que pour le savant, pour le chimiste, il n'existe rien
de sale ; la nature présente son œuvre sous mille formes et sous
mille aspects différents ; jamais elle ne produit rien qui justifie
notre dégoût. Tout cela, d'ailleurs, est si bien traité, si bien
purifié par les opérations du laboratoire, si élégamment présenté
par les officines qui le débitent, qu'il faudrait être un cruel
ennemi de soi-même pour refuser de se remettre à neuf l'estomac grâce
à un aussi puissant agent de digestion.
- Le
chasseur de pepsine est, dans sa partie, une façon de personnage qui
regarde de haut ceux qui ne bornent pas leurs recherches à la
marchandise de première qualité. Il n'a que du mépris pour les
malheureux dont le métier consiste à tout ramasser pour l'usage des
mégissiers. Or voyez la générosité du chien : il assure nos
digestions et il contribue à donner à notre toilette un éclat
recherché, car c'est avec ses... sous-produits qu'on prépare les
peaux dans lesquelles sont taillés les gants et les petits souliers
blancs que, dans leur délire, les amoureux épris baisent si dévotement.
- Nous
avons ici affaire à une autre catégorie d'industriels. Aujourd'hui dédaignés,
ces pilleurs d'épaves de la rue furent longtemps jalousés par le
monde des gueux, à raison des bénéfices élevés qu'ils tiraient de
leur commerce. L'inventeur de l'industrie a même réalisé une
certaine fortune dont il mange les revenus dans un petit chalet
ornementé, paraît-il, de bizarres sculptures représentant des
chiens faisant... sa fortune. Il fut assez habile pour dissimuler
longtemps l'origine de ses bénéfices et maintenir à un niveau élevé
le prix de ses denrées, car il vendait son engrais à raison de
quinze francs le décalitre. Les mégissiers acceptaient quand même
ces hauts cours, tant cette matière... première a de vertus pour la
préparation de leurs produits.
- Mais
la concurrence s'en mêla ; en moins de rien ce monopole de fait
disparut, tué par les négociants trop nombreux. A peine aujourd'hui
obtiennent-ils le dixième du prix qu'en tirait leur initiateur.
- Et
cependant l'auri sacra fames du poète s'est rencontrée là
tout comme sous la colonnade du temple de Plutus. On trouve des spéculateurs
même sur cette manne stercoraire ! Il en est qui soumissionnent le
droit à sa récolte. l'un deux s'est fait adjuger les produits de la
fourrière de la préfecture de police, c'est-à-dire de l'établissement
où son
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