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Peuple, on te trompe !  suivi de  quelques articles du Journal des blagueurs et Louis Napoléon Bonaparte au Théâtre de Guignolet découverts, avec beaucoup d’autres merveilles (au format image),  sur le site : journaux révolutionnaires http://www.lib.uchicago.edu/cgi-bin/eos/crl_search.pl    - Rien ne change…
A Propos de chien, extrait des Industries bizarres de Paul Bory. Pour les maux d’estomac, après les fêtes…
De courts extraits de La Grammaire de l’amour de A. Vemard. Pour débutant…
L’Adipocire remplacera-t-elle le savon de Marseille ?
 
 
On te trompe !
 
Peuple, on te trompe !
 
Tu crois, bon peuple, que ces fougueux tribuns, à la langue dorée, qui te font chaque soir de si belles promesses ne rêvent que ton bien.
Ils te trompent.
Tu n'es en leurs mains qu'un docile instrument dont ils se servent pour s'élever au pouvoir, et qu'ils dédaignent quand ils sont satisfaits.
Viennent-ils à tomber ? ils regrettent leur ingratitude qui a compromis leurs intérêts.
Mais ils te savent plein d'indulgence pour leurs petits méfaits.
Ils se rapprochent de toi :
Et te font comprendre à leur manière qu'en t'abandonnant, ils ont rempli le plus sain des devoirs.
Tu leur pardonnes ;
Et ils recommencent leur vie d'audacieuses déclamations, de sourdes intrigues, de menaces impies, le tout au nom de la sainte fraternité, jusqu'à ce que lassé de les entendre crier on leur jette une nouvelle part du gâteau.
Alors, ils changent subitement.
La république n'est plus en péril. — Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. — Le pauvre n'a pas faim, car ils représentent le pauvre, et ils sont repus.
Caméléons socialistes, fléau de la société, ne levez pas si haut la tête, car l'heure viendra où le peuple éclairé sur vos intentions vous demandera compte de tant de lâchetés, de tant d'infamies, et de tant de sang répandu !...
Peuple, on te trompe !
Mais, peuple, je m'aperçois que tu lis ces lignes avec indifférence et que ne parais pas ajouter foi à mes paroles.
Ils t'ont donc bien circonvenu, ces apôtres du socialisme !
Ils t'auront dit dans leur langage si plein d'exquise politesse :
"Peuple, nous sommes ta représentation, et qui nous manque te manque ; quand, donc, tu liras un livre qui parlera mal de nous, méfie-toi, car ce livre doit sortir de la sentine littéraire de quelque riche Malthusien."
Et tu te méfies de moi.
Tu as bien tort, peuple, car je te le déclare sur l'honneur j'appartiens comme toi à la grande famille des parias et des déshérités, ainsi que l'appellent nos violents prédicateurs et j'emloie mes épargnes de bien des mois pour te donner un salutaire avis.
Puisses-tu en profiter.
Peuple, en vérité, en vérité je te le dis, ceux-là ne sont pas tes meilleurs amis qui t'invitent à détester le riche.
Le riche est ton frère comme le malheureux.
Ne vas-tu pas lui faire un crime de sa richesse, et voudrais-tu, par hasard, qu'il t'invitât à partager cette fortune qu'il a légitimement et péniblement acquise par trente années de privations et de rudes travaux ?
Peuple, ce la ne serait pas juste.
Ne hais pas le riche, car tout chez lui : repas, bals, fêtes, dépenses folles, tout te profite.
 
Et tel est exploité aujourd'hui, qui demain sera exploitant,
L'humanité est ainsi faite.
Dieu l'a voulu.
Adorons et soumettons-nous.
 
Et dis-moi peuple léger, qui te laisses si facilement séduire par des utopies qui n'ont même pas le sens commun, dis-moi, as-tu réfléchi sérieusement à ce qui adviendrait de toi, si prenant à la lettre ces déclamations insensées, les riches s'étaient réunis et avaient accepté le principe de l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme.
Je vais te le faire pressentir par trois exemples :
 
premier.
Un maître de maison a un commis aux écritures qu'il paie 1,500 francs par ans, et qui lui rapporte 2,000 francs. Exploitation de 500 francs.
Pour ne pas l'exploiter, le maître le remercie, puis il se met à sa place, travaille avec ardeur et courage, s'habitue peu à peu à ce surcroît d'occupation, et finit par s'apercevoir qu'il n'avait réellement pas besoin de commis aux écritures.
Bénéfice net 2,000 francs.
— Mais, me demandes-tu, le commis aux écritures que va-t-il devenir ?
— Patience.
 
deuxième.
Un jeune homme s'est donné la fantaisie d'un domestique pour cirer ses bottes. Ce domestique lui coûte 400 francs par an.
Le jeune homme paye son domestique très-exactement et sans regret, car jamais l'idée ne lui est venue qu'il pouvait se passer de domestique.
Bientôt il apprend qu'il exploite son semblable, et que c'est un crime de lèse-humanité. Il s'empresse de remercier son domestique pour ne pas rester plus longtemps criminel, et il se voit contraint par la nécessité de cirer ses bottes lui-même.
Il ne tarde pas à reconnaître qu'il pouvait parfaitement se priver de domestique.
Bénéfice net (y compris la nourriture), 1,000 francs.
— Mais le domestique, que va-t-il devenir ?
— Patience.
 
troisième.
Un manufacturier a un ouvrier qu'il paie 4 francs par jour soit : 1,440 francs par an, et qui lui rapporte 2,000 francs. Exploitation de 560 francs.
Pour ne pas l'exploiter, il le remercie, et d'abord il se trouve un peu embarrassé... Puis, il le remplace par des machines qui ne coûtent que l'achat et la pose, et qui fonctionnent, ensuite, gratuitement.
Les machines lui coûtent 1,400 francs environ, il n'a donc, ni profit ni perte. Pendant la première année, mis chaque année suivante il éprouve un bénéfice net de 1,440 francs, en admettant que la machine ne travaillera pas plus vite et avec plus de précision que l'ouvrier.
— Mais, pour Dieu, répètes-tu, les ouvriers, les domestiques, et les commis aux écritures, que deviendront-ils !
Ils mourront de faim, peuple, et, tu devras ce nouveau bienfait à ces prophètes de malheur qui poursuivent ta ruine et ton abaissement avec un acharnement que tu ne trouverais pas chez des ennemis.
Et dis-moi, peuple, maintenant que tu viens de voir par les trois exemples que je t'ai tracés, qu'en nombre de circonstances le riche pourrait se passer du pauvre qu'il paie. Penses-tu que ce soit le riche qui exploite le pauvre, ou le pauvre qui exploite le riche ?
Et n'y a-t-il pas générosité réelle, amour véritable des hommes de la part du riche qui emploie des gens dont il n'a nul besoin.
Cesse donc, peuple, tes récriminations contre le riche.
Tu vois bien qu'on le calomnie.
 
Romulle.
 
 
 
 
 
Liberté de la rate
ةgalité d'humeur.
Fraternité des rigolades.
 
Journal des blagueurs
numéro didéochicoquancarelambardino.
Nous publierons la queue de ce journal à la première compète.
 
On échange ce numéro contre argent à Paris, chez VENTE, Place Maubert, 8. A Constantinople, chez le Grand-Turc. A Montmartre, chez le portier de l'Académie.
Avis. — Ceux de nos souscripteurs à qui nous envoyons cette feuille gratis sont priés de renouveler leur aconnement [sic]. Tout ce qui concerne la rédaction ne doit nous être adressé que sur notre demande.
 
Ispahan. — Le gouvernement vient de faire un exemple terrible d'une de ces sang-sue qui spéculent sur la misère publique. Un boulanger de notre ville s'étant avisé de faire sécher au four une grande quantité de neige pour en faire de la farine, a été condamné à en faire des pains pour nourrir les rédacteurs du Journal la presse et leurs abonnés, jusqu'à ce que leurs consciences deviennent aussi blanchies que la neige qui va leur servir de nourriture. L'ordonnance était terminée, par ce vers connu d'un de nos plus grands poëtes :
Va-t-en voir s'ils viennet, jean !
 
Saint-Pétersbourg. — De mémoire d'homme nous n'avons eu d'ouragan aussi terrible que celui qui nous a effrayé cette nuit. Le vent soufflait avec tant de violence qu'il enlevait les plus vastes édifices. On ne voyait que maisons, voitures, chevaux, bestiaux, voltiger dans les airs au gré des vents : des bouffées de vent transportaient des voitures à huit chevaux, avec toute leur charge, à cent et même deux cents mètres de distance ; mais au milieu de ce bouleversement général, on a été surpris de voir un cabriolet très-léger résister seul à tous les efforts de la tempête. Après la bourrasque on le visita soigneusement, pour tacher de découvrir par quel talisman ce frêle équipage avait pu conserver son aplomb : on n'y trouva que deux numéros de journaux intitules, l'un l'ةvénement, l'autre le Constitutionnel. Les plaisantes polémiques, que ces feuilles contenaient étaient si, si lourdes ! si lourdes ! que tous les vents déchaînés ne purent ébranler la voiture.
 
Nouvelles diverses intérieur.
 
Une dame s'est laissé tomber du haut des tours de Notre-Dame ; elle est restée morte sur la place. On dit qu'elle doit attaquer en justice l'architecte(1), qui a fait construire ces tours. Elle demande trois cent mille francs de dommages et intérêts, pour le punir d'avoir fait construire des tours sur lesquelles il est dangereux de monter. Avis aux amateurs ou propriétaires de ...., positions élevées.
Réceptions ministérielles.
 
Le président de l République recevra encore pendant quelques temps bien des Judas.
Son vice-président, recevra bien des coups de chapeaux.
Le ministre de la Justice, président du conseil, recevra les fabricants de nouveaux poids et mesures.
Le ministre des Affaires étrangères, recevra bien des nouvelles qui ne me regardent pas.
Le ministre de l'intérieur, recevra bien des seringues.
Le ministre de la Guerre, recevra ses appointements.
Le ministre de l'Instruction publique et des Cultes, recevra des indulgences au boisseau.
Le ministre du Commerce, ne recevra pas grand-chose.
Le ministre des finances, recevra tant qu'on voudra.
Le ministre de la marine ne verra que des brouillards.
 
Avis à nos lecteurs.
Nous nous engageons à renouveler gratis l'abonnement de la personne qui trouvera le mot de cette enigme.
Plus belle que l'amour
Je n'avais pas un jour,
Que j'épousais mon père,
Qui m'avait fait sans mère,
Au bout d'un an,
J'eus un enfant.
Admirez ma destinée.
Je mourus sans être née.
 
 
   
 
Bonaparte
au
Théâtre de Guignolet
Grrrrande Parade impériale aux Champs-ةLysée.
 
Acteurs : — Le Prince Louis, Thiers, Véron, Odilon-Barrot, ةmile de Girardin, Victor Hugo, Alexandre Dumas, l'abbé de Genoude, marquis de Boissy, le général Montholon, le colonel Pyat, Mademoiselle Amanda, deux Grognards, un Suisse, un Chambellan, treize marchands de contremarque, deux Tourlourous et deux Bonnes d'enfants, — Un aigle apprivoisé remplace le chat classique de Guignolet.
 
 
PREMIER TABLEAU. — Derrière la toile.
 
Le Prince Louis. — Girardin, passe-moi mon gourdin.
ةmile de Girardin. Eh ! pourquoi faire, mon prince ?
Le Prince. Pour l'offrir à ces braves Parisiens comme le plus magnifique symbole d'ordre et de sécurité.
ةmile de Girardin. Allah ! Allah ! Louis Bonaparte est grand, et Girardin est son prophète !
Le Prince. Montholon, donne moi la boîte à cornes et la pelure grise.
Montholon, Au port d'armes. — Sire, voillllllà !
Le Prince. Je n'ai qu'un nom, c'est vrai ! De brillants oripeaux, un aigle apprivoisé ! mais qu'importe !
Le Français né malin, adore la parade et les tréteaux de Guignolet.
Le colonel Pyat. Vous serez nommé, Sire ! La France est Bonapartiste jusqu'à la moelle, demandez à Proudhon, demandez à la terre !
Le Prince. Pardon, papa Pyat, je croyais avoir lu dans le Peuple, qu'elle était monarchiste jusqu'à la moelle ; je me serai sans doute trompé, je connais si peu la langue.
Thiers. Monarchiste, bonarpartiste : bonnet blanc, blanc bonnet.
L'abbé de Genoude. Connu, connu !
Tous en chœur. — Vive l'empereur !
Le Prince,  àThiers. Au nom du ciel, foutriquet, colloque-moi ta blague et ton toupet.
Thiers. Prince, je suis désespéré de vous dire que je ne fume jamais.
Le Prince en fureur. — Du flan ! des navets ! Il ne s'agit pas de çà, Foutriquet. Il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre vous et moi. Quand je parle blague, je m'entends bien, vous ne me ferez pas prendre des vessies pour des lanternes.
Thiers, courbant la tête. — Monseigneur...
Le Prince. Taise-vô !
Thiers, avec humilité. — Votre altesse me pardonne !
Le Prince. Mein gott ! crompire, terteifle ! vous n'avez pas affaire à l'illustre fourreau, sachez-le bien.
Thiers. Sire ! je sais que vous êtes incapable de faire des cuirs, et certes ce n'est pas moi qui prendrai jamais un mannequin pour un grand homme...
Le Prince. Very welle, very well !
Montholon. Très-bien, très-bien !
Thiers. Vous voyez si je vous aime, monseigneur. — Eh bien, à votre tour, daignez reconnaître que vous avez écrit sous ma dictée, dans le fameux manifeste, que vous consacreriez tous vos instants à l'étude si intéressante de l'industrie française en général, et du télégraphe en particulier.
ةmile de Girardin. Monsieur Thiers, à tout seigneur, tout honneur ! Cet alinéa m'appartient ! c'est ma vie, c'est mon sang, c'est la moelle de mes os.
Odilon Barrot. ةmile, nous savons que vous êtes le père de l'industrie, et qu'à quatorze ans vous inventiez le paracrotte. Tout le monde vous rend justice ici. Vous avez vaillament combattu avant juin, pendant et après. — Avant : les factions voulaient briser vos presses, mais vos alinéas flamboyants ont fait reculer Attila ; — Pendant : vous avez souffert le martyre ; vous vouliez chasser les vendeurs du temple, et, comme le Christ, les soldats d'Hérode vous ont crucifié.
L'abbé de Genoude, interrompant Barrot. — Gloire à Girardin sur la terre et dans les cieux !
ةmile de Girardin. On a dit que j'étais resté huit jours au secret : mensonge, mensonge que tout cela ! Ce n'est pas dix jours, c'est ONZE JOURS ! ! ! toute la France le sait ; que dis-je, la France ! la Russie le savait avant elle ; et, si ce n'est assez de toutes les Russies, qu'on aille voir à Carpentras.
Le marquis de Boissy. Mon ami Bourbousson l'est allé dire à Rome.
Le Prince Louis, à Odilon Barrot. Concluez, cher ami.
Odilon Barrot. En deux mots, j'estime Girardin et je porte Thiers dans mon cœur ; mais je leur déclare solennellement qu'ils veulent me voler ma propriété. Cet alinéa est à moa !
Thiers. A d'autres !
ةmile de Girardin. Si Barrot n'existait pas, il faudrait l'inventer !
Le Prince. Goddam ! vous êtes des insolents, messires ! N'est-ce pas moi qui ai conçu le premier l'idée d'un manifeste ?
Tous en chœur. — Oui, Sire !
Le Prince. Donc, c'est moi qui l'ai rédigé tout entier.
Thiers. C'est parfaitement raisonner.
Odilon Barrot, grave. — C'est un fait acquis.
ةmile de Girardin, se grattant l'oreille. — Permettez.....
Le Prince. Je vous permets d'aller rue Montmartre. Est-ce clair ?
Le colonel Pyat. Il n'y a rien à redire à ça.
Montholon. C'est logique comme un coup de sabre.
Victor Hugo, bas à Girardin. — Il faut se dévouer aux hommes en les dédaignant.
Le Prince. Tu murmures, Hugo ?
Victor Hugo, déclamant. — Mon père, vieux soldat.....
Le prince, souriant. — A la bonne heure !
Victor Hugo, se tournant vers Genoude et le marquis de Boissy. — Ma mère Vendéenne !
Genoude, serrant la main de Victor. — Où, Hugo, juchera-t-on ton nom ?
Le marquis de Boissy. Sur les tours de Notre-Dame.
Alexandre Dumas, bas à Girardin désolé. — Sang-dieu ! quelle leçon, quelle leçon ! mon très-cher, tu songes, n'est-il pas vrai ? à cet homme d'ةtat de la Grande-Bretagne, qui jetait à son fils ces paroles d'adieu : Allez, mon fils, allez voir par quels pauvres sires le monde est gouverné !
Girardin, désespéré. — Il n'y a plus d'amis, et tout n'est qu'imposture !
Le Prince. Girardin, je vous rappelle à l'ordre.
Girardin, avec humilité.— Je l'accepte. (Serrant les dents). Tu me le paieras !
Le Prince. Papa Pyat, posez votre chique.
Le colonel Pyat. C'est fait.
Le Prince. Vous allez nous donner une lecture générale du fameux manifeste. (Souriant) Je veux dire du discrous de la Garonne.
Le colonel Pyat. Je vous entends et je vous comprends.
Le Prince, au Chambellan. — Chambellan, du champagne, du champagne, et encore du champagne !
Tous, en chœur. — Vive l'empereur !
(En ce moment l'abbé de Genoude s'approche respectueusement du prince et lui dit quelques mots à voix basses)
Le Prince. (à Amanda, jeune fille charmante). — Amanda, prête ton tire-bottes à Genoude.
Amanda, stupéfaite. — Eh ! pourquoi faire, mon prince ?
Le Prince. Pour se taper les cuisses.
Amanda, naïvement. — Dans quel but ?
Alexandre Dumas. Mademoiselle, c'est une manière originale et décente de réclamer le vote à deux degrés.
Amanda. — Ah ! (Elle donne son tire-bottes à Genoude qui l'accepte avec une vive reconnaissance.)
Le prince, à Amanda. — Tu le vois ! rien de plus simple et de plus naturel.
(Le prince donne un second tire-bottes au marquis de Boissy.)
Genoude et Boissy, se frappant les cuisses. — Eh ! tapons-nous les cuisses ! Eh ! tapons-nous les cuisses !
Le colonel Pyat. Maintenant, je puis partir du pied gauche !
Le Prince. En avant, arche !
 
Deuxième tableau.
Le Prince tire la ficelle et la toile se lève aux cris mille fois répétés de vive l'Empereur. Jamais, de mémoire d'homme, on ne vit autant de Tourlourous et de bonnes d'enfant, se serrer les coudes et se pincer la taille autour du petit théâtre de Guignolet.
Le colonel Pyat, lisant d'une voix mâle et forte. — Citoyens, pour me rappeler de l'exil, vous m'avez nommé représentant du peuple. A la veille d'élire le premier magistrat de la république, mon nom se présente à vous comme un symbole d'ordre et de sécurité.
Girardin, au peuple. — Braves parisiens ! inutile de vous dire que ce symbole d'ordre est un gourdin : n'êtes-vous pas le peuple le plus spirituel de la terre ?
Le Peuple. Oui, oui. Vive l'Empereur!
Le colonel Pyat. —, continuant. — Ces témoignages d'une confiance si honorable s'adressent, je le sais, bien plus à ce nom qu'à moi-même, qui n'ai rien fait encore pour mon pays.
Montholon. Si ! SI ! et Strasbourg ! et Boulogne !
Alexandre Dumas. Et la mâchoire du grenadier Geoffroy !
Le Peuple. Vive l'Empereur !
Pyat, reprenant la lecture. — Mais, plus la mémoire de l'Empereur me protège et inspire vos suffrages, plus je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes principes ; il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre vous et moi. Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantôt l'Empire...
ةmile de Girardin. Au cas échéant, nous avons un sénatus consulte en poche.
Pyat, continuant. — Et la guerre.
Un Gamin de Paris. — Un Napoléon qui ne veut pas la guerre, — tout comme un monsieur Guizot : c'est du propre !
Un autre Gamin. — Ohé ! là-bas ! vous respectez donc les chiffons de 1815 ? Vous laisseriez donc égorger l'italie, l'Allemagne, la Pologne !... Répondez.
ةmile de Girardin. Il ne parlera pas. Je lui défends de parler.
Le Peuple. Vive l'Empereur !
Le colonel Pyat. Tantôt l'application de doctrines subversives.
Thiers. Messieurs, l'histoire raconte que le vaillant Achille ne se nourrissait que de la moelle des lions...
Un Gamin de paris. — Et de pommade de chameau.
Thiers. Le prince Louis, non moins vaillant qu'Achille...
Alexandre Dumas. Se nourrit de beefteaks d'ours.
Thiers. Le prince Louis, non moins vaillant qu'Achille, est à cent coudées au-dessus du héros des temps antiques. Savez-vous pourquoi, citoyens ? — Parce qu'il a puisé sa nourriture quotidienne dans le plus beau livre des temps modernes....
Le Peuple. L'auteur, l'auteur !
Thiers. Son nom..... citoyens, je ne le dirai pas : ma modestie s'y refuse absolument....., ce sacrifice est au-dessus de mes forces.
Le Peuple. Parlez, parlez !
Thiers. Le constitutionnel, mon organe officiel, vous révélera son nom, lisez-le, papa Véron ?
Véron. Lisez ! lisez le livre de la Propriété par M. Thiers, le plus grand homme d'ةtat de nos jours, le grand vainqueur de Proudhon, l'exterminateur de l'hydre socialiste ! Lisez ! lisez ce magnifique ouvrage traduit dans toutes les langues, et contrefait trente-six fois en Belgique : prix 3 fr. ; c'est donné pour rien quand on s'abonne pour six mois !
Un Proudhoniste. — C'est drôle ! quand on achète la Propriété, on n'est pas voleur, on est volé !
Un Crieur. — C'est blanchi, c'est fumé !
Véron. Ces hommes sont payés par le roi des voleurs.
Un Aboyeur. — Vous mentez ! le prince Louis n'a pas lu votre livre : il n'aurait jamais pu le digérer.
Véron. Citoyens, ne vous laissez pas influencer par les conseils de l'anarchie. Veuillez passer aux bureaux du Constitutionnel, rue de Valois-d'orléans Palais-Royal, n. 13. — On fait queue.
ةmile de Girardin. Pends-toi, Girardin ! — non ! tu n'es plus le dieu de la réclame : un Véron t'a dépassé !
Thiers. Ah ! qu'on est fier d'être Français, quand on regarde la colonne !
Montholon, à Thiers, à voix basse. — Vous serez premier ministre.
Thiers. Non, Montholon, non, mon ami. Je ne suis pas appelé à avoir des rapports officiels avec le neveu de l'oncle : est-ce clair ?
Montholon (haut). — Parfaitement ! (A part). C'est nuageux !
Le colonel Pyat. Il est clair que le petit Foutriquet veut manger au râtelier de la présidence.
Thiers. Quoi qu'il en soit, je n'en crierai pas moins de toute la force de mes poumons : Vive l'Empereur !
Tous. — Vive l'Empereur !
Alexandre Dumas. Prrrrenez mon ours !
Pyat, continuant la lecture du manifeste.ةlevé dans des pays libres à l'école du malheur.....
Un Gamin. — Qué malheur ! un dandy de Londres, bottes vernies et gants jaunes, amours, danses, tournois et bonne chère !
Le colonel Pyat. Je resterai toujours fidèle aux devoirs que m'imposeront vos suffrages et les volontés de l'Assemblée.
Victor Hugo, prêtant l'oreille aux murmures du peuple, et prenant une pose de Nostradamus. — La foule mugit : un 18 brumaire !
Le colonel Pyat. Si j'étais nommé président, je ne reculerais devant aucun danger, devant aucun sacrifice, pour défendre la société si audacieusement attaquée.
Le Prince Louis, au peuple. — Avez-vous lu mon histoire du canon ?
Les Tourlourous. — Oui, oui ! Vive le son du canon ! (bis).
Le Prince. Je ne vous dis que ça !
Le Peuple. Vive l'Empereur !
Pyat, lisant. — Mon concours est acquis à tout gouvernement qui protège efficacement la religion.....
Girardin, grave, au prince Louis. — Nous jouons au plus fin en ce moment avec Messieurs de la légitimité ; mais prenons bien garde à nous, prince ; il ne faut pas rire avec le diable !
Le Prince, à voix basse. — Je sais qu'ils me comparent à une planche suspendue sur un abîme ; mais patience ! quand ils se croiront près de toucher la rive verdoyante, la planche frémira sous leurs pieds au cri de : Demi-tour !
Montholon, à voix basses. — Et patatra..... Les Carlistes seront mangés par les poissons du gouffre.
ةmile de Girardin. Le sort en est jeté !
Pyat, reprenant la lecture du manifeste. — Mon concours est acquis à tout gouvernement qui protège efficacement la famille.....
Un Socialiste. — La famille ! oui, nous avons le droit d'avoir une famille ; mais nous avons aussi le triste privilège de la laisser mourir de faim ; car on nous a refusé le droit au travail, le droit de vivre en travaillant.
Le colonel Pyat. La famille, la propriété, bases éternelles de tout état social.
Un Proudhoniste, entre ses dents. — Eternelles !
Le Prince. On ne dira pas que je suis socialiste aujourd'hui.
Le colonel Pyat. Qui provoque les réformes possibles.
Le Prince. A cette heure qui donc oserait m'accuser de n'être pas socialiste ?
Le colonel Pyat. Protéger la religion et la famille, c'est assurer la liberté des cultes et la liberté de l'enseignement.
Thiers. Quel est le père de cet alinéa ?
Genoude, jetant son tire-bottes. — C'est moi ! Est-ce que par hasard M. Thiers voudrait encore se poser en champion de l'Université ?
Thiers. Pourquoi pas ?
Un Socialiste, s'interposant avec vivacité). — La question n'est pas là : il ne s'agit ni de l'Université ni des jésuites ; mais il s'agit de savoir si on protège la famille, si on protège l'enfant en décrétant la liberté de l'éducation. — Eh bien ! non, mille fois non ! — En principe, l'enfant n'appartient pas à sa famille : il s'appartient d'abord à lui-même ; d'où je conclus que l'ةtat devient son tuteur naturel en ce qui concerne l'éducation sociale, — l'éducation sociale, c'est-à-dire la connaissance des droits et des devoirs du citoyens. L'éducation ! citoyens, n'est-ce pas le premier des biens ; n'est-ce pas une obligation sacrée que doit remplir un ةtat vraiment républicain ; et par conséquent ne serait-il pas souverainement impolitique, souverainement dangereux de livrer l'enseignement au bon plaisir de tous ? Ah ! ce serait une lâche trahison envers les générations de l'avenir !
L'abbé de Genoude. M. Thiers en est donc réduit à se faire défendre par un socialiste !
Thiers. M. l'abbé, discutez si bon vous semble, mais n'injuriez pas !
L'abbé de Genoude. L'Université, c'est une école de corruption.
Thiers. C'est faux, archifaux !
L'abbé de Genoude. Vous m'insultez, vous aussi !
Le marquis de Boissy. Trêve à ces discussions ! Voulez-vous nous garantir la liberté d'enseignement ? Nos votes sont à vous à ce prix ! donnant, donnant ! c'est à prendre ou à laisser.
Montholon. Ils nous mettent le marché à la mains.
Le Prince Louis, à Thiers. Taisez-vous : je le veux !
Thiers, l'oreille basse. — Je me le tiens pour dit.
Pyat (lisant). — Encourager les entreprises, qui en développant les richesses de l'agriculture, peuvent en France et en Algérie, donner du travail aux bras inoccupés.
Un Cultivateur. — Nous semons le blé et nous ne mangeons pas de pain.
Un Socialiste. — De quel droit vient-il nous parler de ses projets agricoles ? n'a-t-il pas voté contre les bons hypothécaires, c'est-à-dire en faveur de l'usure qui ronge nos malheureux frères des campagnes !
Le Peuple. Oui ! Oui ! Vive l'Empereur !
Le colonel Pyat. J'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra sans danger faire cesser toutes les proscriptions.
Thiers. Comment trouvez-vous le sans danger ?
Véron. Charmant, ça n'engage à rien.
Le colonel Pyat. Je ne désespérais pas d'accomplir ma mission, en conviant à l'œuvre, sans distinction de partis, les hommes que recommandent à l'opinion publique leur haute intelligence et leur probité.
Thiers, Genoude et Girardin. — Vive l'Empereur !
Le Prince. Citoyens, quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple français, il y a un moyen infaillible de faire le bien, c'est de le vouloir.
Un Socialiste. — Vouloir, ne suffit pas, il faut pouvoir.
Le Peuple. Vive l'Empereur !
Troisième tableau.
Changement à vue. — L'illustre Guignolet accourt sur la scène et distribue les instruments les plus variés aux honorables banquistes qui sont venus jouer la haute comédie sur ses tréteaux : Il donne une grosse caisse et des cymbales au prince Louis ; une clarinette à Thiers ; un chapeau-chinois à Odilon Barrot ; un trombone à Véron ; un serpent à Girardin ; un basson à Hugo ; un cornet à piston à Alexandre Dumas ; un clairon à Montholon ; une trompette à Pyat ; une crécelle à Boissy ; une ophicléïde à Genoude, une harpe à Amanda.
Le Prince. Voyons, y sommes-nous ?
Odilon Barrot, agitant son chapeau-chinois. — Mais prince, nous ne sommes pas d'accord.
Le Prince. Amanda va vous donner son la. (Amanda pince son la et le donne à la clarinette de Thiers ; la clarinette le passe au piston de Dumas en jouant faux comme l'ange du jugement dernier, et produit un son fantastique qu'il transmet au trombone de Véron ; le trombone résonne ; le serpent siffle sur les lèvres de Girardin au grand étonnement des virtuoses ; le basson est lugubre comme Lucrèce Borgia ; le clairon sonne la même note fidèle ; la trompette éclate en fanfares ; la crécelle étourdit et l'ophicléïde entonne les louanges de Dieu). C'est dire que l'ouragan musical est à son apogée, que le vacarme est infernal. L'aigle de Boulogne cherche à briser ses fers, et Guignolet lui-même recule épouvanté. Mais bientôt la voix de Napoléon domine la tempête.
Le Prince. تtes-vous d'accord maintenant ?
Odilon, secouant son chapeau-chinois. — Pas encore.
ةmile de Girardin. Barrot est toujours en retard...
Odilon Barrot. L'harmonie ne peut se faire entre Genoude et moi.
Dumas, avec orgueil. — Soufflez, soufflez toujours : imitez-moi.
L'abbé de Genoude. Nous serons toujours assez d'accord.
Le Prince. Attention ! une, deux, trois. (Il frappe la grosse caisse à coups redoublés, ainsi que les cymbales.)
Baoum, baoum, dzing, dzing !
Baoum, baoum, dzing, dzing !
Et allez donc, sonnez, trompettes !
Et allez donc, sonnez, clairons !
Prrrenez vos billets ! prrrenez vos billets !
Des billets de papier blanc,
Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en.
Ohé ! la clarinette ! ohé ! piston !
Ohé ! l'ophicléïde ! ohé basson !
Baoum, baoum, dzing, dzing !
Baoum, baoum, dzing, dzing !
Veillons au salut de l'Empire.
Veillons au maintien de ses droits.
Le Peuple, en délire. — Vive l'Empereur ! vive le fils de l'Empereur !
Girardin, au prince Louis. — Et maintenant, sauvons la caisse !
Un Socialiste :
Tirez le rideau, la farce est jouée.
Allons, peuple, encore une expérience,
Et tu viendras à nous !
L'avenir est au socialiste !
 
Pierre Libremont.
 
 
 
 
Paul Bory
 
A propos de chiens
 
Lorsque chaque année, à la fin de mai, la terrasse des Tuileries retentit des aboiements et des gémissements qui sortent de l'exposition canine, ce n'est pas précisément une satisfaction pour les riverains de l'autre côté de la Seine. En dépit de la distance, le tapage et les parfums spéciaux qui émanent de la bruyante réunion font désirer, dans un vaste rayon alentour, la fermeture de cette fête cynégétique.
Sans discuter sur la valeur et le mérite des candidats qui se disputent les médailles et les récompenses, il nous semble intéressant de montrer, sous un aspect inattendu et bien différent de celui auquel nous sommes habitués, le gardien de nos demeures, le compagnon de nos plaisirs, l'enfant gâté des boudoirs. Son état social subit de telles variations !
Il faut le regarder à l'envers de la civilisation, c'est-à-dire dans les contrées inaccessibles à nos raffinements, ou d'une civilisation si recherchée qu'on y retombe comme en Chine, par exemple, à l'état de barbarie.
Ce n'est certes pas là que le chien rencontre, de la part de ses maîtres, les... égards excessifs, — pour ne rien dire de plus, — qui caractérisent bon nombre de ses possesseurs en Europe.
Alors que, dans la plupart des pays d'orient, le chien n'est qu'un animal méprisé, les peuples de race jaune, au contraire, en ont fait non une bête de luxe, mais une bête de rapport.
La population chinoise, dont l'industrialisme n'a d'égal nulle part au monde, ne néglige aucune source de petit bénéfice ; en toute occasion elle sait ajouter un gain à un autre gain, si minime qu'il soit, et l'on n'entendra jamais ceux qui l'ont approchée de près dire d'elle qu'elle se laisse envahir par la sentimentalité.
On sait, en outre, quelle merveilleuse habileté les Chinois déploient dans l'art de fixer les étrangetés de la nature. On connaît leurs arbres lilliputiens, réduction voulue des géants de la végétation, leurs poissons aux formes bizarres, leurs oiseaux de plumage ou de structure excentrique. On ne saurait donc s'étonner que le chien soit, chez eux, l'objet d'une exploitation fructueuse, car on propage certaines espèces pour la chair et pour la fourrure. Il alimente à la fois le commerce de la boucherie et l'industrie de la peausserie.
Nos petits ménages engraissent des lapins pour la table ; là-bas, ce sont des chiens qu'on bourre de friandises, qu'on gave de bonne nourriture, qu'on transforme en boules graisseuses jusqu'au moment où, bien à point, ils représentent pour la broche un morceau honorable, surtout s'il est convenablement arrosé d'huile de ricin durant la cuisson. C'est du moins la mode chez les Mogols et les Mandchoux.
On peut se faire une idée approximative de la race passée à l'état de comestible, en voyant les quelques échantillons peu ragoûtants que leur rareté fait exhiber avec orgueil dans nos rues par leurs propriétaires. Ce sont des animaux presque entièrement glabres, à la peau marbrée de taches livides, luisante de graisse, et présentant assez bien l'aspect d'un tout jeune porc. Mais peu importe l'apparence, si la valeur comestible est réelle. Or les peuples du nord du Céleste Empire les apprécient hautement.
Ne nous récrions pas trop ; car, en fait d'alimentation, c'est l'habitude qui souvent dirige le goût. Pour le prouver, nous n'aurions qu'à faire appel aux souvenirs des Parisiens du siège, pour les entendre déclarer qu'on avait fini par trouver délicieux les biftecks de cheval coriace, succulents des rats rôtis, et qu'on se délectait avec des galantines innomables composées d'os et de débris traités par l'acide chlorhydrique.
A l'appui de notre thèse, nous pouvons avouer qu'à cette époque nous avons été plus d'une fois heureux, lorsque notre domestique avait pu trouver des côtelettes de chien pour remplacer les côtelettes de mouton passées à l'état de lointain souvenir. C'est que la viande, même celle du cheval, était rare et parcimonieusement distribuée, chaque citoyen rigoureusement rationné, et que les jours de distribution s'espaçaient de plus en plus. Une fois qu'on avait surmonté la première impression due au fumet spécial du chien, nous pouvons affirmer que ce n'était pas plus mauvais qu'autre chose. La faim aidant, on se montrait peu difficile.
Mais, aux pays jaunes, le chien ne figure pas seulement sur la table ; il fournit également une bonne partie des fourrures avec lesquelles on se défend des rigueurs de l'hiver.
Dans cette occurrence, l'animal exploité est d'une espèce basse sur pattes, pourvu d'une toison extrêmement longue et abondante. On en fait des tapis, ainsi que des descentes de lit et des couvertures fort recherchées aux ةtats-Unis. Rien qu'en Amérique, les Chinois expédient chaque année plus de deux millions de ces peaux de chien, et, comme il ne faut rien perdre, les Mandchoux consomment la chair de l'animal avant d'en exporter l'enveloppe. N'est-ce pas exactement ce que nous faisons avec nos lapins domestiques ?
Mais, où grandit la surprise, c'est en affirmant que cette espèce canine joue dans ces contrées un rôle social, et un rôle social considérable ; ce sont des chiens matrimoniaux ! En effet, la dot d'une jeune fille, en Mandchourie et en Mongolie, consiste souvent en une demi-douzaine de chiens, tout simplement. Le mariage conclu, le futur emmène les six chiens avec toutes sortes de précautions pour ne pas abîmer leur fourrure, et la fiancée par-dessus le marché.
 
Les contrées chinoises n'ont point l'apanage exclusif de donner une destination utile aux dépouilles du chien, puisque pendant longtemps régna chez nous la mode de faire des gants en peau de chien, et que les orthopédistes mettent constamment à profit, dans la confection de leurs appareils, les qualités de son cuir particulièrement souple et résistant.
Surtout ne nous moquons pas trop des Mongols et des Mandchoux ; car, dans la voie utilitaire, nous allons encore plus loin qu'eux. Qu'on en juge !
Chacun sait que nos estomacs fin de siècle n'ont souvent plus la vigueur voulue pour assurer la digestion ; nos papilles stomacales sont impuissantes à élaborer le suc gastrique nécessaire à la transformation et à l'assimilation de nos aliments. Il nous faut donc emprunter à des estomacs plus puissants que les nôtres la pepsine qui nous manque.
On croyait jusqu'à présent que le veau, le veau innocent, immolé dans les abattoirs, avait le privilège exclusif d'abandonner ses entrailles aux mains des chimistes qui en extraient des sucs gastriques et les présentent, sous des noms ronflants et des étiquettes alléchantes, au public affligé de dyspepsie. On a reconnu que, soit dégénérescence des races, soit effet d'un régime alimentaire artificiel aujourd'hui trop répandu, la pepsine de veau n'avait plus les vertus héroïques dont nous avons besoin. On a été conduit à demander également au chien l'assistance nécessaire. C'est une justification de la réputation populaire qui fait dire d'un fort mangeur qu'il a "un estomac de chien".
Seulement ce n'est pas de l'estomac même qu'on retire la précieuse pepsine, c'est... — en vérité, nous ne savons trop comment dire convenablement ces choses ; — c'est tout bonnement extrait des... résidus de la digestion. Mon dieu, oui ! Et la recherche de cet élément sanitaire a fait éclore toute une classe d'industriels, que le fisc, toujours à l'affût de recettes nouvelles, n'a pas encore portés sur le tableau des patentés.
Donc, si parfois vous apercevez sur nos voies publiques des hommes aux allures inquiètes, explorant du regard le sol environnant, puis se baissant de temps à autre, allonger la main et déposer avec précaution, dans un sac, le produit de leur cueillette, vous aurez sous les yeux des chasseurs de... pepsine.
Mais il s'en faut de beaucoup qu'ils recueillent indifféremment tout ce que la fortune a placé sur leur route ; ils font un choix.
Pour répondre aux exigences du problème, la matière première doit présenter certaines conditions de... densité et de... maturité, que seuls les professionnels savent apprécier ; sinon les cours de la... marchandise subissent une dépression désastreuse. Elle n'a plus son emploie que pour une application inférieure dont nous allons parler.
Quand le chasseur de pepsine est suffisamment pourvu, il porte sa récolte à des laboratoires spéciaux qui, à force de cornues et de réactifs, dégagent les principes actifs des parties inertes. Après un traitement convenable, l'œil le plus exercé chercherait en vain à distinguer entre la pepsine de veau et celle de chien. La provenance seule diffère, et les résultats sont meilleurs.
Si quelque malade trop raffiné s'avisait de faire le dégoûté, rappelons-lui que pour le savant, pour le chimiste, il n'existe rien de sale ; la nature présente son œuvre sous mille formes et sous mille aspects différents ; jamais elle ne produit rien qui justifie notre dégoût. Tout cela, d'ailleurs, est si bien traité, si bien purifié par les opérations du laboratoire, si élégamment présenté par les officines qui le débitent, qu'il faudrait être un cruel ennemi de soi-même pour refuser de se remettre à neuf l'estomac grâce à un aussi puissant agent de digestion.
Le chasseur de pepsine est, dans sa partie, une façon de personnage qui regarde de haut ceux qui ne bornent pas leurs recherches à la marchandise de première qualité. Il n'a que du mépris pour les malheureux dont le métier consiste à tout ramasser pour l'usage des mégissiers. Or voyez la générosité du chien : il assure nos digestions et il contribue à donner à notre toilette un éclat recherché, car c'est avec ses... sous-produits qu'on prépare les peaux dans lesquelles sont taillés les gants et les petits souliers blancs que, dans leur délire, les amoureux épris baisent si dévotement.
Nous avons ici affaire à une autre catégorie d'industriels. Aujourd'hui dédaignés, ces pilleurs d'épaves de la rue furent longtemps jalousés par le monde des gueux, à raison des bénéfices élevés qu'ils tiraient de leur commerce. L'inventeur de l'industrie a même réalisé une certaine fortune dont il mange les revenus dans un petit chalet ornementé, paraît-il, de bizarres sculptures représentant des chiens faisant... sa fortune. Il fut assez habile pour dissimuler longtemps l'origine de ses bénéfices et maintenir à un niveau élevé le prix de ses denrées, car il vendait son engrais à raison de quinze francs le décalitre. Les mégissiers acceptaient quand même ces hauts cours, tant cette matière... première a de vertus pour la préparation de leurs produits.
Mais la concurrence s'en mêla ; en moins de rien ce monopole de fait disparut, tué par les négociants trop nombreux. A peine aujourd'hui obtiennent-ils le dixième du prix qu'en tirait leur initiateur.
Et cependant l'auri sacra fames du poète s'est rencontrée là tout comme sous la colonnade du temple de Plutus. On trouve des spéculateurs même sur cette manne stercoraire ! Il en est qui soumissionnent le droit à sa récolte. l'un deux s'est fait adjuger les produits de la fourrière de la préfecture de police, c'est-à-dire de l'établissement où son