 Extrait
: Réaliste quitta Poitiers où il sétait installé dans une chambre de bonne au
108 GrandRue (abandonnant son poste de précepteur des fils de monsieur et madame
Tiven, pharmaciens de leur état) et prit le train pour lItalie via Paris
(longtemps, semble-t-il, il hésita entre le train et le bateau). Le voyage dura quatre
jours ; à son arrivée à Rome, il présenta à Schmol qui lattendait sur le quai
un livret quil avait rédigé pendant son voyage : ce nétait pas moins que
ses célèbres Prolégomènes à une Étude Fondamentale de la Peinture Mécanique à
lUsage des Paysagistes16 qui, quelques années plus tard, révélèrent pleinement leurs idées
novatrices dans les uvres de Marcel Duchamp17. Réaliste séjourna un temps chez Schmol puis loua un
petit appartement via delle Boteglie Scure, au 17. Là, il passe plusieurs semaines à
lire le Tractabus Orbis Animalis Incognitis18 de von Strogl dont il traduit de larges extraits aujourdhui peut-être
conservés dans la bibliothèque des Vacantébadinés (Réaliste ne jugea pas utile de
sétendre sur le sort de ses traductions). Quand il ne travaille pas comme écrivain
publique, il se promène beaucoup dans les rues de la Citée Éternelle en compagnie de
Schmol. Ensemble, ils travaillent à de nombreux prototypes et publient dans divers
bulletins (qualifiés à lépoque de " sciences parallèles " ou
encore de " science limonaire ") de nombreux articles. Très
imprégné de latmosphère de la ville, Réaliste passe beaucoup de temps place
Saint-Pierre. Cest probablement vers la Noël quil décide de mener à bout
son projet connu sous le nom de Annonciation Mécanique qui se présente comme un
énorme mécanisme inspiré des automates bavarois. Mû par un seul homme grâce à une
manivelle, cette machine destinée à prendre place au centre du choeur de la Chapelle
Sixtine, devait montrer aux fidèles, grâce à de savants engrenages, rouages et autres
artifices, les mystères de la sainteté de la Vierge et larrivée de
lArchange Gabriel. Il acheva les plans de la machine aux alentours de la fin de
février 1882 et les présenta au cardinal Gianluca di Montecitorio le 16 mars
(lagenda dudit cardinal faisant foi autant que possible). Éconduit avec rudesse aux
limites de létat du Vatican, on lui interdit à lavenir laccès à la
place Saint-Pierre sous peine de poursuites et cest finalement entre deux
carabinieri quil regagne son appartement après avoir payé une amende pour scandale
sur la voie publique. Dès lors, il décide de rentrer en France le plus rapidement
possible (cette fois, il choisit le bateau pour revenir en France et cest à
Marseille quil accoste). Toute sa vie Réaliste gardera en mémoire, à cause de cet
épisode romain, un souvenir partagé de lItalie, pays que pourtant il louait
souvent aux autres comme une " terre sublime ou les artistes sélénites
pouvaient à loisir élever leur âme "19. Avant de quitter définitivement lItalie, il achète " pour
presque rien " (sic) Mutismo Silenzioso, lédition des uvres complètes de Umbert Zoll Sukur Straussvitchen, un musicien turco-prussien
totalement inconnu, décédé en 1841, dont il sinspirera et dont il fera jouer plus
tard une des deux symphonies20.
Il sattela à la traduction
des textes théoriques de Straussvitchen sur la fabrication des instruments de musique
dès quil fut installé dans le train qui le ramenait à Poitiers. Mais son
propriétaire qui, pendant les six mois dabsence de Réaliste, ne vit pas venir
largent que celui-ci lui devait avait déjà fait saisir les maigres possessions de
son locataire par un huissier de justice qui les fit vendre aux enchères (notons ici que
cette vente inopinée permit peut-être à certains poitevins éclairés dacquérir
à vil prix quelques uns des projets et manuscrits que Réaliste admit à demi-mot
seulement avoir perdus dans laventure). De plus, comme il manquait encore une
somme importante, une plainte contre Réaliste fut enregistrée par la maréchaussée. On
saperçut alors quEdmond Réaliste, né en 1855, ne sétait pas encore
acquitté (à vingt-huit ans) de ses devoirs envers la nation! Ainsi donc fut-il arrêté
le 7 avril 1882 à Poitiers. Jugé, on le condamna à trois mois de prison et à payer une
amende qui, parce quil navait plus un sou en poche, se commua en trois autres
mois de réclusion auxquels sajoutèrent trois ans de service militaire. Cette
période de sa vie fut à nen point douter lune des plus sombres mais aussi
lune des plus prolifiques. De sa cellule il écrit à Schmol, continue la traduction
des uvres de Straussvitchen, ébauche les
plans de neuf de ses Aéroplanes pour Pêcheurs21 et finalement publie son Traité de lAlbalasse22 sur la mise au point des appeaux à cantilènes qui attirera sur lui et ses
travaux lattention du docteur Faust Korrigan (chasseur philanthrope et Grand Maître
de la Confrérie des Tuilleries-Solénocycles)23. De cette rencontre fortuite (la première eut lieu vers août 1884, pendant une
permission) naquit une indéfectible amitié qui culmina avec loraison funèbre24 que Réaliste écrivit et lut à
loccasion de lenterrement du docteur Korrigan en 1914, dans la basilique
orthodoxe de la Terrestre Anatomie Comparée des Anges.
Le 27 juillet 1886 (il dut rester
sous les drapeaux deux années supplémentaires pour, semble-t-il, insubordination) le
soldat de deuxième classe Réaliste fut enfin libre de ses mouvements et cest tout
naturellement quil sinstalla au château de Vacantébadiné, chez le docteur
Korrigan. Cest à cette adresse que dix ans durant il vécut, au rythme de ses
expériences sur la musique mécanique et des réunions du Club des
Tuilleries-Solénocycles. Cette période marqua dans la vie dEdmond Réaliste un
important tournant puisquune large partie de ses uvres majeures fut sinon réalisée, du moins pensée ou conçue
grâce aux largesses du docteur Korrigan et de ses amis qui devinrent ses mécènes. Ainsi
sa traduction de Mutismo Silenzioso vit-elle le jour et, pour la première fois,
fut éditée dès 1889 assez largement pour avoir des retombées internationales (en
particulier en Russie, en Prusse et en Suisse). Réaliste peut également donner suite à
ses études sur lalbalasse dont il réussit à créer un prototype utilisable (bien
que peu pratique si lon sen réfère à la description qui suit) qui fut
présenté à lexposition annuelle des artistes-chasseurs de 1894 dont nous avons
retrouvé un catalogue qui nous décrit lobjet avec précision :
" Pièce numéro 25 : Dû à
Monsieur Edmond Réaliste, cet instrument est lunique exemplaire en son genre et
sert exclusivement à déloger une cantilène dissimulée dans un sous-bois.
Il a pour nom " Albalasse " et
se compose dun tube dargent denviron cinquante centimètres
préalablement traité selon un procédé dérivé de lélectrolyse de sorte que son
lustre saltère de fines traînées vert de gris. Ce tube est percé en son tiers
inférieur de huit trous espacés entre eux de quatre centimètres, obturés par autant de
clés quune pression du doigt peut commander de sorte que ces trous peuvent être
ouverts à volonté en toute aisance. La partie supérieure du tube sachève par un
crible hexagonal dont la grille fut ciselée dans la base dune colonne
chryséléphantine dun temple du troisième siècle avant notre ère dédié à
Bacchus. Des orifices de ce crible (au nombre de soixante et un) dépassent quarante et
une pointes faites chacune dun alliage très fin de quatre métaux et trois
minéraux (dont un). Enfin au milieu du cylindre se dessine une embouchure modelée à la
semblance dun bec de canard par laquelle il est possible dutiliser
lappareil. "
|